ARTICLE 111. — L\ ARGUMENT .MORAL IDI
ïa raison (i) est tenu de diriger et lui-même et toutes ses actions vers sa lin dernière. Mais la fin doit être connue d'abord, puisqu'elle est le principe moteur et ordonnateur de nos actions. Donc, dès qu'il jouit de la raison, Thomme doit obéir à ce précepte du Seigneur : Convertissez-vous à moi, et je me convertirai à vous. Primum, quod occurrit homini discrctioîiem habenti, est quod de ipso (Deo) cogitet, ad qiiem alia ordinet sicut ad Jînem. Finis enim est prior in intentionc. Et ideo hoc est tempiis, pro qiio obligatiir ex Dei praecepto ciffirmativo, qiio Dominus dicit: convertimini ad me et ego convertar ad vos (2).
Donc l'homme, sans aucune exception d'état ou de condition, dès qu'il a l'usage de la raison, connaît sa fin dernière. Dieu, vers qui il doit diriger et lui-même -et toutes ses actions, avant même de comprendre qu'il est soumis aux préceptes de la loi naturelle. Et s'il manque à ce devoir, eût-il été élevé dans les forêts, loin de toute société civilisée, il pèche gravement d'après la doctrine très sûre de S. Thomas.
En outre : un homme élevé dans les bois, et astreint à la loi dénature, s'il ignorait invinciblement Dieu, pourrait, dans cette invincible igorance, commettre impunément tous les crimes les plus graves contre cette même loi naturelle. Or, qui voudra accepter une telle absurdité ? Il n'y a, en effet, et il ne peut y avoir de péché mortel qui ne soit essentiellement une offense de Dieu ; et d'autre part, il est également impossible qu'on puisse offenser le Dieu qu'on ignore invinciblement, qu'on ignore sans péché. Comment donc, répétons-le encore, pourrait-il se regarder comme offensé par nous, celui dont nous ignorerions et dont nous ne pourrions absolument pas con-
(ij Nous croyons bon de remarquer avec Billuarc que, nomine usiis rationis non intelligimus hic qnalemcumque iisiim rationis, sed plénum et perfcctnm, qui sufficiat ad deliberandum de rebiis gravibus, de cligendo bono vel malo morali, de constituendo sibi ultimo fine vitae et similibus. Billuart, Cursus Theol. Tractatus De Peccatis, Dissert. VIII, art. 7.
(2) Sum. TheoL I. II. Qu. LXXXIX, Art. VI. ad. 3.
naître l'existence ? Il est donc évident qu'un homme, élevé dans les forêts, ayant vécu en dehors de tout commerce humain (et à plus forte raison un homme, une société vivant, par hypothèse, hors de l'influence extérieure de la révélation), ne peut pas être dans l'ignorance invincible sur l'existence de Dieu. Dire que cet homme, que cette société ne commettrait pas un péché théologique, mais seulement philosophique, c'est visiblement tomber dans l'erreur du péché philosophique, justement condamnée par l'Eglise, et invoquer, pour défendre une absurdité, une absurdité plus grande. Et en effet, si, contre le cri de sa conscience, cet homme commettait des crimes très graves ex geiiere siio^ tels que les péchés contre nature, le suicide, et autres, sans nul doute il pécherait gravement et devrait être puni par la double peine du dam et du sens ; ce qui cependant serait inintelligible, si la faute théologique n'entrait pas dans sa culpabilité. Et d'autre part, cette faute serait une vraie absurdité si elle n'était pas en même temps une offense à Dieu; et toutefois une grave offense à Dieu est inconcevable de la part de qui ignore Dieu invinciblement. Nous ne pouvons donc éviter ces absurdités qu'en disant que nul homme, obligé par la loi naturelle d'éviter le mal et de faire le bien, ne peut être dans l'ignorance invincible sur la connaissance de Dieu : en d'autres termes, que la société, que l'homme privé de tout enseignement traditionnel peut, par les seules lumières de la raison, connaître Dieu ou, à tout le moins, en avoir quelque soupçon qui l'obligera strictement à en rechercher la connaissance et, le tirant ainsi de l'ignorance invincible, rendra son ignorance coupable.
loi. Doctrine DU COMMUN DES théologiens. — Ainsi argu mentait, il 3^ a deux cents ans, le savant cardinal d'Aguirrc, dans ses Commentaires sur la théologie de S. Anselme (i) ; et
(1} s. Ansebni Theologia commentaiiis illustrata, auctore Josepho Sacnz di .\guirro, bénédictine. Toni. I. Tract. I. In Monolog. Prœfat. Disp. V.
