L LETTRE PREMIÈRE
MoNSIEUR,
Je n’ai d'autre excuse à vous alléguer de la liberté que je prends maintenant de venir vous interrompre , que le droit que chacun a de recourir aux lumières d’une personne également distinguée par son savoir et par sa probité.
Le peu de temps que j'ai donné à l’étude a été employé à examiner les principes fondamentaux de la raison et de la philosophie, et il faudrait que j'eusse été parfaitement aveugle dans cette recherche, si l'ouvrage que vous avez publié sur l'existence et les attributs de Dieu m'’eût échappé. L'examen que vous y avez fait de la liberté et de la nécessité, a dissipé un grand nombre de difficultés qui m’embarrassaient beaucoup. Mais il m’en reste encore une dont je souhaiterais fort d’être délivré, et c’est pour cela que j’implore votre secours. Je conçois clairement que l’homme n’est pas gouverné par une émpulsion aveugle ; mais je ne puis comprendre que chaque volition ne soit pas nécessaire. L’on convient que la volonté n’est autre chose que le dernier jugement de l’entendement ; et je suppose que l’on ne niera pas que le dernier jugement de l’entendement, qui donne ou qui refuse son consentement à une proposition spéculative , ne
soit aussi nécessaire. Cela posé, je demande pourquoi le dernier jugement de l’entendement, qui donne où qui refuse son consentement à quelque proposition pratique, par laquelle l’homme est déterminé à agir , ne sera pas également nécessaire ; et pourquoi cette même nécessité ne sera pas dans toutes ses conséquences et ses effets la même que celle que les fatalistes soutiennent, quoiqu’elle n’ait pas le même fondement. Par exemple, un homme qui juge qu’il lui est plus avantageux de consulter sa satisfaction présente que d’attendre la plus grande de toutes les félicités dans un temps éloigné, n’agit-il pas par la même nécessité par laquelle un autre juge qu’il doit choisir le parti opposé : ou, pour mieux dire, cet homme-là n’agit-il point par la nécessité par laquelle un mathématicien juge qu’un triangle est la moitié d'un carré qui a la même base, et qui est entre les mêmes parallèles ? Je vais plus loin : Dieu est absolument parfait, il juge donc toujours que ce qui est le meilleur réellement et par sa nature, est effectivement tel, c’est-à-dire il veut cela ; il est donc nécessairement bon et juste. Tout homme, au contraire , est imparfait ; il juge donc, en plusieurs occasions, telle chose être la meilleure , qui pourtant ne l’est pas réellement et par sa nature { c’est-à-dire il veut cette chose ) : tout homme donc est de nécessité imparfaitement bon et juste, chacun selon ses différents degrés d’imperfection. Comment donc aucune créature peut-elle être responsable du manque de cette perfection, que Dieu ne lui donna jamais, et qu’elle n’a pu se donner à elle-même ? Voilà, Monsieur, mon sentiment, que j'ai développé le plus clairement ét le plus distinctement qu'il m’a été possible, afin de vous épargner de. l’embarras, et j'espère y avoir réussi. Mais, après tout, je ne puis m'empêcher de me soupçonner de m'être engagé dans un étrange enchaînement de pensées : et néanmoins , lorsque je fais la revue de mes idées et que je les. examine de tous côtés, je ne puis découvrir ni comment l'erreur s’y est glissée ni où elle gît. Si vous daignez
répondre à ma lettre, je vous en aurai une obligation infinie, et je recevrai cette faveur avec le respect et l'estime que l’on doit à une personne d’un caractère aussi distingué que le vôtre, et je me ferai toute ma vie une gloire
de me dire ; Monsieur, etc.