DIEU
ARTICLE PREMIER La connaissance de Dieu
Sommaire. — 89. Deux ordres de vérités sur Dieu. — 90. Dieu est incompréhensible à l'intellect créé. — 91. Le rationalisme hétérodoxe et le rationalisme catholique. — 92. Sous quel aspect nous pouvons connaître Dieu naturellement.
8q. Deux ordres de vérités sur Dieu. — Afin de procéder avec clarté en cette question, il est nécessaire d'exposer d'abord une doctrine de S. Thomas sur deux ordres de vérités qui, dans le cadre de nos connaissances, ont Dieu pour objet : cela servira non-seulement à faire connaître l'immense intervalle qui sépare le rationalisme catholique du rationalisme hétérodoxe, mais encore à préciser l'état de la question entre le traditionalisme et nous, par rapport à la connaissance naturelle de Dieu.
Deux voies nous conduisent à Dieu, la raison et la foi. Celle-ci nous révèle, sur la nature divine, des vérités qui surpassent de bien loin tout effort de l'intellect humain ; car, non-seuiement il ne pourrait jamais les découvrir par le raisonnement, mais il ne peut pas même les démontrer scientifi-
ARTici.r I. — LA co\\.\i5;sA\cr: nr hirv loq
quement, après que la révélation surnaturelle les lui a fait connaître. Ces vérités constituent l'ordre des mystères. La raison humaine au contraire nous présente sur Dieu les vérités qui sont accessibles à ses propres lumières, à cause de leur intime connexion avec les créatures, dont Dieu est la cause suprême : ces secondes vérités sont la base de la théologie naturelle.
90. Dieu est incompréhensible a l'intellect créé, — La raison de cette division des vérités vient de la nature même de Dieu, et de la constitution essentielle de l'intelligence créée. En effet, toute notre connaissance est en proportion avec la compréhension de l'objet appréhendé. Ainsi, nous avons coutume de donner d'abord la définition, qui, par l'explication de la quiddité ou de l'essence de la chose, nous permet de traiter de ses diverses propriétés avec plus ou moins de précision, selon que nous nous en sommes formés un concept plus ou moins précis : Citm priiicipiiim totiits scientiaequajn de aligna re ratio percipit sit intellect lis suhstantiae ejiis... ; oportet qiiod secimdum modimi qiio substaiitia rei intelligituî' sit eoî'utii modiis quac de re il la cognoscimtiir [i]. C'est pourquoi, si notre intellect parvient non-seulement à connaître, mais à comprendre une vérité quelconque, nulle intelligibilité appartenant à cette vérité ne pourra surpasser les forces intuitives de l'intellect sur ce point; car s'il peut le plus, c'est-à-dire s'il atteint compréhensivement la substance, il pourra le moins, c'est-à-dire il pourra comprendre les propriétés de cette substance ; d'autant plus que la vraie compréhension comporte par sa nature l'intellection totale de l'objet. Mais si l'on ne parvient pas à comprendre l'objet présenté, ou si la compréhension répugne, l'équation entre l'intelligent et l'intelligible répugnera pareillement, et, par conséquent, il sera impossible que cette vérité soit parfaitement accessible aux forces de la
(i) Cont. Gentil. Lib. L Cap. IIL Tout ce qui est dit dans cet article est, pour la grande part, la doctrine de S. Thomas, comme on peut la lire au lieu cite
IIO CHAPITRE Iir. — DIEr
raison humaine. Tout ceci est très évident, même pour qui connaît médiocrement les premières notions de la philosophie, s'il sait ce que veut dire compréhension.
Mais quand il s'agit de Dieu, la compréhension de la part de tout intellect créé est impossible. En effet, toute connaissance est nécessairement proportionnée aux moyens dont nous faisons usage pour connaître, et à la force ou efficacité de la faculté intellective; de sorte que les principes que nous posons pour base à nos démonstrations peuvent déterminer par eux-mêmes la valeur de nos déductions. Toutefois, un intellect pénétrant, ayant le regard plus subtil, découvrira plus de conséquences qu'une intelligence faible, et de plus, ses connaissances seront plus distinctes et plus adéquates, ou, pour parler le langage de l'école, elles auront une plus grande valeur intensive.
Nos connaissances, remarque très bien S. Thomas, reçoivent leur perfection soit du principe d'où partent les démonstrations, c'est-à-dire de l'objectif., soit de la perspicacité plus ou moins grande de l'intelligence qui raisonne, c'est-à-dire du subjectif. Perfectio cogJiitionis, quantum est ex parte cçgniti, attenditur secimdum médium; sed quantum est ex parte cog-noscentis , attenditur secmidum potentiam vel habitum. Et inde est, quod etiain inter homines per unum médium unus perfectius cognoscit aliquam conclusionem quam alius (i). En effet, toute conclusion découle du principe, parce qu'elle est virtuellement en lui, de la manière, en quelque sorte, dont l'effet est contenu dans la vertu productrice de la cause efficiente. Et comme il est impossible qu'une cause quelconque dépasse, dans la série de ses effets, les limites qui circonscrivent l'activité de sa nature, ainsi et pareillement il est impossible qu'un principe logique répande sa lumière sur la vérité de conclusions qu'il ne renferme pas, et qui sont placées, pour ainsi dire, en dehors de son influence.
(i) Sum. Theol. P. I!I. Qu. X. Art. IV, ad 4. Cette doctrine de S. Thomas sert d'éclaircissementà robjection que n«us faisions dans l'article V du i"' Cha-pitre.