Le TRADITIONALISME ET LES IDEES INNÉES. — DanS SOn
opiniâtreté à défendre la théorie de la nécessité de la parole particulière pour avoir les concepts du monde spirituel, le traditionalisme a manifestement incliné vers le cartésianisme, qu'il flagelle cependant sans pitié ; et, poursuivant le même but, il a fini par avoir les mêmes intérêts avec les partisans des idées innées (i). Pour se convaincre de cette étrange alliance il suffit de rappeler les principaux arguments de ces fils nouveaux de l'antique Platon.
Partant du principe que, entre les sens et l'intelligence, il 3' a une distance infinie, et que, par conséquent, la sensation ne pourrait pas alimenter l'intellect d'idées spirituelles, ils croient pouvoir conclure à coup sûr que ce genre d'idées spirituelles sont infuses dans notre esprit par la main du Seigneur. Lequel de nos sens, en effet, demandent-ils avec l'auteur de l'Art de penser^ serait capable de nous transmettre les notions de choses essentiellement spirituelles ? sont-elles donc visibles ou colorées pour que l'œil puisse les fixer ? Ont-elles un son grave ou aigu pour frapper l'oreille ? Par quelle odeur, par
(i) Relativement à de Bonald il n'est pas besoin de le prouver, car il veut que notre âme soit pourvue d'idées dès le premier moment de son existence ; seulement la parole est nécessaire pour que ces idées viennent en aolc. et.. donnent la vie à l'esprit. Voyez Recherches philosophiques. Tom. I. Chap. Mil. On peut aussi consulter les Lettres de Joseph de Maistre à de Bonald,
ARTICLE XI. — LA PAROLE lo5
quelle saveur ! peuvent-elles aflecter Todorat ou le palais? Enfin sont-elles chaudes ou froides, dures ou molles, pour être sensibles au toucher ? Si, des sens externes, nous nous tournons vers riniagination, l'évidence ne sera pas moindre. Nous ne pouvons avoir aucun phantasme qui nous donne le particulier de notre àme, de la morale, de Dieu ; choses dont, cependant, nous parlons et raisonnons. Même, à bien }■ réfléchir, l'imagination est souvent un obstacle à l'essor de notre intelligence, et au lieu de l'aider et de la faire progresser dans la science, elle la fourvoie en lui faisant prendre un feu follet pour la très pure lumière de la vérité, et elle la iette aussitôt dans les ténèbres épaisses et odieuses de l'erreur.
C'est là, au fond, comme on le sait, l'argument caressé par Malebranche, par l'auteur de l'Art dépenser^ par la Philosophie de Lj'on^ et par tous les patrons du poétique système des idées innées. A vrai dire, cet Achille cartésien ne nous effraie pas trop, et si nous avions entrepris d'examiner ce système, la réponse à faire ne nous aurait certainement pas occupé longtemps ; mais pour ce qui est du traditionalisme défendu par Ventura, je ne vois pas comment il pourrait logiquement s'en tirer ; je dis logiquement, car, quant au fait, je sais bien l'horreur que la nouvelle [école professe pour les idées |innées.
87. Suite. — C'est un fait que le savant théatin, s'appuyant sur la doctrine de S. Thomas et montrant combien mesquine était l'interprétation qu'en faisaient les cartésiens, réduit à néant leurs arguments ; mais que répondrait-il lui-même avec son école au cartésien qui lui tiendrait ce langage ou un tout semblable : Vous dites que pour nous former un concept universel nous avons besoin que la sensation nous en donne l'individu singulier ? Très bien. Mais donnez-moi, je vous prie, le particulier de l'affirmation, de la négation, du juste, de ia vérité, de la sagesse, de l'esprit, de la morale, de Dieu. Assurément vous ne le pouvez pas. Alors, en nous tenant à vos principes, ou bien nous n'aurons jamais ces concepts, ce qui
iOb CHAPITRE II. — OBSERVATIONS GENERALES
est faux ; ou bien ils sont innés en notre àme. Conséquemment, vous devez embrasser en tout ou en partie le système des idées innées, et quoique vous nous combattiez, vous êtes cependant des nôtres. La parole, que vous faites intervenir, ne vous est d'aucune utilité ni défense ; car le mot, en tant que tel, ne vous présente qu'une image sensible, à laquelle vous appliquerez autant que vous le voudrez les idées abstraites, sans pouvoir réussir jamais à en former un concept spirituel ou moral qui vous donne ce Dieu, cette moralité, etc. ; vous aurez toujours, et seulement, tel son, bien ou mal articulé.
Je ne sais, ces principes étant posés, ce que le traditionalisme pourrait répondre à cette argumentation du cartésien. Essaierait-il de recourir à la signification ? mais ceci nous conduit à admettre que ce Dieu, cet esprit, etc., ne sont point le fruit de la synthèse traditionaliste, mais bien le résultat de la synthèse des éléments universels : résultat auquel s'applique ensuite le mot comme un vêtement extrinsèque, ainsi que nous croyons l'avoir pleinement démontré.
88. iOrdre suivi dans ce chapitre, et matière du suivant. — Nous terminons ici nos observations générales : elles ont eu pour premier objet le point d'où part le traditionalisme, c'està-dire la foi ; ensuite nous avons considéré la nature de la révélation, par laquelle, selon la nouvelle école, cette même foi pénètre dans nos âmes; puis, nous avons étudié cette révélation sous un triple aspect, c'est-à-dire quant au fait, quant à la nécessité morale, et quant à la nécessité absolue, et cette étude, nous montrant en même temps la confusion où est tombé le traditionalisme pour n'avoir pas distingué ces trois ordres, nous a conduit à préciser et à présenter la question sous son vrai sens ; après cela, nous avons soumis à l'examen les raisons fondamentales par lesquelles le traditionalisme s'efforce de nous expliquer la genèse des notions spirituelles, afin de voir si, de ce coté du moins, la nouvelle école avait trouve la vérité et obtenu le but qu'elle se proposait.
ARTICLE Xr. — LA PAROLE
Nous avons maintenant h descendre de ces observations générales au particulier, et à mettre, pour ainsi dire, la raison humaine à l'épreuve, afin de connaître ce qu'elle peut d'ellemême pour la connaissance du monde spirituel. Nous n'avons cependant pas l'intention — et d'ailleurs ce n'est pas nécessaire à notre but, — de traiter successivement des trois différents objets spirituels sur lesquels tombe la difficulté, c'est-àdire Dieu, l'âme, la morale ; mais nous voulons seulement rechercher si la raison isolée peut parvenir à connaître Dieu de quelque manière ; parce que ce point étant déterminé, le reste suit de soi, le traditionalisme lui-même en convient. Toutefois nous devrons aussi dire quelque chose, mais incidemment seulement, de l'àme, des substances spirituelles et de la morale.