LETTRE PREMIÈRE
MoNSIEUR,
J'ai bien l'honneur de vous connaître, mais n’étant pas connu de vous, peut-être serez-vous surpris de la liberté que je prends de vous écrire. J'espère cependant qu’en considération du sujet qui me met la plume à la main, vous vou- . drez bien me pardonner ma hardiesse. Je me suis fait une étude, depuis que je me suis cru capable d’entrer dans les preuves dont on se sert pour établir l'existence de Dieu et ses attributs, de me convaincre moi-même de ces grandes vérités. Persuadé que c’est une affaire de la dernière importance, j'ai cherché à en avoir des preuves démonstratives, n0n-seulement pour mettre mon esprit en repos sur cet article, mais aussi en vue de défendre les grandes vérités de la religion naturelle, et-celles de la religion chrétienne, qui
en sont une suite, contre ceux qui les combattent. Il faut pourtant que je vous avoue avec douleur que jusqu'ici j'ai travaillé en vain. J’ai bien trouvé des arguments qui m’ont paru très-probables, mais je n’en ai point encore pu trouver qui m’aient paru démonstratifs. On ne m’eut pas plutôt recommandé la lecture du livre que vous avez publié sur ces matières, et qui est si justement estimé de tous ceux à qui j'en ai entendu parler, que j'espérai d'y trouver toutes mes difficultés éclaircies. Mais le succès, en quelques endroits, n’a pas répondu à mon attente, soit que j'aie mal pris votre pensée, soit que mon irrésolution vienne de quelqu’autre cause que j'ignore. De sorte que je désespère presque de trouver jamais la satisfaction que je cherche, à moins que ce ne soit par la voie que je prends maintenant. Vous n’ignorez pas, Monsieur, qu’il arrive quelquefois que de deux termes qui expriment la même chose, il y en a un qui est fort obscur et l’autre parfaitement intelligible, quoique ces deux termes paraissent également clairs à quelques personnes. Peut-être est-ce le cas où je me trouve; peut-être me réndrais-je sans peine à vos arguments, sur lesquels j’ai encore des doutes, si je les envisageais d’un autre biais, et proposés d’une autre manière. Je suis persuadé que ceci suffira pour excuser la peine que je vous donne. J'espère même qu’un homme comme vous, qui paraît n'avoir rien tant à cœur que l'instruction . du prochain, ne me laissera pas sans réponse, vu la situation où je me trouve.
Vous vous proposez de prouver l’infinité et la toute-pré— sence de l’Être existant par lui-même « dans la sixième proposition de votre Démonstration de l’existence de Dieu, (page 48 de cette édition). » La première partie de votre preuve me parait tout à fait probable, mais il n’en est pas de même de la dernière, où vous paraissez vouloir vous élever jusqu’à la démonstration : je ne la trouve nullement convaincante. Si je ne me trompe, cette dernière partie renferme un argument à part, que voici : « Supposer un
être fini, existant par lui-même, c’est dire qu’il v a de la contradiction à affirmer que cet être n’existe pas, et cependant on le peut concevoir absent sans contradiction : ce qui est la dernière de toutes les absurdités. » Le sens dans lequel vous prenez le terme d’absence dans cet argument, paraît assez clairement déterminé par les paroles qui suivent, où vous avez dessein de prouver l’absurdité de ce langage : « Car, dites-vous, si un être peut être absent d'un lieu, sans contradiction, il peut aussi, sans contradiction, être absent d’un second lieu, et enfin de tout lieu. » Or, supposé que la conséquence soit juste, tout ce que vous prouvez par là, c’est que, si un être peut être dans un temps absent d’un lieu, sans qu'il y ait en cela de la contradiction, il peut, sans contradiction, être absent d’un autre lieu, et derechef de tout lieu, en différents temps; car, je ne vois pas, qu’en supposant un être absent d’un lieu dans.un temps, on puisse inférer qu'il peut, sans contradiction, être absent de tout lieu en même temps, c’est-à-dire cesser d’exister. Or, si votre argument ne prouve pas davantage, je ne vois pas qu'il y ait aucune absurdité dans la supposition. Supposé que je puisse démontrer qu’un homme doit vivre mille ans, cet homme pourra sans contradiction être absent d’un lieu, et de tout lieu , en différents temps; mais il ne s’ensuivra pas de là qu'il puisse être absent en méme temps de tout lieu, c’est-à-dire, qu'il puisse cesser d'exister. Nullement. Ce serait une contradiction, parce que je suppose que j'ai démontré qu'il doit vivre mille ans. Si, au lieu de mille ans, j'avais dit toujours, cela reviendrait exactement à la même chose; et la preuve paraît être la même, soit que je l’applique à l’Être existant par lui-méme, soit que j'en fasse l'application à un Être dépendant. RE
La seconde objection que j'ai à vous faire, roule sur la preuve par laquelle vous avez dessein d'établir que l'Être existant par lui-même est nécessairement unique. La voici (dans la page 51 de cette édition, proposition septième). «Sup-
