Le TRADITIONALISME CONFOND LE FAIT AVEC LA POSSIBILITÉ
— Le traditionalisme a malheureusement confondu ces deux questions, en identifiant l'histoire et la métaph3'sique. S'ap- « pu3^ant sur l'autorité des livres saints, dit l'illustre Ven- « tura, les traditionalistes ont la simplicité de penser qu'en « créant l'homme. Dieu ne l'a pas condamné à l'ingrat et long « labeur de se former lui-même, à l'aide du raisonnement, le « symbole de ses croyances et la loi de ses actions, au « risque de n'en venir jamais à bout; que Dieu se révéla lui- « même, dès le premier instant à l'œuvre de prédilection de « son amour ; qu'il l'instruisit lui-même de son origine, de
« sa nature, de sa destinée et des moyens de l'atteindre
« Les traditionalistes ont aussi la simplicité de penser que « le premier homme a été créé non-seulement raisonnable^ « mais encore raisonnant ; non-seulement pouvant parler^ « mais encore parlant : non-seulement pouvant connaître « mais encore connaissant en effet tout ce qu'il devait croire et
« tout ce qu'il devait pratiquer
« Les traditionalistes ont toujours la simplicité de penser « que le même Dieu, qui a révélé ces vérités au premier « homme et qui a disposé que le langage et la tradition les « répandissent par tout le monde, en a fait le patrimoine ina- « iiénable du genre humain Les traditionaliste ont enfin
ARTICLE m. FAIT ET POSSIBILITE 41
<c la simplicité de croire que la raison n'a pas été donnée à « l'homme pour trouver de lui-même, avec le secours qu'elle (c lui prête, les vérités essentielles de l'ordre intellectuel et « moral, dont la connaissance lui est indispensable dès le pre- « mier âge de la vie, parce que, quant à ces vérités, la provi- « dence de Dieu a disposé qu'elles lui soient révélées par la (( tradition sociale, avant même qu'il ait commencé à raisonce ner, et comme pour former la base de sa raison même. . . « Voilà ce que c'est que le traditionalisme dépouillé de tout « ce qui ne lui appartient pas (i). »
Mais, nous en demandons pardon au grand orateur, cette profession de foi n'est en rien le traditionalisme que lui-même et son école ont soutenu. Si le traditionalisme se fut renfermé dans les limites de l'histoire et dans ce qu'elle dit du commencement du développement intellectuel de la famille humaine ; s'il se fut contenté d'expliquer et de défendre l'action de la divine providence, qui a pris l'homme par la main, l'a instruit de toutes les vérités nécessaires à sa perfection spirituelle et sociale, et l'a élevé, par un surcroît de miséricorde à l'état surnaturel de la grâce et de la gloire; s'il nous avait dit que la lumière de la révélation primitive a guidé les hommes à travers les siècles, les a accompagnés sur toutes les plages où les enfants d'Adam ont habité ; ce langage n'aurait excité aucune surprise, ni suscité aucune opposition quant au fond, et d'accord avec le traditionalisme, nous aurions jeté à la face du rationalisme anticatholique l'histoire des peuples et des gouvernements, des arts, des mœurs, des rehgions , des progrès et des égarements du genre humain. Mais, tout au contraire, le traditionalisme a mis la main sur notre cœur pour en étudier les palpitations, il a interrogé notre intelligence pour en connaître la portée ; bref, il a touché à l'idéologie, se transformant en système métaphysique ; car ce sont des systèmes métaphysiques que
(i) Ventura. La Tradition clc. Chap. i. g h pages 24 et suiv.
ceux de Bonald et de Tabbé Lamennais. En preuve de ces assertions nous ne citerons pas d'autre témoignage que celui de l'éloquent théatin qui, après avoir fait la profession de foi que nous avons lue, venant à préciser l'état de la question, s'exprime en ces termes :
39. Continuation. — « La question donc entre les rationa- « listes et les traditionalistes est celle-ci : L'homme peut-il^ (( à l'aide du raisonnement seul, s'élever à la coimaissatice de « la vérité ?
« Le rationalisme philosophique et absolu répond à cette « question par un oui tranchant.... Le rationalisme catholique « et mitigé y répond par un oui timide, par un oui à moitié...
