‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 31 sur 100 · ARTICLE IV. LA POSSIDILITÉ MORALE · texte numérisé non relu

ARTICLE IV. LA POSSIDILITÉ MORALE

mais embrasée du désir de la science et courageuse à s'élancer dans ses voies; enfin, non corrompue encore par les basses passions des sens (i) qui, ■ comme une ombre pernicieuse, étouffent et tuent les précieuses semences de l'intelligence, mais pure et exempte de tout ce que nous avons dit constituer l'impossibilité morale, quoique, par hypothèse, cette nature n'eut pas été revêtue de l'habit de justice originelle. J'avoue que cette doctrine serait inintelligible pour moi, quand même je ne pourrais pas réfuter les arguments métaphysiques du P. Ventura, arguments dont son opinion sur l'état de nature en soi est la conséquence nécessaire.

48. Réponse de Bensa. — Elle semble être pareillement inintelligible à quelques traditionalistes qui voudraient plus de douceur et qui se refusent à se laisser entraîner vers le traditionalisme rigoureux de Ventura. Le professeur Bensa (2) parmi eux, répondant aux questions que nous avons posées plus haut, affirme que la raison humaine, telle qu'elle eût été avant la corruption, aurait certainement pu, sans le secours de la révélation, se faire un trésor de vérités, soit métaphysiques, soit morales, soit spirituelles, suffisant à la direction de sa vie et à l'acquisition de la félicité naturelle qui convient à la créature raisonnable. Mais si, laissant l'hypothèse de l'état primitif, nous considérons l'homme mortellement frappé par la faute originelle, dans ce cas, la raison humaine, séparée de

(i/ Nous disons, dans notre hypothèse : Thomme non encore corrompu, parce aue nous admettons que l'homme en lui-même, c'est-à-dire en dehors de l'état d'innocence ou de nature intègre, aurait cependant ressenti la lutte de la concupiscence contre la raison, non précisément en tant que la concupiscence naît de la faute et en est la peine, inais uniquement en tant qu'elle est conséquence des principes de la nature humaine. Voyez S. Thomas dans le second livre des Distinctions. Dist. XXXI. Qu. I. Art. II. ad. 3. et aussi dans le Cont. Cent. Lib. IV, Cap. LU.

(2) Voyez l'opuscule de cet auteur : Le vrai point deja question entre les traditionalistes et les semi-rationalistes, et les fondements du vrai traditionalisme. N'ayant pas sous les yeux cet opuscule que nous avons cependant lu autrefois, nous citons l'opinion de Bensa d'après Plasmann dans le supplément à sa Sciiola di San Tommaso.

54 CHAPITRE 11. OBSKRVAIJONS GENÉRALKS.

la tradition, est, selon Bensa, frappée d'impuissance morale quant à l'acquisition, par les forces de l'esprit, de n'importe quelle connaissance du monde suprasensible et moral, bien qu'elle reste capable de connaître le monde avec lequel nos sens nous mettent en contact. Dans ce triste état, l'homme serait pour les traditionalistes, se servant d'une belle comparaison tirée de l'Ecriture et des Pères, semblable à l'homme de Jéricho qui, tombé pour son malheur entre les mains des assassins, fut dépouillé, maltraité, abandonné au milieu du chemin, incapable de poursuivre sa route et laissé dans un état désespéré. Mais le Samaritain ayant vu le malheureux dans un si triste état, en prit grande compassion ; il pansa ses blessures, il le plaça sur son cheval, le conduisit à l'hôtellerie et le sauva d'une mort certaine.

Or, le pieux Samaritain figure la tradition qui vient au secours de l'homme presque mort sur le chemin et incapable de faire un pas ; je veux dire au secours de la raison humaine, à qui le péché originel a enlevé toutes ses forces, l'abandonnant à elle-même.

On voit facilement l'immense intervalle qui sépare ce traditionalisme très mitigé du traditionalisme si rigoureux du P. Ventura. Celui-ci considère la raison dans son essence et telle qu'on la concevrait sortant des mains de Dieu, mais non ornée de la justice originelle : c'est la raison per se, comme diraient les scolastiques. Le professeur Bensa, au contraire, considère la raison humaine non per se, mais per accidens ; il ne s'occupe pas de l'homme sain et robuste, mais il se plait à contempler la nature humaine gisant malade, sans force et enfiévrée. La question est tellement modifiée que ce n'est presque plus celle du traditionalisme.

49. Observations. — Néanmoins en examinant l'opinion de Bensa, nous pouvons facilement la ramener au vrai traditionalisme de Ventura, ou la faire abandonner totalement par la nouvelle école. Car, bien que le péché originel ait donné la

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