ARTICLE 111. — LN ARGUMENT MORAL l33
j'ignore vraiment ce que les traditionalistes pourraient répondre à la pressante argumentation de l'illustre Cardinal. Qu'on ne pense pas qu'il soit seul à avoir défendu la thèse de l'impossibilité de l'ignorance invincible de Dieu, thèse incompatible avec les nouveaux dogmes traditionalistes. Vainement la nouvelle école prétend avoir pour elle toute l'école théologique; en fait tous les théologiens catholiques de quelque renom dans l'Eglise soutiennent le contraire de ce que le traditionalisme enseigne. Qu'on lise Contenson, Gotti, Billuart, Gonet, Berti, et nous pouvons dire, sans crainte d'être démentis, tous les théologiens (i). Si quelques-uns, parmi lesquels Vittoria et Molina, émirent l'opinion qu'un homme pourrait se trouver, ayant grandi hors de la société, qui ignorât invinciblement, au moins pour lin temps court, l'existence de Dieu ; ils ne nièrent cependant point la possibilité de cette connaissance, et surtout ils n'en ont jamais soutenu l'impossibilité absolue pour une société entière d'hommes, privés de la divine révélation. Et il est bon d'ajouter que l'opinion de ces théologiens a été communément rejetée par les autres, comme on peut le voir par d'Aguirre et par Gonet.
102. Opinion DE Ventura et de Sarti. — A ces raisons le traditionalisme n'a pas donné de réponse, que je sache, sinon peut-être la suivante, qu'il a empruntée à une opinion du P. Sarti, parlant de l'état moral des hommes abandonnés à eux-mêmes, avant d'avoir l'usage de la raison. « Quant à ces
< i) Nous rapportons ici en noie les opinions de ces grands théologiens, le lecteur pourra ainsi jnger quelle est vraiment la doctrine de l'école catholique sur cette manière.
Non potest dari ignorantia invincibilis sive positiva, sive ncgativa de existentia Dei, ut authoris natiiralis. Est commnnior (Billuart Cursus Theologiae Tom. I. Dissert. I. Art. IV.
Nemo perveniens ad usum rationis laborat ignorantia invincibili existentiae Dei, quatenus continetur sub bono communi, et sub objecta bcatitudinis. — Probabilius videtur neminem pervcnientcm ad usum rationis laborare ignorantia invincibili Dei, etiam sub ratione particulari considerati. — Nemo in vitae suae decursu neque ad brève iempus putcst Dcum invincibilitcr ignorare. (Gotti, Thcol. Scholastico-dogmatica. Tom il. Qu. I. Dub. H. g II. N.u, lo, ii).
ï:>4 chapitre m. — dieu
« hommes, on comprend, dit le P. Sarti s'appuyant sur « S. Thomas, qu'ils ont pu grandir, atteindre le développe- « ment complet de l'homme physique sans sortir de l'enfance, « en tant que personnes morales et spirituelles, et qu'ils sont « restés à l'état d'une enfance perpétuelle: /;/ stalu pcrpciuae « infantiae. Ils n'ont donc été que de grands enfants durant le (( reste de leur vie jusqu'à leur mort. Au point de vue thcolo- « gique, ils ont été dans les mêmes conditions que les enfants (c mourant avant l'âge de la raison, avant de pouvoir répondre (c à Dieu et à la conscience de la liberté et de la moralité de « leurs actes ; enfants qui, baptisés, se sauvent, malgré leur «. barbarie ; et non baptisés, courent le sort de ceux qui « meurent avant le baptême et sans le baptême (i). »
Durus est hic senîto et quis potest eum audire ? Mais avant de répondre à cette singulière opinion, nous aurons plaisir à entendre le même Ventura décrivant avec éloquence, et même avec quelque poésie, l'entrée de l'àme humaine dans le monde.
« Selon la doctrine scolastique, à son entrée dans le monde « l'âme humaine n'est qu'une table rase, où rien n'est encore « écrit ; c'est-à-dire qu'elle n'a en elle-même ni idées, ni connais- « sances, ni vérités d'aucune espèce, ni latentes ni visibles, ni à « l'état de germe ni à l'état de développement. Mais, comme « nous l'avons dit ailleurs, semblable au Fils de Dieu fait « homme, qui, dans l'état de l'indigence la plus complète où il « apparut dans ce monde, n'en portait pas moins sa princi-
Licet Dcinn esse non sit pcr se notiim quoad nos, est îamem ita facile cognoscibile, tit non possit dari îgnorantia invincibilis de Dei existentia (Contenson, Theologia mentis et cordis. Tom. I. Lib. I. Dissert. II. Cap I. specul. I.).
