CHAPITRE I. LE TRADITIONALISME
TRADITIONALISME DE BoNALD. — Ce fut suF ccttc distinction objective entre les idées et les connaissances que Ventura fonda la très grande différence qu'il y a entre son vrai traditionalisme, et le faux de Bonald. Cet écrivain, proclamant l'impossibilité de penser sans la parole et l'impossibilité d'avoir la parole sans le magistère divin, enseignait en conséquence la nécessité de la parole traditionnelle pour n'importe quelle idée ou quel concept intellectuel. De sorte que l'homme placé hors de la tradition serait incapable de toute pensée; son intelligence descendrait dans la mort, sans aucune espérance de voir jamais la lumière de la vérité et de vivre intellectuellement, conformément à sa nature.
Au nom du vrai traditionalisme, le P. Ventura rejeta la nécessité de la parole pour pouvoir penser, restreignant à l'objectif le besoin de cette parole, et non même en tout, mais uniquement en ce qui regarde les choses spirituelles et morales; la parole seule nous donnant le moyen de parvenir à les connaître. Le seul tort de l'école de Bonald serait donc d'avoir trop étendu ses prétentions, car si cette école avait borné à ces hautes notions sa doctrine sur la nécessité de la parole pour obtenir les idées, elle aurait été dans le vrai. . . Mais ayant étendu sa doctrine à toutes les idées qui constituent les éléments de la raison . . . , cette doctrine a fait naufrage et a été abandonnée, même en ce qu'elle avait de vrai et de capable de produire ce grand bien, à l'obtention duquel tendent incessamment les efforts du vrai traditionalisme (2).
Lorsque Ventura, entre autres choses, nous dit que la révélation est nécessaire pour connaître nos devoirs clairs et précis envers Dieu, envers nous-mêmes et envers notre prochain, il ne concède pas, d'autre part, que, sans le magistère traditionnel, nous pouvons du moins avoir une connaissance obscure et incomplète de ces mêmes devoirs; car il ne peut pas exister une ombre de moralité dans le genre humain, sans quelque connaissance de Dieu, qui promulgue et sanctionne la loi, ainsi que l'observe l'auteur. Or, en niant à la raison humaine, placée hors de la révélation, jusqu'au soupçon de Texistence de la Divinité, Ventura, conséquemment, nié absolument toute connaissance de loi et de devoir. Cette observation est importante, (•i) Ventura. La raison phil. etc. loc. cit.
article unique. genese de nos idees 5
5. Nature de la révélation réclamée par le traditionalisme. — Toutefois, lorsque la nouvelle école soutient la nécessité de la parole, ou mieux, de la révélation primitive pour s'élever à la connaissance du monde spirituel et moral, elle n'a cependant point en vue la révélation surnaturelle sur laquelle est fondé et construit l'édifice de la Théologie scolastique, et dont l'Eglise Catholique a le dépôt sacré; le traditionalisme repousse cette interprétation comme une atroce calomnie, inventée par la noire jalousie de ses adversaires :
« Nous disons, il est vrai, que la réi'élation et \d. foi précèdent végulib'ement la liaison, sont logiquement antér'ieures « à la raison et à l'exercice de la raisoji, et que lliomme « ne reçoit que par l'enseignement de la tradition les premières « notions de Dieu, de l'âme, de la vie future et des principaux « devoirs. Mais, ainsi qu'on a pu s'en convaincre par l'expo- « sition exacte que nous avons donnée plus haut (§ 6 ) de « la doctrine traditionaliste, et comme il est clair, par la « nature même de la question qui s'agite entre les semi- « rationalistes et les traditionalistes, question purement « philosophique et se rapportant d'abord à l'origine natu- « relie, logique, de la connaissance humaine, nous n'en- « tendons parler que d'une révélation, d'une foi purement « naturelles et humaines^ qui n'ont rien à faire avec la « révélation chrétienne et surnaturelle, que l'Eglise seule « conserve dans toute son intégrité et dans toute sa pureté, « non plus qu'avec la foi théologique, surnaturelle elle aussi, « parce que c'est une vertu théologale et un don de la grâce « du Saint-Esprit. Nous entendons parler de ces manifestations « que, même en dehors de toute communion chrétienne, u tout homme, né et élevé parmi les hommes, reçoit dès son c( premier âge par ses parents. Celles-ci, comme les sens lui « révèlent le monde des corps et de leurs rapports, lui révèlent « le monde des esprits et des devoirs, dont il ne se serait
