‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 84 sur 154 · RÉPONSE A LA LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LA LETTRE PREMIÈRE

MONSIEUR

Vous avez exprimé vos difficultés sur la liberté d’une ma— nière plus forte et avec plus de brièveté que l’on n’a coutume de faire. Voici, à mon avis, la véritable réponse qu’on y peut faire. Tout être passif est sujet à la nécessité , à proportion de ce qu’il a de passif, et il est libre en tant qu’agent. Car action et liberté sont, à ce que je crois, des idées parfaitement identiques. Je me servirai, pour expliquer ceci, de l'exemple que vous alléguez. Le vrai et le bien sont à l'entendement ce qu'est à l’œil un objet lumineux. L’œil étant ouvert voit nécessairement l’objet, parce qu’il est en cela purement passif. De même l’entendement, quand il est ouvert, aperçoit nécessairement la vérité d’une proposition Rec ou la justesse d’une proposition pratique, parce qu’en cela l’entendement n’est aussi que passif. Mais, comme un homme, en fermant les yeux , peut. s'empêcher de voir, ainsi en détournant l'attention, il peut s'empêcher de comprendre. Mais supposé que le dernier jugement de l’entendement soit toujours nécessaire, comme je pense qu'il l’est en effet, que s’ensuit-il de là? Autre chose est juger, autre chose est agir. Ces deux choses dépendent de principes tout à fait différents, et qui n’ont pas plus de liaison entre eux : que la faculté d'agir et celle de recevoir l’action. Ni Dieu ni. l'homme ne peuvent éviter de voir qu’une chose est vraie,

lorsqu'ils voient qu’elle est vraie; ou de juger qu’une chose est convenable et raisonnable lorsqu'ils voient qu’elle l’est effectivement. Mais dans tout ceci il n’y a point d’action : non plus qu’on ne saurait dire que la toute-présence de Dieu, laquelle ne dépend point de sa volonté, soit un acte divin. Le pouvoir physique d'agir, qui est et dans Dieu et dans l’homme l'essence de la liberté, continue d’être exactement le même, avant et après le dernier jugement de l’entendement. Par exemple, je suppose qu’il paraît par plusieurs promesses que, dans cet instant, le dernier jugement de lentendement divin est qu’il n’est pas raisonnable que le monde soit détruit aujourd’hui; s’ensuit-il de là que le p où voir physique de le détruire, qui se trouve en Dieu ; m'est pas précisément le même ONE hui qu'il sera dans quelque temps à venir que ce soit? Et n’est-il pas évident que la nécessité par laquelle Dieu est présent partout, ou con— naît toutes choses, et la nécessité par laquelle il tient sa promesse, sont des choses qui n’ont d’autre ressemblance que leur nom , l’une étant naturelle et littérale , et l’autre purement morale et figurée ? En un mot, il n’y a point de liaison entre l'approbation et l’action , entre ce qui est passif et ce qui est actif. Ce n’est pas l’entendement qui est la source de l’action ; car un être incapable d’action peut être néanmoins capable de perception : mais le principe de l’action est le ir de se mouvoir soi-même, qui est la spontanéité dans tous les animaux , et dans ceux qui sont doués de raison, ce que nous appelons la liberté. Toute l'erreur sur cette matière procède , je crois, de ce qu’on emploie le terme de volonté dans un sens confus, pour exprimer indistinctement en partie ce qui est passif, et en partie ce qui est actif. Je suis,

Monsieur, etc.

17h LETTRES.

MoxsrEuUR,

Après vous avoir remercié de la faveur toute particulière que vous venez de m’accorder, je passe aux raisons qui font que je ne saurais comprendre comment votre raisonnement résout la difficulté. Mais premièrement il sera bon que j’établisse ici l’idée que j'ai de la nécessité. Voici donc com— ment je raisonne : Toutes les fois que, dans quelque cas sup-

sé , il implique contradiction qu’un être, un mode ou une 10 n ait été autrement qu’elle n’est, cet être, ce mode ou cette action est, absolument et S ébr OR Héttant, nécessaire dans ce cas-là. J’ applique ceci à notre question, qui est de Savoir si les actions de l’homme sont, proprement et à la rigueur, nécessaires. Vous convenez que, dans chaque acte de la volonté, le dernier jugement de l’entendement est nécessaire ; par conséquent, chaque action, ou chaque mouvement interne , quelle qu’en puisse être la cause ou le principe, doit être aussi, ce me semble, nécessaire. Car, ou cette action suit nécessairement le dernier jugement ou la volition de l’homme, ou bien elle ne le suit pas. Si elle le suit, elle est absolument nécessaire, à parler proprement et à la rigueur, et si l’on dit qu’elle ne le fait pas, n’y a-t-il pas une contradiction formelle dans les termes ? N'est-ce pas SUPPOser que le même être se meut et ne se meut pas en même temps? Si donc l’idée de la liberté est l’idée du pouvoir de se mouvoir soi-même, elle est si peu opposée à la nécessité, qu’elle peut être, et qu’elle est même, je crois, nécessaire : et ainsi la nécessité est compatible avec une parfaite liberté ; c’est-à-dire avec le pouvoir de se mouvoir soi-même: et l'être suprême lui-même est nécessaire dans toutes ses ac— tions, à prendre le mot de nécessaire dans son sens propre et naturel. Car il est aussi contradictoire de supposer la toute-

sagesse, s’il m'est permis de me servir de ce terme, agissant injustement et cruellement, c’est-à-dire sans sagesse, que de supposer la toute-présence renfermée dans dés bornes ; puisque les perfections morales de la Divinité lui sont aussi essentielles que les physiques, et sont par conséquent également nécessaires. Mais si c’est là une perfection dans le créateur, pourquoi serait-ce une imperfection dans la créature? Rien n’est plus manifeste. Mais ne s’ensuivra-t-il pas de là nécessairement qu'aucune créature ne peut être res ponsable de ses actions ? Chaque action, ou le pouvoir de se mouvoir soi-même, suivant nécessairement la dernière détermination de lentendement, pourra-t-on blâmer autre chose que l’entendement, et le péché sera-t-il autre chose qu’une folie ? L'homme en peut-il être plus espônsablé que de n'avoir pas été plus sage que Dieu ne l’a fait ? La seule chose qui me reste à observer est que je prends toujours ici le mot de nécessité, non pas pour exprimer une nécessité externe, ou une impulsion aveugle ; mais pour signifier une nécessité interne , qui résulte de la nature même et de la constitution des êtres raisonnables : et je crois que, dans ce dernier sens, la conséquence que j'en ai tirée sera aussi naturelle que dans le premier. Je finis en vous assurant que je suis, Monsieur, etc.

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