Niillns, qiiantumvis agrestis ac barbants potest Creatorem suiim invincibiliter ignorare (Berti, De Theol. Disciplinis. Tom. I. Lib. I. Cap. IV. prop. II).
Dico non posse dari ignorantiam invincibilem et inculpabilem de existentia Dei, etiam apud homines incultos et agrestes ac in sylvis vcl montibus enutritos. Est contra Molinam, qui oppositam sententiam tanqiiani probabileni amplectitiir. Nostra tamen conclusio communis est apud Tlieologos, et Valentia dicit in hac veritate omnes orthodoxos debere convenire (Gonet, Clypcus Thcologiae Thomisticae. Tom. I. Disput., I. Art. III).
(i) Ventura, La Tradition, etc. Chap. IV. g 26. page i63.
ARTICLE III. UN ARGUMENT MORAL i35
« pauté sur son épaule : Ciijiis imperitim super hurnerimi ejus, « et n'en eut pas moins en lui la puissance de conquérir le « monde, l'âme humaine, malgré cet état de dénûment intel- « lectuel complet où elle se trouve dans l'homme naissant à la « vie, n'en porte pas moins sur son front l'empreinte du visage « de Dieu même : Sigjiatiujt est super nos lumen vultusiui, Do- « J7îifie (Ps. 4.); elle n'a pas moins en elle-même cette sublime « faculté de l'intellect actifs que l'âme de la brute n'a pas : « Qiiibus non est intellectus^ et qui n'est qu'une certaine partice cipation de la lumière divine: Intellectus agens est particiii patio quaedam luminis dipi?ii{b. Thom.). C'est par elle « que l'âme généralise le particulier, universalise le singulier, (( se forme elle-même les idées, et acquiert le droit de régner « en reinej dans le monde de la vérité. Venant immédiatement « de Dieu, cette étonnante puissance n'a besoin d'aucun secours « extérieur, d'aucun enseignement pour se mettre à l'œuvre. « C'est, avons-nous dit, la respiration de l'âme qui ne s'apprend « pas plus que la respiration du corps. Seulement, comme pour « respirer le corps a besoin de l'air, qui est la cause matérielle « de la respiration, de même l'intellect agissant a 'besoin du « fantôme des choses extérieures, que les sens transmettent à « l'imagination, et qui est la cause matérielle de la formation « de l'idée. » Ainsi parle Ventura (i).
Mais, disons-nous, un homme qui acquiert par lui-même le droit de régner en souverain dans le monde de la vérité, un homme qui n'a besoin que du phantasme que lui fournissent les sens pour s'élever, sans l'aide d'aucun magistère extrinsèque, aux concepts les plus élevés de l'ontologie, un homme qui respire naturellement la vérité, comme le corps respire l'air, et qui porte sur ses épaules son principat scientifique, et cela sans aucun secours extérieur, indépendamment de tout magistère ; un tel homme, en vérité, n'estpas un grand enfa?tt pour toute sa
(0 Ventura. La Tradition, etc. Chap. II. g II. page 56.