« poser, dites-vous, plusieurs natures existantes par elles- «mêmes, nécessairement et indépendamment les unes des « autres, est une chose qui implique visiblement cette con- « tradiction : c'est que chacun de ces êtres étant indépendant « de Pautre, on peut supposer que chacun d’eux existe tout « seul, de sorte qu’il n’y a point de contradiction à imaginer « que l’autre n’existe pas : d’où il s'ensuit que ni l’un ni « l’autre ne peut exister nécessairement. » J'avoue que la supposition renferme, en effet, « que chacun de ces êtres peut exister tout seul, puisqu'ils sont indépendants l’un de l’autre : » c’est-à-dire qu’il peut-exister sans avoir aucune relation avec l’autre et sans en dépendre. Mais où est, je vous prie, la troisième idée qui fait la connexion de cette proposition avec celle qui suit : « Qu'il n’y a point de contradiction à imaginer que l’autre n'existe pas?» Si c'était ici une conséquence de la proposition précédente, ce serait, je l'avoue, une démonstration par le premier corollaire de la troisième proposition, page 49. Mais puisque cette proposition, « chacun de ces êtres peut être supposé exister seul, » et cette autre, «il n’y a point de contradiction à imaginer que l’autre n’existe pas, » sont deux assertions tout à fait diffé rentes, et qui n’ont point de rapport l’une avec l’autre : et puisque la supposition de l'indépendance de l’un de ces êtres n’oblige pas, par une conséquence immédiate, à sup— poser que l’autre ne peut pas exister ; comment est-ce que vous prouvez ce qui est en.question? La différence de ces deux propositions est une chose claire, à mon avis; et pour ce qui est de la connexion immédiate, que chacun de ceux qui liront cet endroit de votre livre, juge s’il y en a. Je déclare, en mon particulier, que je ne vois pas du premier abord où git l'absurdité. Il n’y en a pas plus qu’à dire, que dans un triangle isocèle les angles au-dessous de la base sont iné— gaux. J'avoue que cetté proposition est absolument fausse ; je ne crois pas, cependant, que personne s’avise de débiter le contraire comme un axiome, parce que toute véritable
qu'est la proposition contraire, elle a pourtant besoin de preuve. :
Vous répondrez, peut-être, que je n’ai pas bien pris le sens de ces paroles, exister seul; qu’elles ne signifient pas seulement, eæister indépendamment d'un autre étre, mais qu’elles signifient aussi que l’Être qui existe, existe tellement seul, que rien n'existe avec lui. Je ne saurais déterminer lequel de ces deux sens est le vôtre, mais quel qu’il soit, ce que je dis subsiste toujours; car, si vous donnez ce dernier sens à ces paroles (chacun de ces étres peut élre supposé exister seul) je conviens qu’il n’y aura point de contradiction à supposer que l’autre n'existe pas. Mais, si cela est, je demande où est la connexion de ces deux propositions. D'où vient que la supposition de deux natures différentes existantes par elles-mêmes, nécessairement et indépendamment l'une de l’autre, prouve que chacune de ces deux natures peut être supposée exister seule dans ce senslà? ce qui est précisément la même chose que j'ai dite au— paravant, appliquée seulement à des manières de parler différentes. De sorte que, si cette expression, exister seul, doit être entendue dans le sens que je lui ai donné d’abord, je conviens qu’elle est renfermée dans la supposition; mais je ne vois pas qu'il suive de cette supposition, qu’il n’y aura point de contradiction à supposer que l’autre nature n’existe pas. Mais s’il faut donner le dernier sens à ces paroles, exister seul, je demeure d'accord que si l’on peut supposer que l’une ou l’autre de ces deux natures eœuste seule de cette manière, 1l n’y a point de contradiction à supposer que l’autre n'existe pas. Mais cela étant, je ne vois pas « que la supposition de deux natures différentes, existantes par elles-mêmes nécessairement et indépendamment l’une de l’autre, » renferme que chacune de ces deux natures peut être supposée exister seule dans ce sens-là. Tout ce que je vois, c’est qu’on peut très-bien supposer que chacune d’elles existe sans avoir aucune relation avec l’autre, et que, pour exister, l’une n’a
pas besoin de l'existence de l’autre. Mais, quoiqu’à ce compte elle peut cesser d’exister, si elle n’avait point d'autre principe de son existence; cependant, eu égard à la nécessité de sa nature propre, qui est tout à fait distincte de l’autre, il est entièrement absurde de supposer qu’elle n’existe pas.
Voilà, Monsieur, quels sont mes doutes, et les raisons que j'ai eues de douter. S'il m'est arrivé 1 donner à vos paroles un autre sens que celui que vous avez eu en vue, je puis vous assurer que c’est une méprise toute pure, et non pas une affaire de dessein. Je vous prie encore une fois de me faire un mot de réponse, si vous le pouvez sans trop vous incommoder. Je vous en aurai une obligation toute particulière. Je suis,
Monsieur, etc.
4 Novembre 1713.