« Le traditionalisme enfin répond à la même question par
« oui et par non, mais sous des rapports différents En un
« mot, la réponse du traditionalisme à la question posée cice dessus se résume dans ces termes : L'homme devenu ho}?mie « par la société peut se perfectionner lui-même ; mais l'hoinmc « supposé brute ne peut se faire lui-même homme par le rai- « sonnement. Et puisque, d'accord en cela avec les rationalistes « pur sang, les semi-rationalistes contestent aux traditionalistes « la vérité de cette doctrine avec plus d'opiniâtreté que ceux-ci « n'en mettent à la soutenir, toute la question entre les semice rationalistes et les traditionalistes se réduit à ceci : L'homme « dépourvu de toute révélation, de toute tradition, de toute ins- « truction domestique, sociale, (termes synon3'mes dans l'école « du traditionalisme) peut-il oui ou non, par ses seuls moyens, « s'élever à la connaissance même de quelques vérités de l'ordre « moral et spirituel ?
« C'est ici, ce nous semble, le point de la controverse exposé « le plus nettement que possible et que nous voulons éclaircir. « C'est le problème que nous essayerons de résoudre (i). »
Véritablement, à part quelques inexactitudes, c'est bien la
(i) La Tradition etc. Ghap. I^ g 6, page 2b.
ARTICLE Iir. FAIT ET POSSIBILITÉ 48
question et le vrai problème à résoudre ; mais si nous ne sommes pas étrangement abusé, l'antécédent de Ventura est loin de s'accorder avec le développement de la thèse. La profession de foi du grand orateur en faveur du traditionalisme a trait uniquement à l'existence du fait de la révélation primitive ; tandis que la question, comme il l'a dit lui-même, fait abstraction de l'existence de ce fait et vise la métaphysique, analysant ce que la raison humaine aurait pu faire, privée des clartés de la révélation et guidée par ses propres lumières, ou par un enseignement social qui ne serait pas l'écho du divin magistère. Cette équivoque apparaissant dès le principe, le problème pouvait-il être résolu clairement ? Une voie vers le sophisme n'était-elle pas manifestement ouverte ? Nous disons sophisme, puisque du fait, on allait inférer la nécessité du fait même ; du non-être, conclure à l'impossible, et conséquemment violer les règles les plus communes de la logique. Il est vrai que le traditionalisme affecte de ne pas tenir compte de l'ordre^logique (i), dans lequel la raison humaine est confrontée avec la vérité. De ce que l'homme a fait sous le magistère de la révélation, il croit pouvoir déterminer à coup sûr ce qu'il aurait pu ou n'aurait pas pu faire, en dehors de ce magistère ; mais, nous l'avons déjà dit, cette manière d'argumenter est illicite, parce qu'elle est sophistique. D'autre part, les raisons fondamentales apportées par la nouvelle école et que nous analyserons exactement vont à conclure l'impossibilité métaphysique pour la raison humaine de se former, par voie de raisonnement, toute idée, soit la plus infime et la plus imparfaite du monde spirituel et moral. Mais pour que nos paroles aient cette clarté si nécessaire en de telles matières, nous entreprendrons, nous aussi, de préciser le vrai point de la question, afin de ne point équivoquer éternellement, et de porter, sur la valeur scientifique de la nouvelle école, un jugement fondé. Le rationalisme nous ouvrira la voie.
(i) La Tradition etc. Ch. V. ? 34. pag. 221, 222.
40. Le rationalisme non catholique. — Ce produit abortif de la superbe humaine, exaltée à son plus haut degré d'ignorance, n'est pas autre chose que la déification de la raison individuelle dans les deux ordres du vrai et du bien. Les doctrines rationalistes ne reconnaissent pas une révélation divine, un ordre de vérités surnaturelles auxquelles on parvient unique^ ment par la foi. Pour le rationalisme, la raison seule esta elle-même la source de toute vérité : elle se révèle à elle-même ; elle crée la vérité, la développe, la perfectionne à mesure que les siècles avancent et se perfectionnent progressivement. Mais, par-dessus tout, le rationalisme proteste hautement qu'il ne croit qu'à ses propre découvertes et ne s'incline que devant elles : prophéties, miracles, mystères sont un symbolisme, bon pour nourrir les rêveries de la poésie, et rien autre. Ayant posé ces principes, le rationalisme va jusqu'à leurs dernières conséquences, et l'une d'entre elles est la négation de la faute originelle, qui a si profondément blessé le cœur humain etenténébré l'intelligence par les passions et l'ignorance. L'état actuel, de l'homme est donc pour ce système un état naturel ; et si le rationalisme fait de l'histoire, c'est uniquement pour donner à l'homme une origine sauvage et bestiale, d'où la nécessité et la force le tirèrent ensuite et l'acheminèrent, par un progrès spontané, à cet état de civiUsation dont il jouit présentement. L'homme, dit-il, se suffit à lui-même ; Dieu ne lui a jamais parlé ; sa nature est très saine et personne ne pourrait lui imposer une croyance dont il ne serait pas capable de scruter les fondements et d'éclaircir les mystère : c'est l'homme qui a formé la société, créé les lois, les sciences, les art, et qui a protégé les droits de l'humanité en inventant une religion dont il est à la fois le législateur et le prêtre. Tel est le rationalisme (i).