l36 CHAPITRE III. — DIEU
vie ; il n'est pas idiot, mais il est très capable de tout développement intellectuel, à commencer par les premiers principes de l'ordre spéculatif, et aussi par les premiers principes de la loi naturelle et de la loi morale. La lumière de la raison, ce rayon très pur de la divine substance par lequel Dieu nous instruit intérieurement, comme dit S. Thomas dans la question De Magistro (i), jettera bien quelque lumière et pourra bien enseigner naturellement à cet homme, à cette société, les véritésprincipes qui font suite aux premiers concepts formés par abstraction, et qui nous guident pour les spéculations métaphysiques et pour la règle pratique de la vie. Quaedam, dit S. Thomas, statimapvincipio natiiraliter homiyii innotescunt absque studio et inquisitione, et hiijusmodi sunt principia priuta, noti solum i?i speciilativis, ut : omne totum est majtis sua parte, et similia ; sed etiam in operativis, ut : uialum esse fugiendum, et hujus modi {2). De tels hommes seront très réellement dans l'état et l'obligation stricte de suivre la voix de la raison qui les porte au bien (ce qui exclut, comme nous l'avons dit, l'ignorance invincible sur Dieu) ; et par suite, ils ne seront plus malgré leur barbarie, leur férocité et leurs crimes, dans l'état des petits enfants morts avec ou sans le baptême. Donc, soutenir que l'homme, que la société humaine, privés de la révélation, nonobstant l'ensemble des notions abstraites que le traditionalisme leur concède, ne seraient autre chose, dans l'ordre spirituel et moral, que des enfants stupides sans aucun usage de la raison, c'est chose qu'on peut affirmer, mais qu'on ne prouvera jamais; c'est partager à plaisir la nature humaine en lui accordant les notions spéculatives, et lui refusant sans raison toute idée morale. S. Thomas pensait plus noblement et avec plus de vérité de
(i) Dans la Somme théologique, le S. Docteur employant une très belle con-;paraison dit: Sol corporalis illustrât exterius, sed sol intelligibilis, qui est Deus, illustrât interius. Unde ipsum lumen naturale animae inditinn est illustratio Dei, qua illustramur ab ipso ad cognoscendum ea, quae pertinent ad naturalem cognitionem. I. II. Qu. CIX. Art. I. ad. II.
fi) Qq. Disput. Qu. I. De virtutibus in communi. Art. VIII.
ARTICLE III. UN ARGUMENT MORAL Ijy
notre nature, lui qui a constamment enseigné que la connaissance des principes spéculatifs et moraux suit naturellement le développement spontané de notre intelligence. Oportet naturaliter nobis esse indita siciit principia speculabilium, ita et principia opej^abiliimi (i).
io3. Opinion de Ventura et de Sarti. Suite. — D'autre part, sur quel fondement affirme-t-on que l'intelligence humaine considérée, soit en elle-même, soit dans son contact avec une société sans révélation, n'aurait pu avoir, je ne dis pas son développement, mais un sentiment moral ? Si l'enfant est incapable de réfléchir et de raisonner dans les premiers jours et les premières années de sa vie, cette incapacité ne doit pas être attribuée au manque d'intelligence, mais bien à l'impuissance de faire usage de cette faculté. Car, l'organisme n'étant pas encore perfectionné, les facultés sensitives, facultés propres et dépendantes du composé organique, ne peuvent s'exercer parfaitement, et par suite, l'intelligence n'obtient pas les phantasmes qui sont la matière nécessaire au développement de l'intelligence. Avec les années, l'organisme croît et se raffermit, il se perfectionne de plus en plus, les sens se développent naturellement (le traditionalisme en convient) sous l'action des sensibles externes, l'imagination transmet les phantasmes à l'esprit, et celui-ci, par une spontanéité naturelle et devançant toute réflexion, abstrait, universalise et saisit dans le sensible la nature des choses ; et la connaissance des premiers principes, obtenue au moyen du jugement naturellement provoqué à la première perception de l'être (i), suit ces premiers concepts, quelque confus et indéterminés qu'ils soient. Mais, même en dehors de la révélation, l'homme, soit isolé, soit en société, pourra certainement donner quelque perfection à son organisme, et il pourra, comme Ventura et Bonnety en conviennent encore, se former des concepts spécu-
(i)P. I. Qu. LXXIX. Art. XIL (i) p. N. i8.
latifs (i), et conséquemment, des concepts pratiques; le Psal miste disant : Multi diciint : quis ostendit ?iobis bona ? SignatU77t est super nos lumen vultus fui Domine. C'est en eifet de la même manière et pour la même raison que l'homme, essentiellement raisonnable par sa nature et incliné vers le vrai, est aussi incliné vers le bien. Doué d'intellect et de volonté, par l'une de ses facultés il embrasse le vrai, et par l'autre, le bien ; et de même qu'en vertu de cette inclination non aveugle mais clairvoyante il adhère pleinement à la vérité des premiers principes et en eux à la vérité de leurs conclusions, ainsi il saisit aussi les premiers principes de la morale, qui doivent servir de règle à toutes les actions de sa volonté.
