‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 82 sur 154 · LA · texte numérisé non relu

LA

même. Chaque chose qui existe a une raison qui la détermine aujourd’hui à exister plutôt qu'à n’exister pas, ou qui l’a déterminée à cela, soit une fois, soit toujours. La raison ou le fondement de l’existence de l’Être, qui n’a tiré son existence d’aucun autre être (soit que nous puissions nous en former une idée, soit que nous ne le puissions pas), la raison, dis-je, de son existence est en lui-même; car, bien que les simples preuves de raisonnement par lesquelles nous faisons voir qu’il faut nécessairement qu’un tel Être existe, bien, dis-je, que ces preuves ne nous donnent pas une idée distincte de l'existence par soi-même, et qu’elles ne fassent que nous donner une certitude que la chose est, cependant, lorsque nous avons des raisons a posteriori qui nous assu— rent qu'une chose est certaine, il s'ensuit, par une consé— quence inévitable, qu’il y a dans la nature des raisons a priori de l'existence de cette chose que nous savons devoir exister nécessairement, soit que ces raisons nous soient connues, soit que nous les ignorions. Or, puisque la raison ou le fondement de l’existence, plutôt que la non-existence de l'Être, qui ne tire son existence d’aucune autre chose hors de lui, doit nécessairement être en lui-même; et puisqu'il y a de la contradiction à supposer que sa propre volonté est la raison de son existence en tant que cause efficiente, il faut que l’absolue nécessité (c’est-à-dire la même nécessité qui est la cause de la proportion immuable entre ces deux nombres 2 et 4), il faut, dis-je, que cette nécessité soit en tant que cause formelle le fondement de cette existence. Cette nécessité, au reste, est antécédente à l’existence de l'être lui-même, non pas à la vérité eu égard au temps, mais en ordre de nature, au lieu que sa propre volonté est au contraire subséquente en ordre de nature à la supposition de son existence, et n’en saurait être par conséquent la cause formelle.

Il n’est rien au monde de plus absurde que de supposer l'existence d’une chose ou de quelque circonstance d’une

chose, et de supposer en même temps qu’il n’y a absolu— ment aucune raison pourquoi elle existe plutôt qu’elle n'existe pas. On conçoit facilement qu'il peut fort bien être que nous ignorions absolument les raisons, les fondements ou les causes d'un grand nombre de choses. Mais qu’un être étant supposé exister, il faille qu’il y ait dans la nature des raisons pourquoi il existe plutôt qu’il n'existe pas, sont deux choses qui ont une liaison aussi nécessaire et aussi essentielle qu’il y en ait entre deux corrélatifs, comme sont la hauteur et la profondeur, etc.

La méthode des scolastiques qui veulent prouver l’existence de l’Être existant par lui-même par la raison qu’il est souverainement parfait, est un vrai Üorepoy mpôrepov. Car la toute-perfection ou quelque perfection que ce soit, présuppose l'existence, ce qui est une pure pétition de principe. Mais la simple nécessité d'existence ne présuppose pas l’existence, cette existence n’en est qu'une suite, Ce qui existe par une absolue nécessité de nature est toujours, quoi qu’on fasse, supposé ou renfermé dans toute idée possible des choses, lors même qu’on s'efforce de l’exclure. Il en est comme de la proportion entre deux et quatre, elle subsiste et se trouve renfermée dans les termes mêmes par lesquels on tâche de la nier expressément.

Lorsque la cause de l’existence n est pas bornée à un lieu particulier dans lequel seulement elle agit, exister simplement et exister en tout lieu sont une seule ét même chose. Dire que deux et quatre ont ensemble une certaine proportion, et dire qu’ils ont partout cette même proportion, c’est dire précisément la même chose. Ce que je dis est véritable à l'égard de tout ce qui en soi-même est nécessaire. SUPposer que l'être existant par lui-même est borné par sa nature propre (comme vous l’insinuez), c’est présupposer une nature ou une qualité limitante, au lieu que dans ce cas il ne faut rien présupposer, ni ntuiés ni qualité, quelle qu’elle soit, que celle qui naît d’une Hééessits absolue en elle-même

et antécédente dans l’ordre de nos idées, à quelque nature, qualité, lieu, temps et chose que ce soit.

