‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 17 sur 100 · Argument fondamental du traditionalisme . — Enfin · texte numérisé non relu

Argument fondamental du traditionalisme . — Enfin

(i) Ventura, La Tradition. Chap. VL g 41. pages 267-68. (2) La Tradition. Chap. VL §41, page 267.

pour en venir aux preuves du système, le traditionalisme a cru les trouver dans l'Idéologie de saint Thomas d'Aquin, Nous n'examinerons pas pour le moment quelle est la valeur de cette affirmation. :En réalité, le traditionalisme part de ce principe thomiste que la connaissance du singulier, fournie par les sens, précède la connaissance de l'universel, objet propre et direct de notre intellect. De ce principe admis, il tire la conséquence : donc notre âme ne peut connaître une nature universelle ni en avoir quelque idée, si d'abord, par le mo3^en des sens ou autrement, elle ne saisit le singulier ou l'individuel de cette même nature. Mais, poursuit la nouvelle école, la parole seule peut nous donner le particulier du monde spirituel et moral, ce monde ne pouvant pas autrement tomber sous nos sens ; donc, sans le magistère traditionnel, le monde spirituel nous serait totalement inconnu.

« Mais comme il est impossible que l'intellect se forme la « conception générale, l'idée de la quiddité do. la nature d'une « chose corporelle, à moins qu'il n'en ait présent le fantôme « ou l'image, de même il est impossible que l'intellect se « forme la conception générale^ l'idée de la qiiiddité de la « nature d'une chose spirituelle ou morale, à moins qu'il n'en « ait présent le jt'<3r//cz///e7'.

« Or, comme le fantôme ou l'image des choses corporelles « n'est fourni à l'intellect que par les sens, de même le parti- « ciilie?' des choses spirituelles et morales ne lui est fourni ce que par l'enseignement. Comme donc il n'y a pas ào. fantôme « de la chose corporelle sans la sensation, de même il n'}" « a pas de particulier^ par rapport à la chose incorporelle, (f sans l'instruction (i) . »

Afin d'éviter les équivoques et les disputes puériles, il est nécessaire d'avoir constamment ce principe idéologique dans l'esprit; il place le traditionalisme sur les hauteurs de la

(i] La Tradition. Chap. III. g 20, page 119.

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métaphysique, et par conséquent les témoignages de l'histoire, si nombreux qu'on veuille les invoquer, ne peuvent asseoir une sentence définitive sur cette question, comme nous le dirons en son lieu.

9. RécapituLxVtion. — Par cette courte exposition du S3^stème, on voit clairement que le traditionalisme admet deux sources pour nos idées, l'une extrinsèque, l'autre intrinsèque ; celle-ci est l'intellect agent des Scolastiques, celle-là est la parole traditionnelle, organe vivant de la révélation primitive, faite par Dieu au père du genre humain. L'intellect agent nous donne seulement les idées dont les sens soumis à l'action du monde sensible peuvent nous transmettre les phantasmes ; la parole traditionnelle nous met en possession d'autres idées plus élevées, et qu'on nommerait mieux des connaissances ; ces idées ont pour terme le monde spirituel et moral dont, vu l'incapacité des sens à nous en fournir les phantasmes, nous ne pourrions avoir connaissance par le moyen de la faculté abstractive. De manière que la parole est pour les idées spirituelles ce que le sensible individuel est pour les idées du monde corporel. En conséquence, comme on ne peut avoir la connaissance de Dieu que par la parole, et que, d'autre part, la philosophie est incapable de faire un seul pas, si, d'abord, elle ne croit pas en Dieu, auteur véridique de notre raison, il suit que la science, privée de l'enseignement traditionnel, est réduite à marcher dans le doute et les ténèbres, et que la vrai philosophie doit commencer par la foi envers Dieu révélé par la parole traditionnelle et sociale.

10. Ouvrages d'ou l^exposition du système est tirée. — Tel est, si nous ne nous trompons point, le système qui prend son nom de la tradition. Nous avons tâché de le présenter à nos lecteurs dans toute sa force et en nous servant des termes mêmes de la nouvelle école, afin d'éviter toute équivoque et de le rapporter sans la moindre altération. Les passages cités sont pris dans les Conféreiices de la Raison philosophique et la Raison

catholique^ dans les Lettres au vicomte de Bonald et dans la Tradition et les semi-pélagiens de la philosophie, ce qui revient à dire que nous avons puisé dans les Œuvres principales, par lesquelles le plus savant et le plus éloquent repré" sentant de cette école s'efforça d'établir son propre système et de le défendre contre les attaques de ses adversaires. Nous pouvons donc maintenant passer à l'examen des principes du traditionalisme, afin de les embrasser, s'ils sont vrais, ou'Me les rejeter s'ils sont faux.