Etudiez un enfant, il vous sera facile de découvrir à l'aurore même de son développement intellectuel un sentiment moral qui le domine, sentiment non aveugle mais éclairé, toujours proportionné à l'âge, comme nous l'avons dit, et que la conscience suit avec sa paix ou avec ses remords. C'est là un fait digne de la plus sérieuse attention. Sans avoir jamais entendu parler de la malice de certaines actions, l'enfant cherche la solitude et les ténèbres pour les commettre, afin que nul œil humain ne le voie et ne le surprenne en faute ; et s'il se voit découvert, il rougit, il a honte de paraître devant les personnes qui sont peut-être les objets les plus chers de ses affections naissantes : il semble que le remords l'empêche de se livrer à ces pures joies de famille, auxquelles il s'abandonnait peu auparavant avec l'innocente allégresse, propre seulement à cet âge. Il y a plus, bien qu'on ne l'ait pas découvert, il craint de l'avoir été, et à sa figure, à son attitude, à ses paroles, à ses gestes, il laisse connaître à ne pouvoir s'y tromper qu'il a la certitude de n'être plus innocent, mais coupable, et qu'il
(i) Quand nous avons dit que la philosophie ne doit pas rechercher la vérité, par le mot vérité.... nous n'avons nullement voulu comprendre le grand nombre de vérités, qui sont en dehors du dogme et de la morale obligatoire pour l'homme, ou qui en dérivent par voie de conséquence et de raisonnement. Bonnety, cité par Liberatore dans la Conoscemi^a intellettuale.
ARTICLE III. — UN ARGUMENT MORAL iSq
commence à entendre la voix de sa conscience, lui reprochant d'avoir fait une chose défendue par une loi à laquelle on doit obéissance. Et toutefois, redisons-le, il n^avait jamais entendu parler de la malice de ces actions. Mais la nature précède l'enseignement, et la loi naturelle se révèle à l'homme à l'aurore de son développement intellectuel, dans quel état qull se trouve.
Donc, en dehors de la révélation, l'homme peut connaître au moins les principes de moralité auxquels il doit conformer ses propres actions, en faisant le bien et en évitant le mal. Voilà une loi. Mais l'obligation de la loi de nature veut, ou en ellemême, ou dans le devoir le plus prochain, comme parle D'Aguirre, la connaissance de Dieu. Donc, la connaissance de Dieu ne peut être ignorée invinciblement par l'homme ni par la société, privés, par hypothèse, de la révélation divine ; et conséquemment, l'homme et la société pourraient, avec les seules forces de la raison, connaître Dieu. Ego recta^ii i^atiojieiji nego, dit Berti, qiiae 7ion sit cum participatione legis aeteryiae; et cum participatio7ie legis aeteriiae Jiego passe dari invincibilem Dei ig?io?^antîaî?î. (i).
104. La loi éternelle. — Mais pour en finir une bonne fois avec cette singulière opinion du traditionalisme, nous croyons ne pas déplaire au lecteur si nous nous étendons un peu sur la nature de la loi, afin de mettre en toute son évidence ce que nous avons prouvé jusqu'ici, et de faire mieux ressortir la fausseté des opinions de la nouvelle école.
I . La loi est un fruit de l'intelligence. En effet, par loi nous entendons signifier la règle ou mesure, à laquelle nous devons conformer nos actions; et cela, non pour suivre un simple conseil, mais pour obéir à une coaction morale, renfermant une obligation très stricte qui engendre la vertu ou le vice, le mérite ou le démérite, la peine ou la récompense, selon que nous
(i) BertL De Theoîogicis discîpUyxîs. Toni. \. Lib. \. Cap. IV. prop. IL
140 CHAPITRE m. — DIEU
sommes soumis ou rebelles à ce devoir. Mais tout devoir présuppose un commandement: car tant qu'on nous conseille simplement une chose, un projet, une action quelconque, notre élection est laissée libre, et la volonté peut accepter ou refuser le conseil sans avoir à attendre ni louange ni blâme ; mais si Ton change de langage, et si l'on m'impose une action quelconque, avec l'alternative de mériter une récompense ou d'encourir une peine, je ne suis plus en face d'un simple conseil, mais on exerce sur moi une vraie domination, et bien que mon adhésion au commandement soit libre, je ne puis cependant pas éviter l'alternative du vice ou de la vertu. Cette domination, cet ordre, ce commandement, c'est la loi. Or le commandement, l'intimation d'un devoir pour la bonne ordination de nos actions est chose propre à la raison; car l'obligation qui, avons-nous dit, résulte de la loi, est toujours l'effet d'un jugement par lequel nous déterminons qu'il faut faire telle ou telle action, et s'abstenir de telle ou telle autre; jugement qui, tout en supposant la volonté, est néanmoins propre à l'intellect. Ajoutez que le principe objectif, moteur des actions humaines, est la fin; puisque, si elle était supprimée, on agirait d'une manière insensée et désordonnée. De plus, l'action elle-même serait inconcevable; puisque l'insensé se propose une fin à sa manière et poursuit un but, même dans son délire. Mais connaître la fin en rapport avec la nature des choses, juger de la bonté et de l'aptitude des moyens conduisant à cette fin, cela appartient à Tintelligence. Donc, la loi ne peut naître que de l'intellect (i).
