ARTICLE II. — • LA RÉVÉLATION
Dieu n'était pas tenu de le constituer dans l'état de nature intègre, nature qui était l'effet d'une grâce, non surnaturelle quant à l'entité, il est vrai, puisqu'elle n'élevait pas l'homme à l'état surnaturel de la grâce et de la gloire, mais qui n'était pas moins chose absolument gratuite et surnaturelle quant au mode: supra débit uni naturaîium pvincipiorum. Ainsi , en soutenant l'absolue nécessité du magistère divin en Adam, le traditionalisme doit admettre l'union nécessaire du surnaturel — au moins quant au mode — avec le naturel dans l'homme, et confondre ce qui est dû avec ce qui est gratuitement concédé à l'humanité créée; ou bien il lui faut aller contre ses propres concessions et nier la possibilité de l'état de nature pure.
Que la nouvelle école continue donc de proclamer, si elle le veut, qu'elle admet uniquement la nécessité d'une révélation sociale et naturelle ; en l'obligeant de remonter à la source de cette révélation, nous lui montrons qu'elle la confond avec la révélation surnaturelle et gratuite. Le traditionahsme, nous le savons, proteste contre cette conséquence, mais elle est logique. Nous croyons l'avoir pleinement démontré.
35. Observation. — Puisque la matière que nous traitons nous en donne l'occasion, nous ajouterons ici une autre réflexion : si l'on veut que le magistère divin ait une connexion nécessaire avec la création de l'homme, il faut admettre les même magistère, la même révélation, non-seulement pour Adam, mais aussi pour tous les hommes, parce que tous, dans leur individualité, possèdent la nature humaine. Et voici le traditionalisme d'accord avec les partisans des idées innées. On objectera peut-être qu'Adam devait être instruit parce qu'il
videtur futilis et absoiia; qiiod enim est contra Dei sapientiam, bonitatem,justitiam, aut quodvis aliiid ejiis attributum, débet censeri simpliciter et absohtte impossibile; Deiis enim, lit ait Apost. (2. Tim. 2.), seipsum negare non potest, neque facere, quod répugnât divinis suis perfectionibus : Nihil potest esse in potentia divina, inqiiit Aiictor(S. Th. P. I. Qu. XXV, Art. V, ad. i. ), quod non possit esse in voluntate justa ipsius et in intellectu sapiente ejus. Billuart. — Cursus Theologiae, De Gratia, Dissert. 2, art. 2. parum a princ.
était le chef du genre humain ? Très bien. Mais vous ne nierez pas que Dieu pouvait laisser Adam seul, comme il était avant la formation d'Eve. Et, dans cette hypothèse. Dieu devait-il instruire l'homme, comme il devait lui donner une âme raisonnable, comme il devait l'ordonner pour sa fin naturelle qui est Dieu lui-même ? S'il le devait, l'état de nature pure est impossible. Et en outre, l'homme créé sans le magistère externe serait inconcevable, comme serait inconcevable l'homme suppôt" é sans raison. Si cependant l'homme pouvaitêtre créé essentiellement ordcriné pour Dieu, comme auteur de l'ordre naturel, sans que Dieu fût obligé de l'instruire, Adam pouvait donc et devait pouvoir connaître sans révélation sa fin dernière, et le traditionalisme disparait.
36. Conclusion de l'article. — Concluons : j'admets avec saint Thomas, qu'Adam a connu Dieu avant toute autre chose, non par les créatures, mais par une illumination intérieure ou révélation d'ordre surnaturel , et que cette révélation, sans ôter pleinement la foi de l'intelligence d'Adam, car elle ne l'éleva point à la vision béatifique, ne produisit cependant point en lui l'acte de foi, relativement aux vérités dont il eut connaissance par illumination surnaturelle. En cela, quant au fait, et pour la première partie, nous nous rencontrons avec le traditionalisme ; mais nous nous en séparons dans la seconde partie; car pour nous la révélation ne fut pas naturelle, m.ais surnaturelle ; elle ne fut pas due, mais gratuite. Et l'admission de ce fait, qu'on le remarque bien, ne nous oblige point à admettre la nécessité de la révélation divine pour la connaissance des vérités divines de l'ordre purement naturel ; car, du fait à la nécessité absolue, il y a un espace immense, qu'on ne saurait franchir toujours sans tomber dans le sophisme.
iRTlCLK 1[1. — FAtT ET POSSIBILITE OQ
ARTICLE III
Fait et possibilité
Sommaire. — Sy. La question du traditionalisme ne peut pas être une question de fait, mais de possibilité. — 38. Le traditionalisme confond ces deux questions très différentes. — jg. Continuation. — 40. Le rationalisme non catholique. — 41. Trois choses à observer par rapport au rationalisme. — 42. Le fait d'une révélation primitive. — 43. Conclusion.
37. — La question du traditionalisme est une question de POSSIBILITÉ, NON DE TAIT. — La qucstioii du traditionalisme, telle qu'elle est posée dans les disputes entre philosophes catholiques, ne peut être une question de fait, qu'on peut résoudre en interrogeant les origines du genre humain, les données de notre science, avec la Bible et l'histoire profane pour guides ; mais c'est une question h3^pothétique ou de possibilité, dont la solution est dans l'analyse de la nature des puissances de notre esprit et de leurs relations avec le vrai de l'ordre spirituel et moral. Et quoique l'histoire puisse être encore, sous ce deuxième point de vue, d'un grand secours aux philosophes observateurs, en ce qu'elle apporte les résultats acquis par les savants de tous les temps, dans le champ si fertile de la science, et qu'elle présente dans un même tableau les progrès et les écarts de la raison humaine, écarts qui se sont produits, bien qu'un rayon de la révélation primitive ait toujours brillé sur elle, cependant l'histoire ne pourra jamais fournir tous les éléments nécessaires à la solution définitive de la question, parce que, du fait à l'absolue nécessité, du non-ètre à l'impossible, la distance est infinie. En réalité quel argument le traditionalisme pourrait-il donc tirer de l'histoire ? Nul autre que celui-ci : La raison humaine, nonobstant la tradition plus ou moins vivante dans les peuples, a grandement erré sur les vérités qui ont le monde spirituel et moral pour objet, et, avec la suite des siècles, négligeant les
vérités traditionnelles ou en abusant, elle a progressivement creusé de nouveaux abîmes autour d'elle et répandu les plus épaisses ténèbres sur la vérité. Donc la raison humaine, individuelle ou sociale, sans la lumière de la révélation, serait tombée dans l'impuissance absolue d'imaginer ou de découvrir n'inporte quelle vérité sur Dieu, l'âme et la morale. Chacun voit clairement l'abîme franchi par une semblable induction, et néanmoins le traditionalisme a cru trouver quelque appui dans cet argument. Donc, pour préciser la question et parvenir à une solution claire, nous avons à distinguer le fait de la nécessité, le non-être de l'impossibilité.