b CHAPITRE i. LE TRADITIONALISME
(c jamais douté par lui-même, et qui, pour être des manifcf- (( tations purement humaines, n'en sont pas moins de vraies (f révélations (i). »
6. Nécessité de la foi. — Par ces principes, le traditionalisme enseigne une doctrine très singulière qui est comme son caractère distinctif : il prétend que toute vraie philosophie doit commencer par la foi, si elle veut naviguer sans péril sur la vaste mer des êtres et aborder avec sécurité au port de la science. Et en effet, la raison humaine, selon les sentiments de la nouvelle école, ne pourrait avoir aucune certitude avant de croire préalablement que Dieu, auteur infaillible et véridique de la même raison humaine, ne saurait la tromper quand elle adhère avec certitude à l'évidence de la vérité. Or, comme il est impossible, d'après les principes de la même école, d'avoir un tel concept de Dieu par la seule voie du raisonnement, il faut ou que l'homme accepte de l'enseignement traditionnel et social cette notion très élevée et qu'il lui donne son assentiment sans hésitation, ou qu'il désespère entièrement de la science; à moins qu'il ne veuille se repaître d'orgueil, d'illusion et de ténèbres. Ainsi, le traditionaHsme ne voit pas d'autre alternative : ou renoncer à la foi et se mettre à philosopher, avec le doute universel pour principe, avec les insanités et les ténèbres pour fruit; ou s'appuyer sur la parole de Dieu et, la conservant fidèlement dans le cœur, fonder sur elle un sj-stème scientifique, noble par son but, légitime dans ses recherches (2).
7. Rôle de la raison humaine par rapport au monde spirituel ET moral. — Quelle serait donc la tâche assignée à la raison humaine par rapport à la vérité, et plus spécialement, par rapport au monde spirituel et moral, placé si au-dessus
(:) La Tradition et les semi-pélagiens de la philosophie. Chap. VI. g 41 pages 266-67.
(2) Ventura. La raison philosophique et la raison catholique. 2" Conférence !'■'= Partie.
de nous, étant établi, comme nous l'avons rapporté, que si la révélation dite divine ou sociale ne venait pas à notre aide, nous devrions éternellement désespérer de pouvoir atteindre ces mondes avec nos seules forces individuelles ? La raison humaine serait-elle active ou purement passive dans l'ordre de ces connaissances ? Si l'on tient compte de la genèse primordiale de ce genre d'idées, elles ne peuvent pas être exclusivement le fruit de l'activité de l'esprit; car l'esprit est passif quant à la première acquisition, comme est passif le sens, sous l'impression de la parole et des objets sensibles. Il est nécessaire, dit la nouvelle école, que la première action de l'âme, à son entrée dans la voie qui conduit au monde spirituel, soit un acte de foi, et que cet acte résulte de l'enseignement traditionnel qui présente à l'œil de l'àme Dieu, l'âme elle-même, la morale; exactement de la même manière que la connaissance sensible est le résultat de la passivité du sens sous l'action des objets matériels. De plus, comme notre âme agit sur le sensible procuré par la sensation, et qu'elle s'élève par sa propre vertu à des concepts très hauts ; de même en est-il pour les connaissances-^ les données de la foi lui étant présentées, elle y prend une part active et scientifique, que le traditionalisme explique en ces termes :
(( D'après la méthode traditionnelle, la révélation du monde « spirituel et moral par l'instruction sociale n'est nécessaire à « l'homme qu'afin qu'il sache qu'en dehors d'un monde qui <f se voit, il existe un monde qui ne se voit pas, et qu'il puisse « s'en former des idées, de même que la révélation du monde « corporel et physique par les sens ne lui est nécessaire que « pour qu'il sache qu'en dehors de son propre corps et de sa « propre nature, il y a tout un monde de natures et de corps c( différents , et qu'il puisse aussi s'en former des idées. Mais « comme, aussitôt que, sur la révélation du monde visible, « obtenue par les sens, il s'est formé des idées sur ce monde, « c'est encore lui qui commence à raisonner sur ce même