Quand je dis que la nécessité qui est en elle-même absolument telle n’a aucune relation ni au temps ni au lieu, ma pensée est qu’elle n’a aucune relation ni à un temps ni à un lieu particulier, et qu’elle n’en dépend point, non plus que d'aucune chose dans aucun temps ou lieu particulier ; mais qu'elle est la même en tout temps et en tout lieu. Je n’entends pas ce que vous voulez dire quand vous parlez d’un temps fini et d’un lieu fini. La notion des scolastiques , qui prétendent que le temps dépend des mouvements ou de l'existence du monde matériel, cette notion, dis-je, est aussi ridicule et aussi impertinente que de supposer qu'il dépend d’une horloge de sable tournée ou non tournée. La même chose est vraie aussi à l’égard du lieu.

L'espace infini est une extension infinie ; et l'éternité est une durée infinie. Ce sont là les deux premières idées qu’un homme a dans l’esprit, comme aussi les plus simples et les plus faciles. Le temps et le lieu sont le sine qua non de toutes les autres choses et de toutes les autres idées. Supposer lun ou l’autre fini, c’est une contradiction dans l’idée même. Il n’y a point d'homme qui se les imagine , ou qui puisse se les imaginer finis , à moins que ce ne soit par inattention, ou que de dessein prémédité il ne s'occupe peutêtre à une partie de l’idée sans penser à l’autre. Toutes les difficultés qu'on a faites sur cette matière ne sont que de la poussière que les philosophes ont jetée aux yeux par le moyen -des termes, ou plutôt des sons dont ils ont composé leur philosophie , au lieu d'idées. Les arguments tirés du jargon des scolastiques prouveront tout ce qu’on voudra ; ils prouveront, si l’on veut, qu’il n’y a point d’axiome dans Euclide, qui ne soit incertain et inintelligible.

Ceux qui rejettent l’idée de l'infini, c’est-à-dire d’un être dont l’infinité est l’attribut, et qui supposent que l’espace n'est autre chose que la relation que deux corps ont l’un

avec l’autre, tombent dans une absurdité visible, puisqu'ils supposent que le néant possède des qualités réelles. Car l’espace entre deux corps demeure toujours le même; il a les mêmes dimensions, la même quantité, la même figure , soit que ces deux corps soient là ou ailleurs, soit qu’il y en ait d’autres, ou qu’il n’y en ait point du tout. Il en est comme de la durée ', elle est toujours la même, soit que vous tourniez votre sable, ou que vous ne le tourniez pas ; soit que le soleil se meuve, ou s'arrête ; soit qu’il y ait un soleil, ou qu'il n’y en ait pas; soit enfin qu’il y ait un monde matériel, ou qu’il n’y en ait pas.

Les distinctions des scolastiques qui disent que les esprits existent dans l’ubé, et non pas dans le lieu, ne sont que de vains sons qui ne signifient rien.

Limiter l’espace, c’est supposer qu’il est borné par je ne Sais quoi qui occupe lui-même un espace, ce qui est une contradiction, ou bien c’est supposer que rien ne le borne, auquel cas l’idée de ce rien sera toujours espace, ce qui est une seconde contradiction. Les êtres qui existent dans le temps et dans l’espace ( comme sont nécessairement tous les êtres finis) , présupposent le temps et l’espace; mais l’être dont l'existence est la cause de la durée et de l’espace, doit être éternel et infini , à cause que la durée et l’espace n’ont point de bornes. Ce n’est pas quel’espace et la durée soient les causes formelles de cette existence ; mais c’est parce que des attributs nécessaires infèrent nécessairement et inséparablement une substance nécessaire. Il n’y à aucune image qui nous représente cette substance elle-même, parce qu’elle n’est l’objet d’aucun de nos sens ; mais nous connaissons son existence par ses effets, et la nécessité de cette existence par la nécessité de certains attributs et par d’autres argu— ments tirés de la raison. Supposer l’espace éloigné , détruit,