ARTICLE PREMIER La Méthode traditionaliste.

Sommaire. — ii. Division de la méthode suivant les traditionalistes. — 12. Cette division est inexacte. — i3. But de la Méthode. — 14. Suite. — i5. Le doute méthodique de Descartes. — 16. La foi ne peut être la base du développement philosophique de l'esprit. — 17. L'enseignement. — 18. Continuation. — 19. Induction. — 20. La démonstration. — 21. Analyse du syllogisme. — 22. Suite — 23. Suite. — 24. Suite. — 25. Conclusion. — 26. Corollaire.

II. Division de la méthode suivant les traditionalistes. — Afin de proclamer son s3-stème comme exclusivement catholique, il a plu au traditionalisme de distinguer deux méthodes de philosopher. Il partage la règle qui dirige Tâme humaine recherchant la vérité en inquisitii'e ti démonstrative : la première part du doute méthodique ou même absolu, la seconde part de la foi. La méthode démonstrative suppose que les vérités de la conclusion sont déjà connues de quelque manière, et elle a pour but, exclusivement, la connaissance scientifique de ces mêmes vérités; la méthode inquisitive au contraire ne présuppose rien, mais après avoir renversé tout

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l'édifice de nos connaissances, elle va, comme Archimède, à la recherche d'un point d'appui, où elle puisse placer en sécurité la première pierre et relever dans ses fondements l'édifice écroulé. Et comme, au dire du traditionalisme, la méthode inquisitive ébranle la philosophie et la précipite dans l'abîme du scepticisme, au grand détriment de la science, de la religion, et de la société, il ne cesse pour cette raison de proclamer hautement la méthode démonstrative, comme étant l'unique moyen d'affranchir la philosophie des fâcheux écarts du rationalisme. Suivant les préceptes de la nouvelle école, la foi doit donc être le principe du développement scientifique: avant de raisonner il faut croire.

12. Cette division est inexacte. — Le traditionalisme, il faut le reconnaître, se montre habile dans la défense de sa propre cause; mais il semble avoir aussi donné dans la mauvaise habitude commune à notre temps de prendre pour psjThologisme ce qui ne l'est pas et ne peut l'être. Gioberti, pareillement, fit une rude guerre au psychologisme ou cartésianisme, et pour l'éviter il ne vit de salut que dans l'ontologisme ; il fallait, selon lui, choisir entre l'ontologisme et le psychologisme. Pour les traditionalistes, l'alternative est entre le psychologisme et le traditionalisme.

Eh bien! nous protestons contre cette insinuation. Nous rejetons de toutes les forces de notre âme, comme déplorablement ruineux pour la science, le doute cartésien et sa manière de transformer en vérité objective ce qui paraît subjectivement clair et évident; mais en même temps, nous ne pouvons pas admettre pour exacte la division de la méthode en démonstrative et inquisitive, en psychologique et traditionnelle. Nous soutenons, au contraire, que la méthode démonstrative est vraiment inquisitive, dans toute la rigueur du terme, et que, entre le psychologisme et le traditionalisme, il y a la méthode dite scolastiqiie par quelques-uns, et qui, croyons-nous, peut encore très proprement s'appeler inquisitive. Cette

méthode ne part ni de la foi ni du doute, mais de principes certains et objectivement évidents, desquels la certitude de nos autres jugements découle comme de sa vraie source. Et, pour que nos affirmations ne paraissent point émises arbitrairement, nous nous faisons un devoir de les corroborer par des preuves. En premier lieu, nous examinerons la foi traditionnelle de la nouvelle école, et, l'ayant trouvée incapable de fournir le point de départ au développement scientifique de notre intelligence, nous exposerons ensuite la nature de la méthode scolastique ou inquisitive.

