CHAPITRE II
de Dieu, qui les dirige par sa sagesse; mais ils renversent les bornes qui séparent le bien et le mal moral, ils prétendent que Dieu ne se met point en peine des actions moralement bonnes ou moralement mauvaises què les hommes peuvent faire , et ils soutiennent qu’elles ne sont bônnes ou mauvaises qu’en vertu de l’établissement arbitraire des lois humaines. Mais ces gens-là ont beau faire, leur opinion est la plus mal fondée et la plus insoutenable qu'on puisse voir. En vain font-ils profession de croire les attributs naturels de Dieu, sa connaissance, sa sagesse et sa puissance infinie, tandis qu’ils nient ses attributs moraux, ils tombent néces- ‘sairement dans l’athéisme; car il y a entre les attributs naturels et les attributs moraux de la Divinité une liaison si étroite et si indissoluble , qu’on ne saurait nier les premiers ‘sans nier aussi les autres. Car si (comme je l’ai prouvé cidessus) si, dis-je, il y à de toute éternité des différences nécessaires entre les choses, et si de ces différences nécessaires il naît une convenance ou une disconvenance de l’ap plication de certaines choses à d’autres ; si, outre cela, il est certain qu’un Être revêtu d’une connaissance, d’une sagesse et d’une puissance infinie, se détermine toujours à agir conformément à ces raisons et à ces proportions éternelles des choses, il s’ensuit évidemment que la justice et la bonté sont des attributs qui ne sont pas moins nécessaires à l’Être suprême que son pouvoir et sa sagesse. Tout homme donc qui nie la justice et la bonté de Dieu, ou qui lui ôte l'exercice de ces attributs, en soutenant qu’il n’a aucune inspection sur les actions morales du monde (ce qui vaut autant que s’il les niait nettement), tout homme, dis-je, qui rejette ces attributs doit rejeter aussi sa sagesse et sa puissance, et ‘tomber, par conséquent, dans l’athéisme tout pur. J'avoue qu’il y a des cas où l’on aurait très-grand tort de juger des gens par les conséquences qu’on tire de leurs opinions. Mais dans le cas présent il ne faut nullement s’arrêter à leurs paroles, il faut pénétrer, malgré toutes leurs protestations,
dans le fond de leur opinion, et voir si leur pratique n’y est pas conforme ‘. Or, c’est une chose très-digne de remarque que, comme les opinions de ces deux premières espèces de déistes vont nécessairement aboutir au pur athéisme, il se trouve aussi que leur pratique et leur conduite ne cède en rien à celle des athées les plus déclarés. Non contents de combattre la révélation de Jésus-Christ et de rejeter tous les devoirs moraux de la religion naturelle, ils méprisent ce qu'il y a de plus sage dans les lois humaines qui ont été faites pour entretenir l’ordre dans le monde, et pour faire la félicité commune du genre humain. Ils se moquent des règles de la bienséance humaine, aussi bien que des vérités de la religion. Ils mettent en œuvre tout ce qu’ils ont d'esprit pour plaisanter sur toutes les qualités divines ou humaines qu'on fait entrer dans l’idée d’un homme accompli. Ils tournent en ridicule la vertu, la science, la sagesse, l’honneur, en un mot tout ce qui élève l’homme au-dessus de la bête , et par où il se distingue des autres hommes. Ils font semblant, dans leurs conversations et dans leurs livres, de n’en vouloir qu'aux abus qu’on fait de la religion ; mais il parait mani— festement par quelques-uns de leurs livres modernes, et par des traits qui leur échappent dans leurs discours, qu'ils sont ennemis de tout ce qu’on appelle vertu, bonnes mœurs , en un mot, de tout ce par où les hommes se rendent dignes de louange et d'estime. Sous prétexte de tourner en ridicule les vices et les extravagances dans lesquels on voit tomber les ignorants et les superstitieux , ils làchent mille profanations et mille saletés. Ils font voir par le tour qu’ils leur donnent, et par le soin. qu’ils ont d’en assaisonner leurs discours, qu’ils n’ont pas tant en vue de décrier le vice et la folie, que de plaire aux débauchés et de fomenter leurs inclinations vicieuses. Ils ne paraissent avoir aucun sentiment de la dignité de la nature humaine, ni de l'excellence de leur rai-
i « Quasi ego hoc curem, quid ille aiat, aut neget : illud quæro quid ei sit consentaneum dicere.» C1c., de Finib., lib. FT.