* « Eadem est duratio seu perseverantia existentiæ rerum; sive motus sint celeres, sive tardi, sive nulli, » Newrox, Princip. Math., Schol. ad Definit. VITE.

où anéanti, C’est supposer qu’une chose est éloignée d’ellemême, supposition visiblement absurde. Anéantissez dans votre imagination tout l'assemblage de l’espace infini, tout cet espace infini demeurera pourtant; n’en anéantissez qu’une partie, cette partie demeurera toujours nécessairement, comme il paraît par la situation immobile du reste. On tombe dans la même contradiction en le FA divisé, ou divisible.

Votre objection sur l’incompatibilité de Pimmensité avec la spiritualité et la simplicité , n’est fondée que sur le jargon des scolastiques , qui pour soutenir la transsubstantiation à quelque prix que ce soit, se sont servis, en parlant de ces choses et de plusieurs autres, de certaines phrases qui ne signifient rien, et auxquelles on ne saurait attacher aucune idée. En niant l’immensité réelle de Dieu et son éternelle durée, ils ont nié conséquemment son existence, quoiqu'il y ait tout lieu de croire qu’ils n’ont pas aperçu cette conséquence. L'immensité de l’espace (absolument uniforme partout, et essentiellement indivisible ) cette immensité, dis-je, n’est pas plus incompatible avec la simplicité, que l'écoulement uniforme et successif des parties de la durée n’est incompatible avec cette même simplicité, comme vous l’avez très-bien remarqué. Il n’y à en ceci aucune difficulté réelle; ce ne sont que préjugés tout purs et que fausses notions de simplicité.

Je réponds à votre objection sur la spiritualité, que la connaissance individuelle de soi-même, de l’Être immense et unique, est aussi véritablement unique que le moment présent est individuellement unique en tous lieux à la fois. Il n’y à pas moins d'impropriété de langage à dire de l’un, qu’il a une aune ou un mille de connaissance de soi-même ( ce qui est le précis de votre objection), qu’à dire de l’autre, qu’il a une aune ou un mille de temps. Cette suggestion semble mériter une considération toute particulière.

Je réponds à l’objection, qu’en supposant Dieu réellement et substantiellement présent partout, on suppose qu'il est

l’äme du monde ; que c’est une grande erreur, Car le mot, äme signifie la partie d’un tout, dont le corps est une autre partie, 6t ces deux choses étant unies, agissent mutuellement l’une sur l’autre, comme parties d’un même tout. Mais Dieu est présent à chaque partie de l’univers, non pas en tant qu’il en est l’âme, mais en tant qu’il en est le gouverneur : de sorte qu’il agit comme il lui plaît sur tout ce qui existe, sans que rien agisse sur lui,

Vous dites que l’espace n’a point de parties, parce qu’il est infini, mais c’est un pitoyable jeu de mots, quinesignifie rien. Dans les questions de cette nature, quand on parle de partes, on entend des parties séparables, composées et désunies, telles que sont les parties de la matière, qui, par cette raison-là, est toujours un composé, et non pas une substance simple. La matière n’est pas une seule substance, mais un composé de substances. C’est pour cela, selon moi, que la matière est un sujet incapable de pensée. Ce n’est pas à cause qu’elle est étendue, qu’elle n’est pas capable de pensée, mais c’est à cause que ses parties sont des substances distinctes, désunies et indépendantes les unes des autres, Je suppose que ce n’est pas là le cas des autres substances. Peut-être les espèces de substance diffèrent-elles plus les unes des autres, que nous ne le savons maintenant faute d’autres sens qu’il n’a pas plu à Dieu de nous donner. Diviser la substance en mutière et esprit, c’est comme si on la divisait en matérielle et immatérielle. C’est précisément comme si quelqu'un s’avisait de diviser les espèces d’animaux en cheval et en ce qui n’est pas cheval.

