ARTICLE IV. LA POSSIBILITE MORALE
jusqu'au ciel un regard d'amour et fouler aux pieds avec un généreux mépris les choses terrestres et périssables, pour n'aspirer plus qu'aux biens éternels ? Accoutumé à n'avoir continuellement sous les yeux que des choses matérielles et sensibles, sujettes aux vicissitudes du temps et frappées de mort après quelques courts moments de vie, comment aurait-il eu la pensée d'acquérir, par voie de raisonnement et de réflexion, la science du monde des esprits et d'une autre vie qui durera éternellement ? Entraîné à l'égoïsme et à la violence, par sa nature corrompue, comment aurait-il trouvé une loi réfréna.it les dérèglements de ses désirs sensuels, protégeant la justice contre le puissant oppresseur, et surtout capable d'unir par un lien d'amour les membres de la famille humaine ?
Mais nous n'avons pas besoin d'argumenter a priori pour montrer ce que pourrait un homme, un peuple, loin de l'infl^uence de la révélation ; il y a des nations entières de sauvages qui vivent conservées par Dieu, dirait-on, pour l'humiliation éclatante de l'orgueil des rationaliste. Leur histoire a été écrite, les voyageurs et les missionnaires nous en envoient de fréquentes relations que je n'ai pas à rapporter: elle font pâlir. Et cependant ces populations ne devaient pas aller à la recherche des connaissances sur Dieu, l'âme, la morale ; elle n'avaient qu'à conserver le trésor de la tradition, reçu de leurs ancêtres. Que serait donc devenue l'humanité si elle avait été envoyée seule et faible sur le chemin de la vérité et de l'amour ? Peut-être dira-t-on que, dans cette hypothèse, on aurait eu une ancre de salut dans les philosophes ; que ces personnages auraient pu se faire les apôtres de la vérité, jeter un rayon de lumière sur les épaisses ténèbres qui couvraient le monde, sauver la société du naufrage, la tirer de l'abîm'e et l'acheminer sur les sentiers fleuris de la science conduisant à Dieu. Vain espoir ! La philosophie, dans les mains de la raison humaine laissée à elle-même, est impuissante à sauver l'homme. Une
5o CHAPITRE II. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES
triste et lamentable expérience nous l'a appris ; les philosophes divisés entre eux sur les questions les plus fondamentales de la religion et de la morale, renversent aujourd'hui l'autel qu'ils ont élevé hier, ils mêlent une multitude d'erreurs et des plus grossières à quelques rares vérités, est-ce là des maîtres capables de conduire l'humanité ? Quelle solidité aurait eu l'édifice des cro3'ances universelles, quand les philosophes s'occupaient d'en miner eux-mêmes chaque jour les fondements ? A qui croire quandTun accuse l'autre d'erreur (i) ? Il faut dire ou que la société humaine devait embrasser indifféremment toutes les erreurs qui se seraient enseignées conjointement avec quelques vérités, et qu'alors sa foi eut été un monstrueux syncrétisme, tel que l'esprit ne peut même pas le concevoir; ou bien, ce qui est plus vrai, qu'elle aurait fermé l'oreille au charlatanisme des philosophes et que l'ignorance serait à jamais restée le seul et misérable patrimoine de l'homme.
Nous raisonnons cependant, qu'on le remarque, sur les données d'une philosophie née et grandie à l'ombre des traditions domestiques et sociales (2); mais si nous nous séparons du fait, si nous argumentons d'après les rêveries des rationalistes, prenant seulement le peu de vérités que la philosophie aurait acquises dans ces conditions, l'argument croît en force d'une manière étonnante et montre jusqu'à la plus complète évidence, que la nécessité de la révélation suit nécessairement de l'impossibilité morale où l'homme, abandonné à ses propres lumières, aurait été de se former un système scientifique
(i) s. Augustin dans le livre XVIII, De Civiiate Dei, Cap. 41. traite éloquemment des dissensions et des erreurs des anciens philosophes, et fait ressortir en même temps l'unité et la sublimité de la doctrine des auteurs sacrés. Nous avons donné dans la Préface de cet écrit une esquisse des productions de la moderne philosophie rationaliste.
(2) Chaque philosophe s'élance nécessairement dans la carrière avec toute la ynasse de connaissances qu'il a trouvées autour de lui. De Maistre. — Examen de la philosophie de Bacon. Tom. I. Chap. I.