‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 22 sur 100 · ARTICLE 11. LA RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

ARTICLE 11. LA RÉVÉLATION

au point de vue théologique, La question posée par le S. Docteur est celle-ci: L'nomme dans l'état d'innocence a-t-il vu Dieu par l'intermédiaire des créatures (i) ? L'article ne peut venir plus à propos. Ecoutons la réponse.

3o. Doctrine DE saint Thomas. — Pour mieux comprendre cette question, il faut savoir que, comme l'enseigne pertinemment Boëce, dans son livre de la Consolation^ la nature commence toujours par les choses parfaites, ainsi qu'on peut le voir par les œuvres divines, dont les plus parfaites sont Justement les premières (2").

(i) Qq. Disp. De veritate. Qu. XWlll. De cognidone prîmi hominis. Art. II. Utrum homo in statu înnocentiae Deiini per creatwas viderit?

(2) Rcspondeo dicendum qiiod ad evideyitiam htijiis quaestionis sciendtim est, qitod secundiim Boethnn in libro de Consol. (III. prosa X, parum a principio) naiitra a perfectis principiiim sumit; auod in operibus divinis considerari potest: in quolibet enim ejiis opère ea, qiiae prima sunt, perfectionem habent. Unde ciim in statu innocentiae constitueretiir Adam ab ipso ut totius humani generis principiiim, non solitm a quo natura Inimana propagaretur in posteros, sed etiayyi quo in alios originalem jiistitiam transfunderet, oportet ponere hominem in statu innocentiae duplicem perfectionem habuisse, unam quidem natiiralem, aliam autem gratiae a Deo concessam supi-a debitum naturaliumprincipiorum. Secundum autem naturalem perfectionem sibi competeve non poterat ut Deum cognosceret nisi ex creatura; quod sic paiet. In mille enim génère potentia passiva entendit se nisiadilla ad quae extendit se potentia activa: et ideo dicit Comme7itator IX. Metaph (Com. XI) quod non est aliqua potentia passiva in natura cui non respondeat activa. In natura autem hwnana duplex potentia ad intelligendum invenitur: una quasi passiva, quae est intellectus possibilis ; alia quasi activa, quae est intellectus agens: et ideo intellectus possibilis secundum naturalem viayn non est in potentia nisi ad illas formas quae per intellectum agentem intelligibiles fîunt. Haec autem non sunt nisi formae sensibilium rerum, quae a phantasmatibus abstrahuntur : yiam substantiae immateriales sunt intelligibiles per se ipsas, non quia nos eas intelligibiles faciamus : et ideo intellectus possibilis noster non potest se extendere ad aliqua intelligibilia nisi per illas formas quas a phantasmatibus abstrahit: et inde est quod nec Deum, nec alias substanîias immateriales cognoscere possumus naturaliter nisi per res sensibiles. Sed ex perfectione gratiae hoc habebat homo in statu innocentiae ut Deum cognosceret per inspirationem internam ex irradiaiione divinae sapientiae: per qiiem modum Deum cognoscebai, non ex visibilibus crcatujis, sed ex quadam spirituali similitudine suœ menti impressa. Ita igiturin liomine duplex cognitio erat:unaqua cognoscebai Deum conformiter angelis per inspirationem internam; alia qua cognoscebai Deum conformiter nobis per sensibiles creaturas. Differebat autem haec ejus secundo, cognitio a cognitione nostra, sicut differt inquisitio habentislhabitum scientiae, qui ex notis considérât ea, quae quandoque

3o CHAPITRE II. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES

D'où, Adam, dans l'état d'innocence, ayant été établi par Dieu chef du genre humain, non-seulement parce qu'il devait propager le genre humain, mais encore parce qu'il devait transmettre à tous ses descendants la justice originelle, la raison voulait que dans cet état le premier homme fût élevé à une double perfection, celle de la nature, et celle de la grâce que Dieu lui accordait en outre de tout ce qui était dû à la nature. Or, en restant dans les limites de la pure perfection naturelle, aucune autre connaissance de Dieu ne pouvait convenir à l'homme, que celle qu'on obtient par le mo3''en des créatures. Car nulle puissance ou faculté passive ne peut outrepasser l'étendue de la puissance active : le commentateur ayant dit dans ce sens, au livre IX des Métaph3^siques, qu'il n'y a pas de puissance passive à laquelle ne corresponde une puissance active proportionnée. Mais la nature humaine a une double puissance intellectuelle; l'une comme passive, c'est l'intellect dit possible-^ l'autre comme active, et c'est l'intellect agent. Conséquemment, en se renfermant dans l'ordre naturel des choses, sans tenir compte de l'ordre surnaturel, l'intellect possible ne pourra s'étendre naturellement qu'aux formes rendues intelligibles par l'activité de l'intellect agent; formes qui sont en substance les essences ou quiddités des choses sensibles, obtenues par le moyen de l'abstraction opérée sur les phantasmes. Quant aux substances immatérielles, elles sont intelligibles par leur nature, et n'ontpas besoin que notre intelligence les rende telles. Il suit de là que V'miç.\\Q.ci possible ne peut pas comprendre naturellement d'autres objets que ceux qu'on peut avoir par voie d'abstraction, ou par voie de déduction légitime des espèces sensibles abstraites. Il est donc évident que l'homme ne peut connaître naturellement ni Dieu, ni aucune

