ARTICLE V. — LA POSSIBILITE METAPHYSIQUE
sibles, obtenues par l'intermédiaire de la sensation et de la faculté abstractive de notre intellect. Anima nostra, dit saint Thomas, quamdiu in hac vita vivimus^ habet esse in maieria corporali ; iinde naturaliter non cognoscit aligna, nisi qiiae habcjit formam inmateria, vel quae per hiijnsmodi cognosci possimt[i).
Toutefois, par la puissance du raisonnement, en combinant et en comparant ensemble les éléments obtenus par l'abstraction directe des phantasmes, l'esprit parvient à d'autres vérités, à d'autres natures, placées au-dessus de l'ordre matériel et sensible, comme sont les concepts de bonté, de sagesse, et autres semblables : en sorte que la connaissance du monde sensible est comme le point de départ objectif de notre âme dans le chemin de la science ; parce que, de même qu'une certaine connaissance du particulier sensible est la condition nécessaire pour que l'intellect exerce son action abstractive et se forme l'intelligible, ainsi ce même intelligible dirai-je, est la base sur laquelle s'élève l'édifice scientifique de nos connaissances du monde suprasensible. Mais, si les objets naturels et directs de notre esprit n'ont eux-mêmes aucune relation avec les natures suprasensibles ; si, pour cette raison, ils ne peuvent fournir aucun point d'appui à notre raison, tout autre moyen lui faisant défaut, la raison, abandonnée à elle-même, devra désespérer absolument d'atteindre par voie d'induction le monde spirituel et moral, et elle tombera dans ce qu'on nomme l'impossibilité métaphysique. Comment, en effet, pourrait-elle s'élever à de telles hauteurs ? Invoquerait-on l'acuité et la pénétration de l'intellect ? Mais, même en admettant qu'il soit de nature angélique, s'il n'a pas où s'appuyer, vains seront ses efforts, de même que nulle est la puissance du levier sans le point d'appui.
Die iibi consistam, et cœliwi terramque inovebo.
(i) Sum. Theol P. I» Qu. XIL Art. IL et alibi passim.
5i. État vrai de la question sur le traditionalisme. — Ayant fixé la nature de la possibilité absolue, nous pouvons préciser rigoureusement l'état de la question sur le traditionalisme. Dans ce système, tel que le soutient Ventura, et qu'il doit être soutenu par tout traditionaliste, on admet la doctrine de S. Thomas, dont nous avons parlé plus haut, sur l'objet direct et connaturel de nos connaissances; de plus, on reconnaît que le patrimoine essentiel de l'âme humaine, privée de la tradition, lui reste; je veux dire les idées du monde sensible, des natures universelles, d'être, de relation, de cause, d'effet. Très-bien. Mais ces connaissances, obtenues par le moyen des sens et de la faculté abstractive de l'intellect, peuvent-elles oui ou no7i^ sans le secours du magistère traditionnel, conduire notre esprit à quelque connaissance de Dieu, de l'âme, de la morale ?
Je tiens que c'est là l'état vrai de la question et qu'il est nécessaire de proposer et d'examiner le problème sous cet aspect, si nous voulons nous entendre pleinement et éviter les équivoques et les obscurités. S. Thomas a dit : Tantuni se îiostra naluralis coguitio extendere potest , in quantum manuduci potest per sensibilia (i). Donc, chercher jusqu'où peuvent nous conduire les choses sensibles , c'est , croyonsnous, avoir saisi le vrai point de la question, c'est la proposer sous une forme qui ne permet plus de tergiverser : il faut répondre oui ou no7i ; d'autant plus que nous ne parlons pas de l'extension et de l'intensité des connaissances que nous pouvons avoir par le sensible , mais de n'importe quelle connaissance, qu'elle soit parfaite ou imparfaite (2).
{ï) Sum. Theol. loc. cit.
