RÉPONSE A LA LETTRE III
MONSIEUR
Je crois que la difficulté qui vous reste pourra être facilement dissipée par cette comparaison. La perception ou le dernier jugement de l’entendement est aussi distinct de l'exercice actuel du pouvoir de se mouvoir soi-même, que la vue d’un chemin l’est de l’action de celui qui y marche; et de ce que je nie que la perception de l’entendement soit la cause immédiate, efficiente et nécessaire de l'exercice du pouvoir de se mouvoir soi-même, il ne s'ensuit pas plus que la matière destituée d'intelligence puisse être capable de se mouvoir elle-même, qu’il s'ensuit qu’un homme, qui wa ni jambes ni vie, soit capable de marcher, de ce que l’on nie que ses yeux soient la cause immédiate, efficiente et nécessaire de son mouvement en marchant. L’entendement juge ce qu’un homme doit faire, comme les yeux voient le chemin. Mais un aveugle, ou un homme qui ferme les yeux, ne laisse pas d’avoir le pouvoir de marcher sans voir, et tous les agents qui ont vie ont le pouvoir physique d’agir, soit qu'ils se servent de leur jugement et de leur entendement, ou qu'ils ne s’en servent pas. La matière brute et sans intelligence ne peut pas être un agent, parce que l’idée même d'action Suppose la vie et un sentiment interne de ce qu'on fait; mais ce sentiment qui constitue la nature d’une action est une chose tout à fait différente de la perception ou du jugement par lequel un homme se détermine par avance sur ce qu'il y a de raisonnable ou de convenable dans ce qu’il va faire. Un agent emporté par une impul-
sion aveugle, est une Gontradiction dans les termes, car il n’est plus agent du tout, il est tout à fait patient. Mais un agent qui ne suit pas, en agissant, le dernier jugement de son entendement, c’est-à-dire, la dernière perceplion passive, et non pas la première volition de l'agent, car il faut bien prendre garde à ne pas confondre ces deux choses ; cet agent, dis-je, ressemble à un homme qui ferme les yeux, et marche à tout hasard devant lui dans un précipice. :
Dieu distingue et approuve toujours ce qui est juste et bon, et cela nécessairement; il ne peut pas faire autrement. Mais quand il agit, quoique ce qu’il fait soit toujours juste et bon, c’est toujours avec liberté qu’il agit; c'est-à-dire qu'il a en même temps un entier pouvoir naturel ou physique d'agir d’une autre manière. Autrement la justice, par exemple, en Dieu ne différerait en rien de la justice dans un glaive, quand il exécute une sentence juste, en supposant que le glaive sait ce qu'il fait, sans pouvoir pourtant s’em-— pêcher de le faire. D'où il s’ensuivrait qu’il ne pourrait pas y avoir en Dieu aucune perfection morale. Car dans tout ce qui est moral, 1l faut qu’il se fasse quelque chose qu’il était au pouvoir de l'agent de ne pas faire, puisque c’est en cela même que consiste l'essence d’une action morale. Par conséquent la nécessité morale est aussi différente de la nécessité physique , que les expressions figurées le sont des propres dans le langage, c’est-à-dire que dans le fond et à parler en philosophe, cette première n’est point du tout nécessité ; et cependant tout le monde voit que l’on peut compter aussi raisonnablement et aussi sûrement sur la justice et la bonté d’un agent libre, infiniment parfait, que l’on sait qu’un effet nécessaire d’un agent nécessaire serait physiquement inévi: table et infaillible. Je suis , etc.
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