‹ Œuvres philosophiques de Samuel ClarkeChapitre 88 sur 154 · LETTRE DE M. CLARKE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. CLARKE

À UN ECCLÉSIASTIQUE , SUR L'ARGUMENT A PRIORI PAR LEQUEL ON PROUVE L’EXISTENCE DE DIEU.

MoxsIEUR ,

L'objection que vous faites , et qui tend à bannir toute argumentation & priori de la démonstration de l’existence et des perfections de la cause première, cette objection, dis-je, a embarrassé effectivement beaucoup de savants. Voyant avec la dernière évidence que rien ne peut être avant la cause première, ils ont cru qu'il suffisait de dire, que la cause première existe absolument sans cause ; et par conséquent qu'il était tout à fait hors de propos d’argumenter « priori sur son existence. Mais , si vous faites une sérieuse attention à ce langage, vous trouverez qu'il ne satisfait point du tout. Car, bien qu'il soit très-évident qu'aucune chose, qu'aucun être ne peut exister avant l'Être qui est lui-même la cause première et originale de toutes choses, faut-il pourtant qu'il y ait dans la nature quelque fondement , quelque raison de l'existence de cet Être, et, qui plus est, une raison stable, un fondement permanent. S'il en était autrement, il faudrait dire qu’il est redevable de son existence au pur hasard , et par conséquent qu’il en est dépendant. Alors tout ce qu’on pourrait dire sur cet article reviendrait à ceci : que la cause première et originale existe parce qu’elte existe, qu'elle a toujours existé et qu’elle existe encore à présent parce qu’elle a toujours existé et qu’elle existe encore : ce que les disciples de Spinoza affirmeront du meilleur de leur cœur de toute substance actuellement existante, et cela avec la même force et avec autant de raison.

Si l’idée d’un néant ‘ éternel et infini était une idéepossible, ou plutôt si cette idée n’était pas contradictoire , l’existence de la cause première ne serait certainement pas né— cessaire. Car la nécessité d'exister et la possibilité de n’exister pas sont des idées contradictoires. Si d’ailleurs l’existence de la cause première n’était pas nécessaire, il n’y aurait aucune contradiction à supposer, ou que cette cause n’a pas existé autrefois, ou qu'elle peut cesser d’exister à l'avenir. L'existence de la cause première est donc nécessaire, nécessaire, dis-je, absolument et en elle-même. Cette nécessité, par conséquent, est & priori et dans l’ordre de la nature le fondement et la raison de son existence. Car, ce qui existe nécessairement, ou, pour m’exprimer en d’autres termes, ce qui rassemble inséparablement dans son idée l'existence et la nécessité , cela, dis-je, doit être nécessaire, pour l’une ou l’autre de ces raisons, ou parce qu’il existe en effet, ou parce que son existence est nécessaire. Mais s’il élait nécessaire uniquement à cause qu'il existe, par la même raison tout être qui existe, existera nécessairement, et par conséquent, ou chaque être sera la cause première , ou le néant le sera, ce qui est absurde. A l’opposite, si la cause première existe par la raison que son existence est nécessaire , il en résultera que la nécessité est le fondement et la raison de cette existence. Remarquez, au reste, que de l'existence on n’infère pas la nécessité d'exister, c’est-à-dire qu'a priori et dans l’ordre de la nature, l’existence n’est pas antécédente à la nécessité d’exister. C’est tout le contraire, l’existence est une suite de la nécessité d’exister, c’est-à-dire, qu'a priori et dans l’ordre naturel, la nécessité d'exister va devant la supposition de l'existence. Ce qu'il fallait prouver.

Je sais bien que LESuEnt a Ce est d’un usage

‘ Le néant est ce dont on ne peut rien affirmer avec vérité, et dont on peut tout nier véritablement. Tellement que l’idée du néant, s'ilm° est permis de parler ainsi, est là négation d’absolument loutes les idées. L'idée d'uu néant fini ou infini est donç.une contradiction dans les termes.

beaucoup plus général, très-facile à comprendre, peu s’en faut à la portée de chacun, et par conséquent que c’est celui qui doit être mis le plus souvent en œuvre, et sur lequel il faut le plus appuyer. Cependant comme les auteurs qui ont écrit en faveur de l’athéisme , ont combattu quelquefois l'existence et les attributs de Dieu par des raisonnements métaphysiques , qu'on ne peut réfuter qu’en argumentant « priori, cette manière d’argumenter a ses utilités aussi, et est nécessaire en son lieu.