(2) Quelqu'un nous opposera peut-être que l'impossibilité métaphysique, relativement à la raison humaine, doit être également prise de l'intrinsèque faiblesse de notre cs^vlt, propter defectum qui est in intellectu nostro (S. Th. 11. Metaphys. lect. L); mais à cette objection nous répondons premièrement, que la faiblesse de la raison atteint la perfection de la connaissance, son extension et sa clarté, plutôt que la simple connaissance considérée en elle-même. En second
ARTICLE V. — LA POSSIBILITÉ MÉTAPHYSIQUE bc)
Le traditionalisme dont Ventura se fait le défenseur répond à la question proposée par un îîon absolu, soutenant que l'homme, et mêm.e que la société tout entière [nemine exceplo)^ privée de la lumière traditionnelle, ne serait jamais parvenue, non pas seulement à connaître, mais même à soupçonner l'existence du monde des esprits et de la morale. Il établit sa thèse par trois principaux arguments métaph3^sique, que nous examinerons en leur lieu, et que voici: i" il est de toute nécessité que notre esprit obtienne par voie de sensation l'individu sensible de la nature dont il se formera le concept; 2° les choses sensibles n'ont aucune relation avec le monde spirituel, elles en sont séparées par un abîme que la seule parole traditionnelle peut franchir ; 3" la foi en Dieu, auteur véridique de la raison humaine, doit précéder tout assentiment certain de l'homme à la vérité connue. Ces arguments, on le voit, vont directement à prouver l'impossibilité métaphysique et ramènent la question à ce point précis, où nous l'avons circonscrite.
Nous ne pouvons cependant point taire les démentis que le traditionalisme se donne sur la vraie nature de la thèse et sur ses propres arguments, confondant la possibilité métaphysique avec la possibilité morale, comme il a confondu le fait avec la possibilité, obstruant la voie et se la fermant à la vraie solution. Prouvons ce que nous avançons.
52. Passage du P. Chastel. — Dans son ouvrage Les traditionalistes^ le P. Chastel, cité par Ventura, a écrit ce qui suit : « Quand on examine la puissance de la raison humaine, il faut distinguer avec soin l'ordre simplement logique, suivant lequel l'homme, avec ses tendances, avec ses besoin, avec ses facultés et ses lumières naturelles, doit nécessairement pouvoir arriver au vrai sur les points essentiels ; et l'ordre pratique.
lieu, le traditionalisme que nous combattons, accordant à la raison isolée son entier développement par rapport aux connaissances des natures matérielles, ne peut tirer l'impossibilité absolue pour elle de s'élever à Dieu, sinon de l'ordre objectif et naturel de notre esprit. En effet, il argumente sur cette base-
6o CHAPITRE II. — OBSERVATIONS GÉNÉRALES
historique , dans lequel on considère les obstacles de toutes sortes qui viennent lui rendre la découverte du vrai , sinon impossible, du moins généralement très difficile. Si , dans Tordre logique, la raison possède la faculté absolue de trouver et de connaître les vérités naturelles , dans l'ordre historique et d'expérience, il lui est moralement impossible d'arriver seule à un résultat satisfaisant. Or, ces deux ordres ne doivent jamais être séparés et considérés isolément. Les rationalistes ne considèrent que la puissance absolue de la raison, et ils prononcent qu'elle suffit par elle-même. Les traditionalistes ne voient que l'expérience , et ils soutiennent que la raison isolée ne peut engendrer que vices et erreurs. Ce sont deux excès également condamnables. L'homme peut connaître les vérités naturelles qui lui sont indispensables, mais avec des difficultés telles que, d'ordinaire, il ne réussit point à en triompher entièrement. Un esprit pénétrant et opiniâtre pourrait, absolument parlant, trouver et formuler un certain nombre de théorèmes de mathématique ; toutefois sans un livre, sans un précepteur pour l'instruire, quel progrès fera-t-il dans cette science ? Et qu'en serait-il donc s'il s'agissait d'une science morale ?