CHAPITRE XL
changement dans les choses, et que la difficulté d’en concevoir la manière, quelque grande qu’elle soit, ne nous doit pas embarrasser; car, si la liberté en elle-même est possible, la simple prescience d’une action libre, avant qu’elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu’on en a lorsqu’elle est actuellement faite. L’une et l’autre de ces Connaissances ne suppose aucune nécessité d'exister dans la chose, mais seulement une certitude d'événement, qui ne laisserait pas d’être quand bien même ces connaissances ne seraient pas.
J'ajoute, en second lieu, que cette certitude d'événement dont je viens de parler n’est pas une preuve de la nécessité dont parlent les partisans d’un aveugle destin. Que le fataliste, en effet, suppose, s’il lui plaît, avec nous que l’homme a le pouvoir de commencer le mouvement, c’est-à-dire d’agir avec liberté ; qu’il suppose encore, s’il veut, que ses actions ne peuvent être prévues, n’y aura-t-il pas toujours, malgré cette supposition, la même certitude d'événement dans la nature des choses, eu égard aux actions de cet homme, que si elles étaient conduites par une aveugle et fatale nécessité. Supposons, par exemple, que l’homme fasse aujourd’hui une action particulière en vertu d’un principe interne de mouvement et d’une liberté absolue de volonté, indépendamment d'aucune cause ou d’aucune impulsion extérieure; supposons, de plus, que cette action n’ait pu être prévue hier, ne sera-t-elle pas aussi certaine, eu égard à l'événement, que si elle avait été prévue? c’est-à-dire que, malgré la supposition de la liberté, il y a eu hier et de toute éternité une aussi grande certitudè que cette action devait être faite aujourd’hui, qu’il y en a aujourd’hui qu’elle est actuellement faite. C’est donc mal raisonner que de conclure qu’une chose est nécessaire parce qu’elle doit certainement arriver. Ainsi, quelque grande que soit l'impossibilité de concevoir et d’expliquer la manière de la prescience divine, puisqu’après tout elle ne renferme d’autre certitude qu'une certitude
d'événement qui ne laisserait pas de se trouver dans les choses, quand bien même elles n’auraient pas été prévues, il est évident qu’elle ne renferme aucune nécessité, et, par conséquent, qu’elle ne renverse pas le dogme de la poésibie lité de la liberté.
J'espère que les preuves alléguées dans ce chapitre paraitront suffisantes pour établir et la possibilité et l'existence réelle de la liberté. Je n’en dirai donc pas davantage, et je finirai cet article par cette remarque, que ce que je viens de dire sur le sujet de la liberté nous met en état de répondre à cette question, aussi importante qu’ancienne : quelle est l’origine du mal ?(Tléÿey rù xwx6y. } Car, premièrement, il est certain que l’idée de la liberté suppose un pouvoir naturel de se tourner vers le mal tout comme de s’adonner au bien. En second lieu, il est clair que les êtres finis étant de leur nature imparfaits, il est très-possible qu’abusant de leur liberté, ils s’en servent à commettre actuellement le mal. Enfin je dis que l’ordre et la beauté de l’univers, aussi bien que la manifestation de la sagesse infinie du Créateur, demandent nécessairement qu’il y ait dans le monde divers ordres de créatures, dont les unes, par conséquent, soient moins parfaites que les autres. De ces trois principes découle nécessairement la possibilité du mal, encore que le Créateur soit infiniment bon; car tout ce à quoi on donne le nom de mal se rapporte à quelqu’une de ces trois classes : les maux d’imperfection, et dans ce rang je mets le manque de certaines facultés et de certaines perfections que d’autres créa- tures possèdent ; les maux naturels, telles sont la douleur, les maladies, la mort et autres choses semblables ; et enfin, les maux moraux, comme sont les vices de toutes espèces. Le premier ordre de maux ne porte ce nom que très-improprement ; Car, toutes les facultés et toutes les perfections que les créatures possèdent étant un don gratuit de Dieu, qu’il n’était pas plus obligé de leur donner qu’il n’était obligé de leur donner l'existence, ïl est clair que, comme ce serait