noverat ab inqidsitione addiscentis,qui ex notis ad ignota nitititr pervenire. Nos autem aliter Deiini notion habere non possumiis nisi ex creaturis ad ejiis notitiam veniamus; Adam vero Deum aliter sibi nottim, scilicet per illustrationem internam. ex créât j ris considerabat.

ARTICI.r TT. — LA RÉVÉLATION 3l

autre substance spirituelle, sinon par Tintermédiaire des choses sensibles.

Cependant, en vertu de la perfection de la grâce, l'homme dans l'état d'innocence avait de Dieu une connaissance bien plus noble et plus parfaite, puisqu'il connaissait Dieu nonseulement par l'intermédiaire des créatures, comme nous, mais encore par une inspiration interne, produite par une certaine irradiation de la divine sagesse, ou par le moyen d'une similitude spirituelle, divinement imprimée dans son âme.

Nous devons donc admettre deux manières de connaître dans le premier homme ; l'une venait de l'inspiration interne et lui faisait connaître Dieu de la même manière que les anges le connaissent ; l'autre était naturelle, déduite des créatures sensibles, et semblable à la nôtre. Il faut toutefois remarquer que cette seconde connaissance différait encore de la nôtre, de la même manière que la recherche scientifique de celui qui a déjà l'habitude de la science et qui revient sur les choses déjà connues, diffère de la recherche de celui qui apprend, et qui, par le mo3^en de ce. qu'il connaît et à force de raisonnements, travaille à acquérir d'autres vérités qu'il ignore. Ainsi, pour nous, les créatures sont l'unique moyen d'arriver à connaître Dieu, tandis qu'Adam, qui pouvait bien user, il est vrai, du même mo^^n pour s'élever à Dieu, le connaissait déjà par une lumière intérieure. Tout ce passage est du Docteur angélique.

3i. Le magistère divin. — Selon cette doctrine du S. Docteur, à laquelle, nous le répétons, on ne peut refuser une autorité éminemment théologique et philosophique, il est évident que le premier acte d'Adam dans la connaissance de Dieu ne fut pas un acte de foi ; car personne ne voudra affirmer que l'intuition de l'esprit, par laquelle, sa'ns le secours du raisonnement, les vérités sont vues, ou en elles-mêmes ou dans leurs principes, peut s'appeler un acte de foi ; la foi ayant pour terme les choses non apparentes. Et cette foi sera bien

plus incompréhensible encore si l'on suppose Tintelligence éclairée par une lumière supérieure, qui lui rend l'objet présent par lui-même ou par sa similitude.

Au reste, si les traditionalistes ont faussement assigné la foi comme le principe du développement intellectuel d'Adam, nous ne croyons cependant pas pouvoir rejeter leur proposition sur le magistère immédiat de Dieu, par rapport au premier chef du genre humain, com.me fait le P. Valerga; d'autant que r illustration intérieure dont nous avons parlé est bien elle-même un magistère très élevé, et qui ne peut venir que de Dieu. J'avoue cependant que la proposition en elle-même donne lieu à l'équivoque : entendue dans le sens d'un magistère externe, comme paraît l'entendre le P. Valerga, elle est fausse, et il a raison de la combattre ; car un tel magistère suppose évidemment dans le disciple la connaissance de la personne qui l'instruit; mais, puisqu'il s'agissait de porter un jugement sur une proposition absolue, nous avons cru devoir l'expliquer, afin d'en fixer la vérité avec toute précision. Donc, sans pencher vers le traditionalisme, nous pouvons, après cette explication, concéder que Dieu a réellement instruit le premier homme et dans l'ordre de la grâce et dans l'ordre de la nature.

32. Autre argument du P. Valerga. — La même doctrine nous permet de répondre à un autre argument du même P. Valerga: « Comme il est impossible, dit-il. que la première connaissance de Dieu dans le premier homme se soit faite par la foi, quel a été le moyen par lequel les hommes vinrent à connaître Dieu : Ce ne fut point par le ministère d'un homme ni d'un ange ; ce fut donc d'abord par les créatures sans raison... Plus tard l'homme lui-même, ou son âme, après s'être répandue parmi les choses sensibles, se recueillit, rentra en elle-même, et, par sa propre force, s'éleva aune certaine connaissance de la nature divine (i). » Ce que

(i) Del Tradi:^io!ialismo etc. Valerga pag. 26.

Page 1