ARTICLE III. — IN ARGUMENT MORAL I
essentiellement involontaire, et la faute ne peut se trouver où la volonté n'est pas : nonnisi voliintate peccatiir. Et si cela est vrai, il est vrai pareillement que cet homme, que cette société, dans notre hypothèse, se trouverait dans l'impossibilité d'offenser Dieu, je ne dis pas par une faute mortelle, mais même par un simple péché véniel. En effet, comment une personne pourrait-elle se croire offensée par qui ignore invinciblement son existence ? Quelle loi imputerait à crime l'homicide commis sur un homme qu'on n'a absolument pas pu connaître pour tel ? Comment accuser de parricide le fils qui, pensant avoir en face de soi un ennemi, plonge le poignard dans le sein de son propre père ? Il sera homicide, sans doute, parricide, jamais. Cette doctrine n'admet pas d'exception. Si donc l'homme abandonné à lui-même, si une société, vivant guidée par les seules inventions de sa propre raison, n'avait pu acquérir aucune connaissance de la divinité, et était ainsi plongée dans une ignorance invincible, cet homme, cette société tout entière, ne pourraient faire aucune action qui fût une offense à Dieu ; ainsi les crimes de toute nature, la férocité, la cruauté, les homicides et toutes les autres énormités dont la nature humaine est capable, quand elle s'abandonne aveuglément à la fureur de ses passions, entreraient dans l'ordre des choses indifférentes et ne pourraient en aucune manière être regardées comme des fautes. Qui plus est, si nous poursuivons l'hypothèse jusqu'où elle peut s'étendre (ce à quoi le but que nous poursuivons ne s'oppose pas), supposons un certain nombre de petits enfants abandonnés à eux-mêmes après le baptême, et ayant grandi ensuite de manière à être devenus chefs d'une société ; eux et leur société, malgré tout ce qu'ils pourraient faire dans l'âge adulte, vivront dans la charité de Dieu et s'envoleront ensuite en paradis avec l'innocence baptismale !
Mais est-il donc nécessaire de s'arrêter à prouver la déraison de ces déductions, conséquences du principe des traditiona-
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listes (i) ? Ce principe ne ferait-il pas de l'âme raisonnable un moteur stupide et brutal ? Et qui peut affirmer sans épouvanter la raison que si Dieu ne s'était pas révélé lui-même, Caïn n'aurait pas senti la morsure du remords ? Que la main du premier fratricide n'aurait pas tremblé d'horreur, dans le moment qu'elle donnait la mort au vertueux Abel ? Que son cœur n'aurait éprouvé aucune émotion, en vo3^ant couler le sang innocent répandu par ses mains, en voyant son frère palpiter à ses pieds et entr'ouvrir à peine, une dernière fois, des yeux mourants, non pour émouvoir de compassion cette âme fratricide, — ce n'était plus temps — mais pour la porter au repentir ? Est-il donc possible que sans la révélation l'homme aurait pu, sans faute ni remords, massacrer ses semblables ? Car il ne faut pas s'y tromper, l'homme étant mis dans l'impossibilité de connaître Dieu, toutes les actions humaines entrent dans l'ordre de l'indifférence et de l'inculpabilité; de même que l'acte de la brute est indifférent moralement et non coupable. L'homme et la société auraient éternellement ignoré le remords et la vertu.
99. Législation de ea raison humaine. — Qu'on ne me dise pas que, dans cette hypothèse, l'homme et la société auraient été gouvernés par la raison, à laquelle personne ne peut s'opposer sans faire injure à la divinité ; car, d'abord, cette observation n'a aucun poids pour nos adversaires. Le traditionalisme ne refuse pas seulement toute connaissance de Dieu à l'homme privé de la révélation, mais aussi toute connaissance de la morale ; et conséquemment la raison humaine ne pourrait exercer aucune législation pour la direction de la société. Or, Dieu étant ôté, et la morale ayant disparu, comment l'homme pourrait-il offenser Dieu, offenser la raison ? A moins de formuler par fantaisie quelque étrange action morale sans moralité, on doit conclure que le péché contre la raison eût été impossible.
(i) Comme nous le verrons bientôt Ventura n'est pas éloigné de desrendre à cette concession.
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De plus, sans la connaissance de Dieu, la raison humaine, soit individuelle soit sociale, ne pourrait, d'après le traditionalisme, être certaine de rien; conséquemment elle ne pourrait connaître avec certitude aucune loi, aucune nioralité, nulle raison lui défendant de se laisser emporter par l'impétuosité désordonnée des passions, de satisfaire à tous ses caprices, de s'abandonner à tous les vices, à toutes les scélératesses. Ajoutons enfin que, si la connaissance de Dieu est impossible à la société humaine, la loi devient inconcevable, parce qu'elle manque de sanction. Dieu est la suprême et éternelle sanction de toute loi ; et la loi va perdant proportionnellement de son efficacité pour la direction de nos actions à leur fin dernière, à mesure que la vraie notion de la divinité s'altère plus ou moins dans les coeurs des hommes; et cela parce que toute loi est fondée sur les relations qui, avant toute autre chose, nous lient à Dieu auteur et fin de notre être. Dieu étant méconnu, la raison devient la suprême législatrice, et personne n'a le droit de lui imposer une loi qui mette un frein au tumulte inconsidéré des passions du cœur ; elle peut faire et défaire sa morale, en décrétant permis tout ce qui seconde ses désirs, n'importe lesquels ; et la conclusion déjà tirée revient toujours, savoir que l'offense contre Dieu et contre la raison devient impossible.
Mais le traditionalisme ne peut ni ne doit l'ignorer, le commun des théologiens, s'appu3-ant justement sur les raisons que nous avons rapportées, enseigne que l'homme ne peut être dans une ignorance invincible sur l'existence de Dieu, tellement elle est obvie pour quiconque ne ferme pas les yeux à tout ce qui arrive journellement dans l'univers, pour quiconque observe en lui-même, fût-ce avec une demi-attention, les phénomènes qui se succèdent continuellement dans notre esprit. Voici en quels termes s'exprime le savant cardinal d'Aguirre, voulant démontrer que nul homme, doué de raison, ne peut ignorer invinciblement l'existence de Dieu.