On remarquera toutefois que nous prenons la loi dans un sens rigoureux, c'est-à-dire, comme nous l'avons dit, en ce qu'elle a essentiellement le sens de règle ou de mesure ; car si nous considérons les choses auxquelles la loi est appliquée, il est évident que la loi n'est pas exclusivement dans la raison,
(i) I. lî. Qu. GX. Art. I.
mais qu'elle est dans toutes les choses ordonnées vers une fin par la loi ; en sorte que, sous ce second aspect, toute inclination née en vertu d'une loi quelconque peut recevoir le nom de loi, non essentiellement, mais par participation ; en ce sens, S. Paul a appelé loi des membres, lex jnembrorum^ le désordre et la rébellion des sens contre la raison. Cette inclination étant l'effet de la loi peut nous servir pour connaître la loi elle-même, de même qu'un effet quelconque manifeste la préexistence de la cause (i).
La loi étant donc une impulsion directrice venant de la raison, et ayant pour but de régler nos actions, nous pouvons avancer en toute vérité que la loi est pour nos actes ce que sont les principes par rapport aux conclusions scientifiques : en sorte que, comme nous donnons notre assentiment certain à la vérité des déductions à cause de la vérité des prémisses, nous disons de même qu'il faut faire une action ou s'en abstenir, parce que la loi le veut. De plus, comme la certitude des conclusions se forme dans notre esprit par leur résolution dans les premiers principes : Nihil constat jir miter secundiim ratiofiem speculatipam nisi per resoliitioiiem ad pri77îa prijicipia itîdemo7istrabilia ; de même en est-il dans la pratique : la certitude de la bonté ou de la malice de nos actions, et même de la loi, se connaît par leur conformité à la fin dernière : Ita Jîrmiter 7iihil constat per rationem practicam iiisi per ordi7iatio7iei7i ad ultî7nii77i JÎ7ie77i (2). En sorte que nos actions sont, pour ainsi dire, une conséquence de la loi, et la loi elle-même, une conséquence de notre nature intrinsèque , ordonnée pour une fin en rapport avec elle; fin qui est la félicité de l'homme et le terme de la loi.
La loi, dit S. Thomas, appartient à la faculté qui est règle et mesure des actes humains. Or, parce que la raison est précisément le premier principe des actions humaines , on doit aussi
(i) I-II. Qu. XC. Art. I, ad. I.
(2) I-n. Qu. XC. Art. II, ad. III.
trouver dans la raison le principe moteur de tout ce qui entre dans no8 actions, et il convient que la loi soit fondée sur ce principe. Mais ce premier principe dans les choses pratiques est la fin dernière : donc la loi a pour fondement la fin dernière (i).
Il suit de là, qu'avant de formuler une loi, la raison législatrice doit comprendre la nature de la chose , et voir en elle ses relations naturelles à la fin, en laquelle elle désire se reposer parfaitement satisfaite; car la même fin n'a pas été donnée à toutes les choses, mais elles ont reçu une fin différente, en rapport avec la diversité de leur nature. Ainsi, la fin de l'homme diffère infiniment de la fin des animaux; et les besoins de l'individu, de la famille et de la société, sont également divers. Donc le législateur qui a la charge de diriger les sujets doit avant tout connaître parfaitement la fin où tendent ceux à qui M veut imposer des lois : autrement il serait insensé, despote, ou tyran. Sur cette théorie est fondée la doctrine vraie, qui refuse à tout individu de la société le droit de légiférer, et qui soutient que la loi est dans la raison du Prince, et que c'est à lui qu'il appartient de pourvoir au bien public de la société dont il est le chef. La négation ou le mépris de cette vérité a souvent fait succéder aux pouvoirs légitimes les terreurs de l'anarchie et les horreurs de la guerre civile , à l'extrême détriment de la société (2).