.‘ Vous demandez d’où vient que la nécessité absolue exclut l’existence de deux êtres indépendants, distincts l’un de l'autre, puisqu'elle n'exclut pas la différence d’attributs et de propriétés dans un seul et même être indépendant. Je réponds à cette question, que la nécessité absolue, qui est partout et toujours la même, sans aucune variation , ne saurait être le fondement de l'existence d’un nombre d'êtres finis,

quelque accord et quelque harmonie qu’il puisse y avoir entre eux, à cause que leur nombre ou leur finité manifeste entre eux un manque d’uniformité ou d'égalité. Mäis la nécessité absolue peut être le fondement de lexistence d’un être infini unique et uniforme. La différence d’attributs de cet être unique et uniforme ne consiste pas dans la diversité des parties, ou dans le défaut d’uniformité de la nécessité par laquelle il existe; ces attributs sont tous ensemble et chacun en particulier des attributs de l’Être entier , c’est-àdire des attributs de l’Être unique, simple et infini. Il en est comme des facultés de l’ouïe et de la vue : elles ne produisent dans âme de l’homme ni inégalité, ni rien qui blesse luniformité; elles sont l’une et lautre des facultés de toute l'âme.

Ma réponse à votre dernier argument revient en substance à ceci. J’ai eu dessein de dire qu’il y a de la contradiction à supposer deux ou plusieurs êtres qui existent nécessairement. La raison en est que chacun d’eux étant, dans la supposition, indépendant et suffisant à soi-même ( quand bien même on supposerait que l’autre n’existe pas), il est clair qu'ils renversent l’un l’autre mutuellement leur existence nécessaire, d’où il s'ensuit que ni l’un ni l’autre ne peut être nécessaire et indépendant. Par exemple, si l'esprit ou la matière, ou quelque autre substance pouvait aussi bien être conçue exister sans l’Être en qui toutes les substances existent , comme l’Être en qui toutes les substances existent peut être conçu exister sans elles, il n’y aurait point d’existence nécessaire ni d'un ni d'autre côté.

Je dis en un mot sur la question de la possibilité de plusieurs êtres infinis , qu'il est très-vrai que l’infinité d'espace n'exclut, ni les corps finis, ni les esprits finis ; ni le Corps infini , ni l’esprit infini. Mais cette infinité exclut tout ce qui est de la même espèce soit fimi, soit infini. Or, je n’ai besoin que de cela pour que mon argument soit bon. Il ne saurait \ avoir qu’un espace infini, qu'un temps infini, et qu’un esprit

LETTRES. 169 infini. Quand je dis au reste qu’il n'y a qu'un esprit infini, j'entends par le terme d'esprit une substance particulière positive et ‘distincte, et non pas simplement ce qui n’est pas matière, car dans ce dernier sens il pourrait y en avoir un nombre innombrable. Je dis la même chose de la matière. Si elle pouvait être infinie, il ne saurait y avoir qu’un seul corps infini, et ainsi du reste. Car un infini en toutes ses dimensions exclut toujours la pluralité d’infinis de la même espèce, quoiqu'il n’exclue pas ceux d’une autre espèce.

Dire que l’ubi des esprits n’est autre chose que leur perception, et que la toute-présence de Dieu n’est autre chose que sa connaissance infinie, c’est parler en l'air. Ce ne sont que de vains sons qui ne signifient absolument rien. Si cette confusion de langage avait lieu, il n’y aurait rien dans le monde qu'on ne pût soutenir. Nous n’aurions aucun principe de connaissance, et nous ne pourrions tirer aucun usage des termes ni des idées.

Je suis, Monsieur, etc.

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