i3. But de la méthode. — Toute méthode philosophique a pour fin de conduire notre esprit à l'acquisition de la science, fixant le point de départ et le terme qu'il faut atteindre: et comme il n'y a pas de science proprement dite sans vision intellectuelle, et qu'il n'y a pas de vision intellectuelle si la vérité n'est pas présente et ne frappe pas notre intelligence, le but de la méthode est donc de nous conduire à la vision de la vérité. Or, que notre raison n'embrasse point le connaissable d'un seul regard, mais au contraire qu'elle ait besoin de temps et de méditation pour agrandir les limites de son savoir, c'est chose trop claire par elle-même pour qu'il faille le prouver. L'àme entrant dans le monde, — l'anima semplicetta che sa niilla — est d'abord frappée par la vue des créatures, ornement et beauté de l'univers ; ensuite, prise du désir de connaître ce qui est par delà les choses manifestées par les sens, elle se met à étudier la nature et les relations des êtres, elle s'interroge elle-même, elle se répand au dehors pour rentrer ensuite dans le sanctuaire de sa conscience, et recueillant avec amour et avec une indicible avidité tous les matériaux qu'elle peut saisir, elle choisit les plus aptes à son oeuvre et élève dans la terre vierge de son intelligence un édifice scientifique, non point parfait, assurément, mais qui n'est pas dénué d'admirables beautés. Cette action de l'âme, par laquelle elle passe merveilleusement des ténèbres à la lumière, de l'igno-

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rance à la science, se nomme raisonnement^ et la faculté intellective qui accomplit ce sublime travail est appelée raison. Donc le but de la méthode est de tracer la voie que l'esprit doit suivre dans ses raisonnements, afin de parvenir avec certitude à la science.

14. But de la méthode. Suite. — Mais le raisonnement ou discours (ces termes sont synonymes pour notre sujet) n'est autre que le passage de l'esprit d'une vérité connue à une autre ignorée, au moins scientifiquement; c'est une espèce de mouvement par lequel un mobile partant d'un point fixe se meut vers un terme, et Ta^^ant atteint, cesse son mouvement. En sorte que, si nous supprimons les principes intellecîifs, la science devient une parfaite illusion; comme le mouvement devient une absurdité inimaginable, si Ton supprime son point de départ. Et si nous réfléchissons que notre intelligence, en raisonnant, est conduite à la science ou à la vision des vérités déduites, par cette seule raison que la lumière des principes, point de départ du raisonnement, se porte sur les déductions et les éclaire, nous comprendrons facilement que nous ne pouvons pas avoir la certitude des conclusions, si les principes ne sont pas certains (i); et que la méthode, en déterminant le principe du développement intellectuel, détermine en même temps la valeur de toutes nos connaissances.

i5. Le doute méthodique de Descartes. — A ce point de vue, la manière de procéder de Descartes me paraît absurde: en effet, dès qu'il mettait en doute, bien qu'hypothétiquement, toute vérité objective, sans réserver celle des premiers principes, il ne pouvait plus, pas même en hj^pothèse, ni logiquement ni en droit, prononcer son fameux Cogito ergo sum. Car, dans cette proposition, le Je devient l'objet de l'acte réfléchi de l'esprit, lequel ne peut dire Cogito^ je pense, si le/V objet ne

(i) Ceviitudo scientiœ tota oritiir ex certitiidine principionim: tune enim conchisiones per certitiidinem sciuntur, quando resolvuntiir in principia. S. Th. Qq. Disp. De veritate. Qq. XI. De mafçistro. Art. I. ad. i.^.

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lui est pas présent en vertu de l'évidence objective, laquelle fait que, en toute hypothèse, quand je douterais ou me tromperais, pourtant si je pense j'existe certainement: Cogito ergo sum. Mais Descartes, par sa méthode, mettant en doute l'évidence objective, mettait simultanément dans le même doute l'évidence objective du ;«o/; et conséquemment, l'esprit ne pouvant pas même dire avec certitude Cogito^ ne voit plus devant lui que le scepticisme, ou le nullisme le plus effrayant.

l6. La FOI NE PEUT ÊTRE LA BASE DU DÉVELOPPEMENT PHILOSO- PHIQUE DE l'esprit. — Mais si la méthode cartésienne fausse le principe du développement intellectuel en couvrant d'épaisses ténèbres les voies de la science, nous ne pouvons pas, d'autre part, accepter davantage la foi traditionnelle de la nouvelle école. Car véritablement, la foi, comme telle, exclut la vision directe des vérités qu'on certifie vraies au croyant; et si luimême leur accorde un ferme assentiment, ce n'est certainement point en vertu de l'évidence intrinsèque de ces mêmes vérités, évidence qui soumet notre raison, mais c'est plutôt en vertu de l'évidence extrinsèque, fondée sur la certitude de la véracité de la personne qui parle et instruit. Comme on le voit, cette évidence et cette certitude précèdent, du moins logiquement, ou accompagnent l'acte de foi, par lequel nous embrassons sans crainte les vérités testifiées telles. De manière que les vérités acceptées par notre croyance ont pour nous leur critère dans l'évidendè objective, par laquelle nous voyons la véracité de la personne qui les testifie, et dans cette véracité nous voyons indirectement le vrai révélé. D'où il suit que, sans l'évidence objective , la vérité révélée est privée de lumière ; que l'esprit ne peut la voir d'aucune manière, et par suite, qu'il ne peut la croire : l'assentiment mental répugne là où il n'y a pas vision.

