‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 32 sur 100 · ARTICLE IV. — LA POSSIBILITÉ MORALE · texte numérisé non relu

ARTICLE IV. — LA POSSIBILITÉ MORALE

mort à l'homme dans l'ordre surnaturel de la grâce , en le dépouillant de la justice originelle et en le rendant ennemi de Dieu, il n'est cependant pas vrai que la première faute ait ruiné entièrement la nature humaine dans ses facultés naturelles. Elle a ouvert, à la vérité, dans le cœur humain une large blessure, jamais cicatrisée, et d'où le sang coule depuis soixante siècles (i); elle a amoncelé les ténèbres sur la lumière de l'intelligence, en semant de doutes et de nombreuses illusions les voies de la vérité ; mais elle n'a pas totalement éteint la lumière de l'esprit de l'homme coupable , ni glacé les énergies de son cœur. La nature humaine a été blessée, elle n'a pas été mise à mort. Telle est la doctrine de l'Eglise catholique. Ajoutons encore que la volonté a plus souffert que l'intellect de la faute originelle; car elle est devenue lâche et rétive pour marcher dans les voies du bien conduisant à la fin dernière, et souvent elle est un obstacle aux jugements de l'intellect qui, prévenu par les passions, prend facilement les ténèbres pour la lumière, le mal pour le bien, et le bien pour le mal. Cela posé, il me semble évident que, s'il est naturel à notre intelligence de s'élever au suprasensible par les choses sensibles ; si notre volonté est portée par sa nature à vouloir la vertu : hofuo a natura habet ijiclinationem ad virtiitejn : ipsa autem tnclinatîo ad virtutem est quoddain boniim naturae (2) ; si cette inclination vers la vertu et la vérité n'est pas détruite dans l'homme par le péché, mais seulement diminuée par l'inclination contraire de la concupiscence qui l'entraîne au mal ; si enfin, comme en convient Bensa, l'homme, sans le divin magistère, pouvait satisfaire cette inclination naturelle, trouver la vérité, connaître Dieu, suivre la vertu, parvenir à sa félicité

(i) Ces expressions, comme il est clair, se rapportent-aux effets, et non à la faute originelle, qui, en tant que faute, a été ôtée par le Baptême. Concil. Trid. Sess. V. Can. 5.

(2) S. Th. I. II. Qu. LXXXV, Art. I. Dans cette question le S. Docteur développe admirablement les doctrines que nous retraçons brièvement ici.

dans l'ordre naturel, il me semble évident, dis-je, qu'il est impossible de dire logiquement que l'homme blessé est dans l'impossibilité absolue de faire un seul pas dans la connaissance de Dieu, de l'âme et de la morale. Nous n'accorderons certainement pas à l'homme corrompu la perfection intellectuelle et morale qu'il aurait obtenue dans l'état de nature intègre et même pure; mais il me semble qu'en se tenant aux principes on ne peut pas raisonnablement lui refuser moralement toute connaissance de Dieu. C'est dans le sens que nous venons d'exposer que les théologiens et l'Eglise elle-même expliquent la parabole de l'homme de Jéricho : expoliatus gratuitis, vulneratiis in natiiralibiis.

L'opinion de Bensa doit donc être ramenée au rigide traditionalisme de Ventura, ou se séparer entièrement du traditionalisme, s'il concède à la nature humaine tombée la possibilité absolue et morale de connaître, en suivant ses propres lumières, quelque chose du monde spirituel et moral.

ARTICLE V

La possibilité métaphysique

Sommaire. — 5o. La possibilité absolue ou métaphysique. — 5i. Etat vrai de la question sur le traditionalisme. — 52. Passage du P. Chastel. — 53. Réponse de Ventura. — 54. Le traditionalisme confond la possibilité morale avec l'absolue. — 55. Un dilemme.

5o. La possibilité absolue ou métaphysique. — Après avoir défini la possibilité morale, il nous reste à parler de la possibilité métaphysique. Celle-ci est fondée, en ce qui est de notre sujet, sur les relations de l'âme humaine avec les vérités de l'ordre suprasensible, relations qui, à leur tour, sont fondées sur l'ordre des objets connaturels à notre raison. Je m'explique. Notre intelligence, tant que dure son présent état d'union avec un corps, a pour objet connaturel, direct et adéquat, les natures ou quiddités des choses matérielles et sen-

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