L’éternité de Dieu ne peut être prouvée par aucune autre voie que par la considération a priori, de la nature de la cause nécessaire existante par elle-même. Les phénomènes naturels prouvent, à la vérité, démonstrativement 4 posteriori, qu'il y a eu depuis que ces phénomènes ont commenté, et qu’il y a encore, un Être assez puissant et assez sage pour les produire et pour les conserver. Mais que cette cause première ait existé de toute éternité, et qu’elle doive exister éternellement, c’est ce que ces phénomènes ne prouvent pas et qui ne peut être prouvé que par là nature intrinsèque de l'existence nécessaire. S'il est possible que la cause première existe aujourd’hui, sans avoir, comme on le prétend, absolument aucun fondement, aucune raison de son existence, elle a pu ne pas exister autrefois, et ilest tout aussi possible qu’elle cesse d’exister à l'avenir, sans aucune raison de cette cessation. Comment prouver a posteriori que la cause première de toutes choses existera demain? Cette proposition peut-elle être prouvée autrement qu’en faisant voir que la nécessité est un fondement aussi certain de $on existence à venir que de son existence présente? Mais, si cela est ainsi, le fondement ou la raison qui fait que la cause première existe maintenant, et qu’elle existera toujours à l'avenir, qu'elle ne peut qu’exister, est précisément le même fondement, la même raison pourquoi elle a toujours existé. Il n’est abri pas vrai de dire que la cause première existe sans fondement ou sans raison d’existence, absolument parlant. Qu'est-ce, je vous prie, qu’un

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homme qui affirme lui-même que Dieu est éternel , absolu ment sans fondement et sans raison d'existence? Qu'est-ce qu'il répondra, dis-je, aux partisans de lathéisme qui lui diront à leur tour que l'univers matériel en général, et en particulier chaque substance qui existe, est pareillement de toute éternité absolument sans fondement et sans raison d'existence? Y a-t-il quelque autre voie pour réfuter cette assertion , que de prouver 1°. que quelque chose doit exister nécessairement (sans quoi il est clair que jamais rien n’au— rait existé), et 2°. que cette chose qui existe nécessairement ne peut être ni finie, ni mobile, ni capable en aucun temps de diminution, d'altération, de limitation, de variation, d'inégalité , ni sujette en aucune manière à être diversifiée, soit en tout, soit en partie, soit dans les différentes parties du temps ou de l’espace ? |

Il en est de même de l’infinité, de l’immensité, et de la toute-présence. On n’en saurait alléguer d’autres preuves que celles qu’on tire a priori en raisonnant sur la nature de la cause qui existe nécessairement et par elle-même. Il est vrai que les phénomènes naturels étant finis, prouvent démonstrativement g posteriori qu'il y a un Être qui possède une étendue de pouvoir et de sagesse suffisante pour produire et pour conserver ces phénomènes. Mais que cet Être, auteur de la nature, soit lui-même immense et infini dans un sens absolu , c’est ce que ces phénomènes finis ne prouvent pas, et qu'il faut démontrer par la nature intrinsèque de lexistence nécessaire. Si la cause première existe sans avoir absolument aucun fondement , aucune raison d’existence, elle peut être finie aussi bien qu'infinie, bornée aussi bien qu'immense. De la même manière qu'on prétend qu’elle existe, sans raison, dans les lieux où les phénomènes de la nature montrent qu’elle existe, elle pourrait fort bien , sans raison aussi, n’exister pas en d’autres lieux. Est-il possible de prouver & posteriori que l’Être sage et puissant qui gouverne le monde, cet Etre que les phénomènes naturels qui paraissent

dans le monde matériel, démontrent être présent dans ce lieu-ci : est-il, dis-je, possible de démontrer que cet Être doit, à cause de céla, être immense, infini, présent partout, présent même dans les espaces sans bornes dans lesquels nous ne connaissons ni phénomènes, ni effets par lesquels nous puissions prouver qu'il y existe? L’immensité, au contraire, la toute-présence de la cause première peut-elle être prouvée par aucune autre voie, qu’en faisant voir que la nécessité d’exister n’est capable d'aucune limitation, et qu’elle doit être le fondement de l'existence immense et présente partout, par la même raison qu’elle est le fondement de toute existence ?

Je passe plus avant, et je dis que l’unité de Dieu, qui a toujours été reconnue pour un principe de la religion naturelle (sans quoi saint Paul n’aurait pas été bien fondé à blàmer les païens et à prononcer qu’ils sont inexcusables, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu); cette unité, dis-je, ne peut être démontrée qu’en raisonnant a priori sur la cause nécessaire ou existante par elle-même. J'avoue que les phénomènes de la nature, qui sont à la portée de nos observations, prouvent démonstrativement qu'il y a un auteur et un directeur suprême de cette nature ou de ces phénomènes que nous connaissons. Mais que cet auteur, ce directeur suprème de cette nature ou de ces phénomènes qui nous sont connus, soit aussi l’auteur et le gouverneur suprème de la nature universelle, c’est ce que nous ne pouvons pas prouver par notre connaissance bornée et impar-. faite d’un petit nombre de phénomènes dans cette petite partie de l’univers qui est à la portée de nos sens. Il faut démontrer cette vérité par la nature intrinsèque de l’existence nécessaire. Mais si l’on suppose que la cause première : existe absolument sans fondement ni raison d'existence, ne pourra-t-on pas fort bien faire une autre supposition qui ne sera ni moins possible, ni moins probable, ni moins raisonnable que celle-là? Ne pourra-t-on pas dire aussi qu'il y à