Dans ce premier paragraphe nous avons établi trois choses : 1° que la loi est un commandement de la raison (en supposant la volonté); 2° que ce commandement a pour base la connaissance de la fin en rapport avec ce qui est soumis à la loi; 3° que cette fin est aussi le principe de tout autre précepte. D'où nous avons conclu que la législation appartient à celui qui a en mains la direction des choses.
IL La loi étant une suggestion de la raison pratique dans le
(i)I. II. Qu. XC. Art. I.
(2} I. II. loc. cit. Art. III.
prince qui gouverne une communauté, et Dieu dirigeant et gouvernant le monde par sa Providence, il suit que l'univers entier est gouverné par la raison divine. La raison dirigeante existant en Dieu, comme dans le principe de toutes choses , est essentiellement une loi. Et parce que la raison divine ne produit rien dans le temps, mais que son concept est éternel, comme éternelles sont la nature et l'intelligence divines, une telle loi est appelée loi éternelle. D'où nous pouvons la définir de quelque manière : L'éternel concept de la raison divine se rapportant au gouvernement de la création.
Cette vérité paraîtra plus évidente si nous considérons que dans toute oeuvre d'art le concept idéal de l'œuvre préexiste, et que ce concept dirige ensuite, d'une manière ou d'une autre, la main de l'ouvrier. Pareillement, dans l'intelligence de celui qui gouverne, préexiste nécessairement le concept ordonnateur de tout ce qui doit être observé par ceux qui sont soumis à son pouvoir dirigeant. Or, comme le concept artistique s'appelle art, idée, exemplaire sur lequel l'œuvre artistique doit être modelée ; ainsi, le concept ou la raison ordonnatrice de celui qui gouverne s'appelle loi. Mais Dieu n'est pas seulement le très intelligent créateur de l'univers, qui, par rapport à l'intelligence divine, est comme l'œuvre par rapport à l'ouvrier; il est encore le Maître suprême qui gouverne toutes les actions des créatures et les conduit à la fin qui leur est due. Par conséquent, comme la raison de la sagesse divine, en tant que créatrice, est l'art suprême ou l'idée archétype de tout le créé; ainsi la même raison divine, en tant qu'elle dispose et meut toutes choses vers leur fin propre, est la loi éternelle (i).
Mais cette fin propre et due à chaque créature, sur quoi se fonde-t-elle? La matière que nous traitons et le but que nous poursuivons nous obligent de répondre brièvement à cette question.
';i)I. II. Qu. XCI. Art. I.
Dieu ne se connaît pas seulement , mais il se comprend luimême ; et cette compréhension ayant nécessairement un terme, qui est l'objet en tant que vu et exprimé par l'intellect, elle nécessite la parole intellectuelle qui, en Dieu, est le Verbe consubstantiel au Père. Or Dieu, se comprenant lui-même, comprend en même temps toutes les choses; car elles n'ont et ne peuvent avoir de vérité qu'autant qu'elles sont conformes aux idées archétypes, existant dans l'intellect divin, idées dont les choses créées sont, pour ainsi dire, l'expression. Mais les créatures n'ont pas seulement une nature qui s'identifie avec leur vérité, verimi et eus convertimtiir ^ mais elles comportent nécessairement (la création étant supposée) l'ordre à une fin en rapport avec leur nature; car Dieu même ne pourrait créer l'homme en l'ordonnant pour une fin qui répugnerait à la nature humaine. Donc, l'intellect divin, concevant et exprimant dans le Verbe sa propre essence, conçoit et exprime toutes les créatures dans le même Verbe; il les conçoit, non-seulement quant à leur essence, mais encore quant à leur ordination à la fin convenable et due à toutes : en cet ordre consiste la loi éternelle promulguée en vertu du même Verbe. Oimiia, qiiaecumqiie siint in scient ia Pat ris, sive essentialia, sive personalia, sij'e etiam Dei opéra, expri??itmtur hoc verho, et inter caeter^a, qtiae hoc verbo exprimunttir, etiajn ipsa lex aeteriia Verbo ipso expriinitiir, (i). Mais l'action intellective, selon notre manière de concevoir, précède , même en Dieu, l'action de la volonté ; Dieu ne pouvant vouloir que ce qui est antécédemment connu : c'est pourquoi Puffendorf s'est gravement trompé, en assignant la libre volonté de Dieu comme principe de la loi éternelle (2).
Par suite, et contrairement, en dehors de Dieu, il n'y a ni
(i) I. II. Qu. XCIII. Art. I. ad. 2.
