CHAPITRE XI
si le pouvoir d'agir suit nécessairement le jugement de l’entendement, la nécessité dont il s’agit n’est qu'une nécessité morale, c’est-à-dire, que ce n’est pas une nécessité, à prendre le terme de nécessité dans le sens que les ennemis de la liberté lui donnent. Car il est évident qu’une nécessité morale est très-compatible avec la liberté naturelle la plus parfaite. Par exemple : Un homme qui n’est tourmenté d’aucune douleur corporelle, et dont l'esprit est en bonne assiette, Juge qu’il n’est pas raisonnable qu’il se blesse ou qu'il se tue lui-même. À moins que quelque tentation, ou quelque violence extérieure ne vienne à la traverse, il n’est pas possible qu’il agisse d’une manière opposée à ce jugement, non pas manque de pouvoir naturel, mais parce que ce serait une chose absurde et mauvaise, et qu’il est moralement impossible qu’il prenne ce parti. De là vient que les créatures raisonnables les plus parfaites ne peuvent pas mal faire. Elles ont toutes les facultés nécessaires pour faire l’action matérielle; mais, connaissant parfaitement ce qui est le meilleur, et n'ayant aucune tentation au mal, il est moralement impossible qu’elles se déterminent par choix à agir d’une manière déraisonnable et extravagante. Je sais que ceux qui combattent la liberté répliquent à cela, qu’il n'y a point de différence entre la nécessité morale et la nécessité physique. Un homme, disent-ils, dont le corps et l'esprit sont en bon état, est dans une impossibilité naturelle de se faire du mal à lui-même ou de se tuer, puisque, sans impulsion extérieure, il est aussi impossible que son jugement et sa volonté se déterminent à agir, qu'il est impossible qu'un corps commence à se mouvoir, sans qu’il soit poussé par un autre corps. Mais en parlant ainsi ils abandonnent l'argument pris de la nécessité où la volonté se trouve de suivre le dernier dictamen de l’entendement, et ils reviennent à leur premier argument, pris de l’impossibilité absolue qu’il y ait aucun premier principe du mouvement que je crois avoir solidement réfuté dans ce qui précède.
L'autre argument, qu’on nous allègue aussi très-fréquemment contre la possibilité de la liberté, est pris de la certitude de la prescience divine. Mais tout ce qu’on dit là-dessus ne fait rien du tout au sujet. Car à moins qu’on ne prouve avant toutes choses que toute action est nécessaire, il est certain que tous les raisonnements qu’on pourra faire ne prouveront pas que ce soit une conséquence nécessaire du dogme de la prescience. C'est-à-dire que si on ne prouve pas par d’autres raisons l'impossibilité de la liberté humaine, la seule considération de la certitude de la prescience divine ne sera pas capable de détruire cette liberté, ni de faire aucun changement dans la nature des actions humaines. Par conséquent, cet argument pris à part ne touche point à la question de la liberté. Pour ce qui est des autres arguments, qu'on entremêle ordinairement avec cette question, je ne pense pas qu’il y en ait aucun auquel je n’aie déjà répondu. Or, je dis qu’il est évident que la certitude de la prescience divine ne saurait toute seule fournir de preuve suffisante pour détruire la liberté, à moins qu’on n’appelle au secours les autres arguments dont on se sert pour prouver que la liberté des actions humaines est une chimère, une pure impossibilité. Car la prescience toute seule n'a aucune influence sur la manière de l’existence des choses. Tout ce que les plus grands ennemis de la liberté de l’homme ont dit, ou peuvent dire sur ce sujet, revient à ceci : que la prescience emporte la certitude, et la certitude la nécessité. Mais ni l’un ni l’autre n’est vrai. La certitude n’emporte pas la nécessité, et la prescience ne renferme point d’autre certitude que celle qui se rencontrerait également dans les choses, encore qu'il n’y eût point de-prescience.
Je dis, premièrement, que la certitude de la prescience nest pas la cause de la certitude des choses, mais qu’elle est fondée elle-même sur la réalité de leur existence. Tout ce qui existe aujourd’hui existe certainement, et il était hier et de toute éternité aussi certainement vrai qu’il existerait