des causes premières sans nombre finies, indépendantes et coexistantes dans les parties différentes de l'immense univers, toutes de même nature et de même substance, ou toutes de différente nature et de différente substance ? Il me paraît qu’on est aussi fondé à tenir ce langage qu’à dire qu'il n’y a qu'une seule cause première, infinie, imménse, présente partout, qui a fait l’univers, qui le gouverne, et que cette cause unique existe sans raison d’existence.

Je conçois que cette proposition : à n'y a et il ne peut y avoir qu'une seule el unique cause première qui a fait l'univers et qui le gouverne, est d’une nature à pouvoir être démontrée formellement, pourvu qu’on fasse entrer‘dans cette démonstration la partie de l'argument qui conclut a priori. Le sujet de cette question, au reste, n’est rien moins que bagatelle. Je serai redevable à toute personne intelligente, à qui cette démonstration paraîtra défectueuse, ou qui ne se souciera pas de l’examiner de peur de trouver dans les conséquences qu’on y tire des choses contraires à d’autres notions qu’il a adoptées peut-être par préjugé; je lui serai, dis-je, redevable, si elle veut avoir la bonté de me faire voir comment l’unité de Dieu (le premier principe de la religion naturelle) peut être prouvée par la raison a posteriori seulement, et je lui en rendrai de très-humbles actions de grâces.

Apparemment que c’est pour cela, où pour d’autres considérations de la même nature, que M. Limborch parle ainsi

-à M. Locke dans une de ses lettres : Argumentum desiderat vir magnificus, quo probetur Ens, cujus existentia est neces— saria, lantum posse esse unum ; et quidem ut id argumentum a necessitale exislentiæ desumatur, et a priori (ut in scholis loquuntur), non a posteriori concludal, hoc est, ex natura necessariæ existentiæ probetur eam pluribus non posse esse communem. À quoi M. Locke répond : « Les théologiens, les philosophes et Descartes lui-même, supposent l’unité de Dieu sans la prouver, » Et après avoir proposé ses propres pen-

sées là-dessus, il conclut par ses paroles : « C’est là, selon moi, une preuve a priori que l’Être éternel indépendant n’est qu’un. »

T1 n’y a donc aucune absurdité dans l’argumentation a priori sur l'existence et les attributs de la cause première. Car, bien qu’il soit très-certain qu'aucune chose, qu'aucun être ne peut être avant la cause première, cela n'empêche pourtant pas qu'on ne puisse et qu’on ne doive se servir d'arguments pris de la nature et des conséquences tirées de la nécessité en vertu de laquelle la cause première existe. On démontre ordinairement a priori les vérités mathématiques qui sont les vérités nécessaires, et cependant il n’y a rien d’antécédent aux vérités nécessaires. Restreindre donc l'usage du terme a priori aux arguments qui roulent uniquement sur des choses qui en ont d’autres qui leur sont extérieures, C’est se jouer de la signification des termes.

Mais, dit-on, un attribut peut-il être le fondement ou la raison de l'existence de la substance elle-même”? N'est-ce pas la substance, au contraire, qui est toujours l’appui des attributs qui ne peuvent subsister sans elle? Je réponds que dans l’exactitude rigoureuse du langage, la nécessité d'exister n’est pas un attribut, proprement ainsi nommé. Elle est (sui generis) le fondement de l'existence tant de la substance que de tous ses attributs. Il en est de même en d’autres cas. Par exemple, l’'immensité n’est pas un attribut dans le même sens précis que la sagesse, la puissance, et ainsi du reste, portent le nom d’attributs; mais elle est (sui generis) une manière d'existence tant de la substance que des attributs. De même l'éternité n’est pas un attribut ou une propriété dans le sens propre et de la même manière que les autres attributs inhérents dans la substance et subsistant par elle sont ainsi nommés; mais elle est (sui generis) la durée de l'existence tant de la substance que de tous les attributs. Dans le sens exact et précis, les attributs ne peuvent pas être le prædicatum l’un de l’autre, On ne peut pas dire, à

parler proprement, de la sagesse qu’elle est puissante ou de la puissance qu'elle est sage ; mais l’immensité est un mode d'existence, et de la substance divine et de tous ses attributs. L’éternité est la durée de l’existence tant de la substance divine que de tous ses attributs ; et la nécessité est la raison, le fondement de l’existence tant de la substance divine que de tous ses attributs.

Je suis, etc.

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