(2) Cette erreur de Puffendorf est un corollaire de ce principe que les essences des choses dépendent de la libre volonté de Dieu, principe invoqué par Descartes pour se débarrasser des objections très fondées qu'on lui faisait contre son autre fausse doctrine sur la quantité constituant l'essence des corps.
ARTICLE m. — UN ARGUMENT MORAL 143
vérité, ni nature, ni ordre, ni loi; car toute entité qui se conçoit comme n'étant pas Dieu doit cependant être conçue comme une participation de lui : aussi, en supposant l'absurdité de la nonexistence de Dieu, toute loi cesse naturellement. C'est pourquoi, en répudiant l'erreur de Puffendorf, il faut se garder de tomber dans la très grave erreur contraire de Grotius (i), qui soutient faussement la possibilité d'une morale sans Dieu : Aut Deiis aiit nihil, a très bien dit Spencer.
io5. La loi naturelle. — Non-seulement Dieu a vu dans son essence les idées archétypes des choses et leur fin respective, et les a exprimées par le moyen de son Verbe divin ; mais, par un acte de sa volonté toute-puissante, il a voulu en réaliser un certain nombre, tirant les choses du néant et leur donnant l'être, la vie, et l'intelligence : ainsi ces créatures n'ont pas seulement une nature déterminée et conforme aux idées archétypes de l'Auteur suprême ; mais elles ont aussi une participation au concept ordonnateur de la loi éternelle, en vertu de laquelle elles sont inclinées à une fin.
Onde si muovono a diversi porti
Per lo gran mar deU'essere, e ciascuna Con istinto a lei dato che la porti.
Cette inclination de chaque créature vers sa propre fin est une application et une participation de la loi éternelle, et elle constitue ce que nous appelons loi naturelle :
Ne pur le créature, che son fuore D'intelligenza, quest'arco saetta, Ma quelle c'hanno intelletto ed amore (2).
(i) L'erreur de Grotius découle de l'opinion qui veut que la vérité des propositions subsiste, même en supposant la non-existence de Dieu. Opinion très absurde et qui conduit aux pires conséquences : elle s'enseigne pourtant dans certains cours de philosophie mis entre les mains de la jeunesse. (2) Dante. Paradiso. Canto i .
De là elles se meuvent vers des ports divers A travers l'océan de l'être, et chacune Est portée par l'instinct qui lui fut donné. Cette impulsion ne pousse pas seulement les créatures Sans raison, mais elle presse aussi Celles qui sont douées d'intelligence et d'amour.
Ainsi toute créature est guidée par la main du Seigneur vers ses propres destinées.
D'ailleurs cette tendance ou inclination, comme nous l'appelons, en laquelle consiste la loi naturelle, varie avec les diverses natures en qui elle est imprimée : tout va au but voulu par le Créateur, mais par différentes voies, toujours en rapport cependant avec les natures. La terre se meut continuellement, mais elle ignore où elle va et qui la dirige, elle ne connaît ni ne détermine son action ; l'animal agit et se meut par un principe vital intrinsèque, il est attiré par l'appréhension des sensibles externes ; mais il ne juge pas de la bonté de la fin, il ne délibère pas sur les moyens, il n'a pas la faculté élective. Dans l'homme, toutefois, cette tendance ne pourrait pas être aveugle (i), car elle est conforme à sa nature, et pour cela, connaissable. Nous connaissons notre inclination vers un bien que nous désirons au-dessus de tout autre bien, nous connaissons notre besoin de bonheur, et tous nos efforts tendent à obtenir la félicité désirée. La loi naturelle en nous est donc une connaissance qui a pour premier objet la fin, et qui ensuite choisit les moyens propres à y parvenir. A la suite de la connaissance de la fin, c'est-à-dire du bien qui peut nous satisfaire, naît le premier précepte moral dicté par la loi de nature : oti doit faire le bien, principe qui établit la rectitude de nos actions dans l'ordre à leur fin.
L'homme porte au plus intime de sa nature cette inclination à la félicité, indépendamment de tout magistère divin; il connaît donc, sans l'aide de ce même magistère, le principe fondamental de la loi naturelle, contre lequel il ne peut se rebeller sans pécher contre les prescriptions naturelles de la raison. Or, la faute contre la raison ne peut pas être sans la faute contre Dieu (2), dès que la loi naturelle est une participation de la loi éternelle. Donc l'homme — ou la société —
(2) N. 99. et suiv.