Or, en se tenant à la doctrine du traditionalisme qui fait la foi principe fondamental de la méthode scientifique, on ne pourra avoir de certitudes d'aucune sorte, si l'on ne com-

ARTICLE I, LA METHODE TRADITIONALISTE ]j

mence par croire; et comme l'acte de foi traditionnelle n'est pas même appuyé sur la certitude antécédente ou concomitante de l'existence et de la véracité de la personne témoin, ce sera conséquemment une foi aveugle, une foi inintelligible, une foi qui n'est pas la foi, mais un pur rien. Gomment donc la méthode traditionaliste nous conduira-t-elle aux conclusions, et de quelle lumière éclairera-t-elle le chemin, quand elle prend les ténèbres pour principe ? Ainsi, en suivant les principes que nous venons d'exposer , nous ne pourrons acquérir la science, mais tout au plus nous devrons nous contenter de la foi en tout et pour tout, sans savoir, par surcroît, quel est le fondement de cette foi. Et nous voici à l'instinct aveugle de Reid, ou à la foi pareillement aveugle de Jouffroy.

17. L'enseignement. — Afin d'expliquer la nécessité de la foi dans sa méthode philosophique, le traditionalisme invoque la nécessité de l'enseignement qui, par le moyen de la parole, produit la foi voulue dans notre esprit; mais l'enseignement que la nouvelle école met en avant pour commencer le mouvement philosophique est tel, de sa nature, qu'il doit faire conclure au contraire que notre intelligence ne peut absolument pas commencer par la foi. En effet, tout enseignement humain suppose nécessairement que l'intelligence du disciple est déjà en possession de quelques concepts et de quelques certitudes.

Entrons dans quelques explications.

Tout enseignement humain se fait par la parole ou par le geste ; ou encore : parce que la parole est le signe de la pensée, tout enseignement se fait par les signes. Mais la parole (disons de même des gestes) peut être considérée sous deux aspects : en tant que son articulé, et en tant qu'elle renferme la signification d'une chose. Dans le premier cas, la parole ne manifeste rien à l'enfant, hormis le son qui frappe son oreille et dont il peut se former et se forme en réalité le phantasme corres-

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pondant, sojiojnim imagines teneo (i), de manière à pouvoir prononcer à l'occasion la parole entendue ; mais, de ce phantasme, Fintellect tire uniquement le concept abstrait de son. Et si l'on veut que la parole produise, non l'idée d'elle-même, mais ridée d'une chose qui n'est pas le son, il faudra prendre la parole dans son sens formel^ c'est-à-dire en ce qu'elle a de significatif; et, pour abréger, il faudra que l'enfant cueille la chose dans la parole, comme si la chose était directement présentée à ses sens ou à son intelligence. Mais il est à noter que la parole ne signifie natiœellement aucun objet, soit particulier, soit universel, distinct du son articulé, parce que la signification de la parole est arbitraire et dépend en dernière analyse, comme de son principe propre, de la libre volonté des hommes. En sorte que l'enfant ne peut saisir dans le mot la signification de la chose, si cette signification ne lui est pas expliquée.

Or comment se fera cette explication ? Ou le maître emploiera d'autres paroles pour se faire comprendre, ou il iTiettra la chose devant les 3'^eux du disciple et il lui dira: Cette chose se nomme ainsi, par exemple: c'est un cercle. Dans le premier cas, on ne ferait qu'augmenter la confusion; l'enfant ne comprenant pas la signification de la première parole, comprendra encore moins le sens de la seconde ; à moins qu'on ne suppose que l'enfant a, d'autres fois, prêté son attention à la chose désignée par le mot déterminé, conformément à ce qui arrive dans le second mode d'enseignement. Mais si le disciple pénètre jusqu'à la chose signifiée par le mot grâce à l'attention qu'il prête à la chose présentée à ses sens ou à son intellect, il est clair que le concept de cette chose précède la parole, et que la parole devient un secours surajouté, un phantasme de plus, par lequel les concepts de l'esprit se rendent sensibles. D'où il est clair que. sans le travail naturel et antécédent de l'enfant,

(i) S.Aug. Conf. Lib. X.

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