« (i) Par son principe le rationalisme est identique à l'ancien déisme, son 0 caractère propre, spécial, est négatif : c'est une action par laquelle on nie ou « on combat la vérité.)) Lacordairc. Influence, Triomphes et Attributs de l'Eglise catholique. I^ Partie, g L
article iii. — fait et possibilité 46
41 . Trois choses a observer par rapport au rationalisme. — il faut distinguer soigneusement trois choses dans ce système impie : i°lefait affirmé que la raison humaine se serait formée perfectionnée par elle-même, sans aucune intervention de Dieu ; 2° la possibilité morale qu'aurait la raison, isolée de tout magistère extrinsèque, de tirer du fond de sa nature un système cojnplet de science, embrassant soit les choses matérielles, soit les lois les plus élevées de l'esprit et de la morale ; 3° enfin la possibilité jnétaphj'sique pour la raison de pénétrer dans le sanctuaire de la conscience, d'en examiner les faits, et déjuger de leur relation avec la vérité de n'importe quel ordre.
Si la première de ces trois distinctions renferme les deux autres — car du fait il est toujours permis et même nécessaire de conclure à la possibilité, — il est très certain cependant que la possibilité métaphysique n'est pas une preuve de la possibilité morale, et que celle-ci ne nous oblige pas de rejeter le fait: a posse ad esse non valet illatio. Nous disons ceci pour Ventura qui, plus orateur que philosophe sur ce point, a commencé sa polémique par déprécier ses adversaires, les traitant de rationalistes, parce que, tout en admettant le fait et la nécessité morale delà révélation, ils reconnaissent cependant aux forces individuelles ou sociales de la raison humaine, quoique isolée du divin magistère, la possibilité métaph3^sique et même morale de découvrir à l'aide du raisonnement quelques vérités sur Dieu, sur l'âme et sur les devoirs. Cette accusation est manifesterr . : t injuste, comme nous le verrons mieux bientôt, et le traditionalisme, en l'adressant aux antitraditionalistes catholiques, s'écarte de la vérité autant que de la justice. Mais restons dans notre sujet.
42. Le fait d'une révélation primitive. — Tous les philosophes catholiques s'accordent sur le fait de la révélation primitive, et sur ce point il ne saurait y avoir de dispute entre eux. Ils sont unanimes à mettre sous les yeux des rationalistes non catholiques que tout révèle un enseignement primor-
46 CHAPITRE II. OnSER\ATIONS GÉNÉRALES
dial, dont Dieu seul peut être l'auteur ; que tout démontre l'unité du genre humain dans un même père qui, avec la vie corporelle, a transmis à tous ses descendants la vie de l'intelligence ; que tout indique cette lumière divine éclairant toute la suite des âges, et dont la clarté, plus ou moins vive et resplendissante de son premier éclat, se fait la compagne inséparable de l'homme, dans la barbarie comme dans la civilisation, dans l'innocence comme dans la faute ; que finalement l'histoire même de la famille humaine est inintelligible eans la révélation de l'Eden, et que le rationalisme ne peut considérer les siècles écoulés sans avoir honte de luimême et sans disparaître à jamais. « Lorsque les hommes se « dispersèrent après le déluge, pour remplir la terre et en « habiter les différentes contrées, les chefs ou les conducteurs <( de chaque horde transportèrent avec eux les principes (( fondamentaux de la religion et de la morale dans les pa3^s « où ils s'établirent ; ils les conservèrent quelque temps, et ils « les transmirent aux génér-ations suivantes... L'autorité leur « servait de philosophie et la tradition était leur unique « argument. Ils propageaient leurs maximes les plus impor- (( tantes comme des leçons qu'ils avaient apprises de leurs « pères, et ceux-ci de leurs prédécesseurs, en remontant « jusqu'aux premiers hommes, à qui Dieu avait parlé. Leur (( croyance était principalement fondée sur une ancienne c( tradition qui voulait qu'au commencement Dieu eût donné « sa loi aux hommes (i). »
Tel est le fait que la philosophie catholique opposera toujours victorieusement aux incro3'ables excès de l'école rationaliste qui, d'une part, n'a pas honte de donner à l'homme une origine capable de la ravaler au-dessous des bêtes, tandis que d'autre part, qui le croirait ? elle prend par
(i) Leland. Nouvelle démonstration évangélique. Tom. III. Cité par Nicolas dans ses Etudes plùlosophiques sur le christianisme. Tom. I, Liv. I^ Chap. IV'