CHAPITRE XI
aujourd'hui, qu’il est maintenant certain qu’il existe. Cette certitude d'événement est toujours la même, et la prescience n'y change rien. Car, eu égard à l'événement, ce qui est aujourd’hui a dû certainement être de toute éternité, et cette certitude de chaque événement futur serait tout aussi grande, quand bien même il n’y aurait point de prescience. La prescience toute seule n’a donc aucune influence sur les choses, et ne les rend point du tout nécessaires. La considération de notre propre connaissance donnera peut-être quelque jour à ce que je dis sur la prescience divine. Nous savons trèscertainement que certaines choses existent, et il n’est pas possible que les choses dont nous savons ainsi l'existence n'existent en effet. Il est pourtant de la dernière évidence que notre connaissance ne contribue en rien à leur existence, et qu'elle ne les rend ni plus certaines ni plus nécessaires. Or, la prescience en Dieu est la même chose que la connaissance. Si vous le considérez par rapport à sa connaissance et à sa puissance, toutes choses lui sont également présentes. Il connaît très-parfaitement tout ce qui est, et il prévoit, il sait par avance tout ce qui sera, aussi parfaite ment qu’il connaît ce qui est. Comme donc sa connaissance n’influe en rien sur les choses qui sont actuellement, sa prescience aussi ne peut avoir aucune influence sur celles qui sont à venir. J'avoue qu’il n’est pas possible d’expliquer comment Dieu peut prévoir les choses futures, à moins de supposer une chaîne de causes nécessaires. Nous pouvons cependant nous en faire quelque espèce d’idée générale. Il peut arriver qu'un homme intelligent connaisse par avance ce qu’un autre homme, sur les actions duquel il n’a pourtant aucune influence, fera en certains cas. Un second, qui a-plus dë pénétration que le premier, peut prévoir plus probablement encore ce que fera, en certaines circonstances, une personne dont les dispositions lui sont parfaitement con: nues. Nous concevons qu’un ange peut pénétrer plus avant encore dans les actions futures de l’homme, et avec un plus
grand degré de certitude. Or, cela étant ainsi, il est trèsraisonnable de concevoir qu’à plus forte raison Dieu, dont la nature est infiniment plus parfaite; peut, par sa prévision, avoir une Connaissance beaucoup plus certaine des événements libres qui sont à venir, que n’est celle que les hom- . mes ou les anges sont capables d'en avoir. Il nous est im— possible, à la vérité, d'expliquer distinctement comment il prévoit cet ordre d'événements. Mais n’en est-il pas de même d'une infinité d’autres choses, dont pourtant personne ne doute? Si cet argument était de quelque force, il porterait plutôt sur la prescience que sur la liberté. Car, supposé que ces deux choses fussent réellement incompatibles, et que l’une des deux dût être anéantie, qui ne voit que l’introduction d’un destin absolu et universel, le tombeau et l’extinction entière de la religion et de la morale, ferait une brèche à la gloire de Dieu bien plus considérable que ne ferait la négation de sa prescience, qui, dans cette supposition, serait impossible et contradictoire ? En ce cas, un homme qui nierait la prescience de Dieu ne lui ravirait pas sa toutescience, de même qu’en niant qu’il ait le pouvoir de faire des choses contradictoires, on ne lui ôte pas pour cela sa toute-puissance. Mais nous n’en sommes pas logés là. Car, encore que nous ne puissions pas expliquer comment Dieu prévoit les actions des agents libres, nous en savons pourtant assez pour être persuadés que la simple prescience ne peut ni altérer ni diminuer la liberté d’une action qui, a tous autres égards, serait libre. Il est donc évident, en effet, que la prescience ne donne pas aux choses plus de certitude qu'elles en auraient, encore qu’il n’y eût point de prescience. À moins donc que nous ne soyons assurés avant toutes choses que rien ne peut être libre, et que la notion de la liberté est en elle-même absurde et contradictoire (ce qui est faux, comme je l'ai fait voir ci-dessus), à moins de cela, dis-je, il est clair que la simple prescience n’est point du tout incompatible avec la liberté, puisqu'elle ne produit aucun