RÉPONSE A LA LETTRE II
Monsieur,
Votre objection est pressée avec beaucoup de subtilité. Mais il me paraît manifestement qu’il y a une erreur cachée sous le terme de volition, sous lequel vous renfermez la perception finale de l’entendement , qui est passive , et la pre.
micre opération ou l'exercice de la faculté active, ou du pouvoir de se mouvoir soi-même. Vous supposez que ces deux choses ont entre elles une liaison nécessaire, et je crois qu'elles n’ont aucune connexion ensemble , et que c’est en cela précisément que consiste la différence qu’il y a entre l'action et la passion. C’est cette différence qui fait l'essence de la liberté. Si ces deux choses étaient, comme vous le supposez , unies ensemble par une nécessité véritablement physique, il n’y aurait pas d’autre différence entre l’action et la passion , sinon que ce que nous nommons maintenant un agent S'imaginerait faussement être un agent, dans le temps qu'il serait réellement et purement passif. Bien plus, il n'y aurait dans l’univers ni agent, ni action. Ni les hommes, ni les anges, ni Dieu lui-même, n’agiraient que dans le même sens qu’agit une balance emportée par le plus grand poids; supposé qu’elle fût douée de perception ou d’entendement, La conséquence de ceci serait qu’il n’y aurait aucun agent dans l’univers et que tout y serait passif; tout y serait effet, sans qu’il y eût aucune cause ; ce qui est manifestement absurde et contradictoire.
De plus vous confondez manifestement la contradiction et la nécessité morale avec la contradiction et la nécessité naturelle. J'avoue qu’il y a contradiction dans les termes, moralement parlant, qu'un homme sage fasse une folie, ou qu'un honnête homme fasse une chose déshonnèête ; mais il n’y a en cela aucune contradiction physique. Et à l’égard de Dieu même, si ses actes de bonté et de miséricorde étaient aussi physiquement nécessaires que sa toute-présence, il serait aussi absurde de le remercier de ses bienfaits, que de sa toute-présence. C’est pourquoi, si les perfections morales de Dieu étaient nécessaires, dans le même sens physique que le sont les attributs naturels qui ne dépendent point de sa volonté ou du pouvoir qu’il a d’agir, elles ne seraient nullement des perfections morales. Je suis, etc.
MoNSIEUR,
Vous avez extrêmement abrégé notre dispute. La seule difficulté qui me reste, est de séparer dans mon esprit le dernier jugement ou la perception de l’entendement, du premier exercice du pouvoir de se mouvoir soi-même. Mais supposons-les séparés, et considérons-en la conséquence. Ne s'ensuivra-t-il pas de là qu’une substance destituée d’intelligence pourra être capable de se mouvoir-elle-même ? Je . dis plus, s’il se rencontre quelque occasion dans laquelle l’action ou le pouvoir de se mouvoir soi-même ne suive point la dernière perception , ou le jugement de l’entendement, il faut que dans cette occasion l’agent soit poussé par une impulsion aveugle. Il n’y a point là de milieu. Mais considérons la chose plus distinctement dans l’auteur de toute perfection. Si ses actions ne suivent pas toujours la perception finale de son entendement, comment pourra-t-on prouver qu'il est infiniment juste et bon? Et selon cette hypothèse, il n’est pas impossible qu'il ne puisse agir de la manière la plus mauvaise qu’on puisse concevoir, dans le temps même qu’il jugera et voudra le mieux; puisque, selon votre supposition, il n’y a point de liaison entre le jugement et le pouvoir de se mouvoir soi-même, entre la volition et l’action. Je ne comprends point votre distinction de nécessité physique et de nécessité morale, parce que je n’ai absolument aucune idée de la dernière. Si vous entendez par là ce que j'ai exprimé par le terme de nécessité interne, cette nécessité morale aura son fondement dans la nature, d’une manière aussi claire et aussi distincte qu'aucune nécessité physique, quelle qu’elle puisse être ; et je vous prie de faire à cela une attention particulière, parce que j'ai lieu de juger
par votre dernière lettre, que je ne m'étais pas expliqué assez clairement là-dessus, Je suis, etc, .