RÉCAPITULATION ET RÉPONSE AU TRADITIONALISME
Arrivés à ce point, nous pouvons désormais donner au traditionalisme une réponse complète et parfaite, par la simple récapitulation de ce que nous avons établi jusqu'ici.
Lorsque le traditionalisme exige pour tout concept intellectuel la connaissance antécédente du particulier sensible de la nature terme de ce concept, il confond manifestemeut deux sortes de connaissances : celles qu'on a par les idées directement abstraites, et celles qu'on obtient par un objet reflétant une autre chose, distincte de lui (2) ; en outre, il confond la connaissance parfaite qui embrasse la nature de la chose connue, avec la connaissance imparfaite qui se termine à l'existence, ou à des concepts génériques, ou à des notions indéterminées (3). S'il s'agit de la connaissance parfaite, son
(i) Balmès. Phil. fond. Liv. IV. Chap. IV. N. 23. Traduction de Manec Edouard.
(3) N. 73 et suiv.
principe est vrai, parce que l'élémenî spécifique ne se trouve en entier que dans l'individu, d'où il doit être abstrait naturellement(i); mais son principe est faux s'il est question de la connaissance imparfaite (2). Comme la connaissance imparfaite se restreint à la seule existence de la chose, alors un effet quelconque suffit, soit qu'il ait la même nature que sa cause, soit qu'il ait une autre nature, fût-elle infiniment différente, puisque ex qiiociimque effectii potest 7nanifeste de^nonstrari causa??! esse. Car l'existence de l'effet ne démontre pas l'existence de la cause parce que l'effet est de telle ou telle nature, mais uniquement [rediiplicative^ diraient les scolastiques) parce qu'il est efiet : sous ce rapport, comme il renferme une relation, il présente nécessairement aussi le concept de son corrélatif, qui est la cause. Mais nous n'avons pas la présomption de vouloir décrire à fond l'immensité de la Nature Divine, c'est chose impossible à l'intellect créé, qu'il soit laissé à ses propres forces, ou qu'il soit instruit par le magistère de la parole ; nous ne disons même pas que nous avons de Dieu des connaissances génériques, parce que Deus non est in getiere : nous nous contentons de dire que nos connaissances sur la Divinité sont très imparfaites, étant seulement la synthèse de concepts génériques et indéterminés, avec la négation de toute imperfection et l'affirmation du plus haut degré de toute perfection (3). Ces connaissances ne réclament point la présence antécédente du particulier sensible, car ce particulier est précisément le résultat de la synthèse qui, donnant l'unité à ces concepts épars,les individualise en un seul sujet que nous appelons Dieu, Il est vrai que nous employons cette parole. Dieu, afin de rendre sensibles nos concepts plus spirituels, mais nous n'accordons pas à la parole ce privilège exclusif (4). Ensuite, relativement à
l'existence, le particulier nécessaire est l'effet sensible existant; ce sont les créatures par lesquelles nous acquérons les notions de causalité et de dépendance, puisqu'il est vrai que tout effet manifeste la cause qui l'a produit.
Ayant dit en quelle manière nous connaissons Dieu, il nous reste à examiner le mode adopté exclusivement par le traditionalisme pour expliquer la genèse de nos idées sur le monde spirituel et moral.
ARTICLE XI La paj'oîe
Sommaire, — 82. Principe du traditionalisme. — 83. Doctrine du premier article rappelée. — 84. Application à Dieu de cette doctrine — 85. Application à la morale. — 86. Le traditionalisme et les idées innées. — 87. Suite. — 88. Ordre suivi dans ce chapitre et matière du suivant.
82. Principe du traditionalisme. — Le traditionalisme, dont nous avons entrepris de discuter les principes, nous dispense de traiter de la nécessité de la parole pour penser ; avec nous il rejette l'inintelligible théorie de Bonald : d'ailleurs, le peu que nous avons dit dans le premier article de ce chapitre en montre l'absurdité évidente. Nous voulons maintenant examiner seulement si nous pouvons nous former les idées ou connaissances du monde spirituel, par le moyen exclusivement assigné par le traditionalisme. Le principe de la nouvelle école est celui-ci : l'idée universelle d'une chose sensible obtenue par abstraction, appliquée au sensible individuel, ou mieux, au phantasme parole^ nous donne la connaissance du monde spirituel et moral. Tel est en substance le langage du traditionalisme.
83. Doctrine du premier article rappelée. — Nous avons fait observer ailleurs (i) que la parole reçue par l'enseignement
(i) Premier article N. 17.
peut être considérée sous des aspects divers : en tant qu'elle est un son, et en tant qu'elle renferme la signification d'une chose très différente du son même; et nous avons dit que, dans le premier cas, l'enseignement par la parole ne révèle rien à l'enfant, sinon la sensation du son ; et que, dans le second cas, la parole ayant un sens arbitraire, le maître doit l'expliquer afin que l'enfant saisisse, dans le son sensible, la chose signifiée ; explication, ajoutions-nous, qui doit finalement s'appuyer sur les idées que l'enfant s'est formées par lui-même, en prêtant son attention à la chose signifiée par le mot, et qui sont les conditions nécessaires pour obtenir le but de l'enseignement. De ces principes on déduit facilement que le maître devra ou montrer du doigt, pour ainsi dire, la chose qu'il veut expliquer, ou la désigner au moyen des concepts dont l'esprit de l'enfant est déjà informé, grâce à la lumière intelligible dont l'âme humaine est pourvue en sortant des mains du Créateur. 84. Application de cette doctrine a Dieu. — Mais s'il est question de Dieu et du monde spirituel et moral, la première explication est impossible, ainsi que nous l'avons dit ailleurs ; et d'autre part, si le monde suprasensible pouvait être l'objet de la sensation, on n'aurait pas besoin du magistère d'autrui pour le connaître, puisque les sens atteignent les objets de la sensation. Il faut donc venir à la seconde manière, et expliquer le sens du mot Dieu au moyen des éléments mêmes que le traditionalisme accorde aux forces de notre intelligence isolée. On dira au disciple : ce mot Dieu signifie un être existant^ souverainement vrai, souverainement bon^ cause première de tous ces êtres que vous voyez ; c'est-à-dire on amènera l'esprit du disciple à faire la synthèse, dont nous avons parlé dans le précédent article, des éléments universels d'être, d'existence, de bonté de cause première, etc : de cette synthèse (et la faisant, l'intellect du disciple a devant lui le phantasme respectif de ces universaux, comme il a été dit) naît un concept déterminé, un singulier, que désor-
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mais il appellera Dieu, et ce vocable lui servira peut-être à sensibiliser son concept spirituel.
Or il est très évident, à ce qu'il me semble, que la synthèse que l'enfant se forme à la suite des paroles du maître n'est pas la synthèse voulue par le traditionalisme, c'est-à-dire la synthèse de l'idée universelle avec la parole pour sensible, auquel cas le singulier Dieu entrerait comme partie composant la S3'nthèse même ; mais bien plutôt c'est la synthèse des idées universelles entre elles, dont le résultat est précisément le singulier. Dieu. La théorie du traditionalisme sur la genèse des connaissances spirituelles est donc fausse et nullement conforme à la marche de l'esprit humain.
85. Application de la même doctrine a la morale. — Si nous passons du monde spirituel au monde moral, l'argument des traditionalistes ne sera pas moins erroné. Prenons un cas pratique.
La mère dit à son petit enfant, déjà parvenu à l'âge de raison : cette action (par exemple prendre le bien d'autrui) est mauvaise, c'est un péché ; cette autre est bonne, c'est une vertu. Tant que l'enfant écoute ces mots, il n'acquiert qu'un particulier sensible, consistant dans le simple son de péché et dQ vertu. Il faut lui donner une explication. La mère dira donc que telle action est péché parce qu'une loi la défend, et que nous devons obéir et nous soumettre à cette loi ; mais que telle autre action est bonne parce qu'elle est conforme à la loi : c'est-à-dire qu'elle expliquera la plus ou moins grande bonté ou malice de l'action, d'après les principes de la morale^ ajoutant à l'occasion, pour rendre son explication plus saisissable, la sanction pratique de la loi, je veux dire le magistère du fouet.
Mais si nous supposons un enfant dépourvu de tout concept moral, et de plus incapable de les acquérir par lui-même, il sera impossible qu'il puisse profiter de la leçon maternelle. Alors à quel parti s'arrêtera la mère pour verser dans la jeune âme de
son fils les premiers principes de la moralité ? Il n'y aurait pas d'autre moyen que l'explication des mots ; mais vainement le tenterait-on si l'esprit du disciple n'est pas d'abord supposé en possession de nombreuses idées, soit spéculatives, soit pratiques, qu'il appliquera par la S3'nthcse aux actions désignées par le maître. Conséquemment nous pouvons encore dire ici qu'on n'a pas la synthèse des idées par le mot pertii ; mais bien la synthèse, ou pour mieux dire, l'application de l'idée abstraite de bien et de mal au particulier sensible, et que de cette application résulte un composé que l'enfant appellera ensuite du nom nouveau et appris de vice ou de vertu.