‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 53 sur 100 · ARTICLE VII. — AUTRE OBJECTION DE VENTURA I7I · texte numérisé non relu

ARTICLE VII. — AUTRE OBJECTION DE VENTURA I7I

allait à l'absurde et à la contradiction ? Comment n'a-t-il pas vu que, si la démonstration de l'existence de Dieu par les effets était absurde et sophistique avant que la société nous initiât à la connaissance du Créateur, elle serait également absurde et sophistique après la tradition ? Sur quel fondement, en effet, appuyer la démonstration? Sans doute sur l'existence des créatures , sur les effets , sur tout ce qui tombe dans le domaine de l'expérience, soit interne, soit externe. Mais, d'après les principes du traditionalisme, entre le monde corporel et le spirituel, entre les créatures et Dieu, il n'y a aucune relation : et une chose qui n'a aucune relation avec une autre ne peut démontrer apodictiquement l'existence de cette dernière ; c'est évident d'après les termes. Donc notre esprit, dans ce S3'stème, manque d'un point d'appui solide pour se démontrer l'existence de Dieu, il ne pourrait que lui attribuer une existence idéale. Donc la nouvelle école arrive par une autre voie à la conclusion de Kant, qui ne reçoit pas comme apodictiques les démonstrations par lesquelles l'humanité a établi scientifiquement l'existence de Dieu.

Ce sont là des exagérations funestes que tout homme de sens doit repousser comme une abominable insulte faite à Dieu et à la raison, mais qui se déduisent logiquement et trop facilement des principes du traditionalisme, principes adoptés de bonne foi, nous en sommes certains. Il aurait mieux valu nous dire ouvertement que toutes nos connaissances sur Dieu sont restreintes dans les limites de la foi, au lieu de nous perdre dans le labyrinthe de doctrines, par qui la foi et la science courent un danger manifeste. En effet, ce dernier principe de Ventura conduit nécessairement à la foi humaine, comme nous le verrons, quoiqu'il ne veuille pas en convenir, pour n'avoir pas contre lui le témoignage selennel de l'humanité entière.

ARTICLE VIII

Une doctrine de S. Thomas

Sommaire. — 122. Pourquoi nous rappelons cette doctrine de S. Thomas. — 123. Argumentation du S. Docteur. — 124. But et sens de cette argumentation. — 125. En quel sens S. Thomas entend la raison dans le chapitre du Contra Gentes. — 126. Le traditionalisme ne peut tirer aucun parti de cette doctrine de S. Thomas. — 127. Le traditionalisme, qui plus est, soutient l'adversaire du Saint. — 128. Analyse de la doctrine de S. Thomas. — 129. Une observation.

122. Pourquoi nous rappelons cette doctrine de S. Thomas. — Souvent il nous est arrivé d'entendre exprimer rétonnement, et de voir des signes de mépris, lorsque, dans les discussions philosophiques, nous faisions intervenir comme incidemment l'autorité de S. Thomas; non que les opposants eussent fait une étude sérieuse des oeuvres philosophiques du S. Docteur, car leur manière de parler montrait qu'ils les ignoraient entièrement, mais seulement, croyons-nous, par aversion pour la sagesse philosophique d'un si grand Docteur. Disons que cette répulsion s'attaquait à la personne elle-même; car si nous avions fait honneur de ces doctrines à quelque philosophe de l'école moderne, et si nous les avions rapportées comme étant, par exemple, de Storchenau,de Fichte, de Cousin, de Gioberti, et autres, sans nul doute, on se serait montré plus accueillant. et peut-être aurait-on applaudi à l'érudition philosophique du dissertant.

Dans les discussions purement philosophiques, la raison doit prévaloir sur l'autorité ,/n/;;;^me, c'est indubitable, cependant il n'est pas défendu de rechercher en sa faveur l'autorité de philosophes que le consentement universel des savants tient pour les meilleurs et les premiers. Car, non-seulement l'autorité confirme ainsi de quelque manière le raisonnement, mais on suit en même temps une loi naturelle qui veut que. dans les

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controverses, nous nous en remettions souvent au jugement d'un homme qui mérite notre confiance entière. Or, si Ton invoque le jugement d'un ou de plusieurs hommes vivants, pourquoi regarderait-on comme absurde et ridicule le fait d'invoquer le jugement d'hommes très sages, qui nous ont laissé leurs pensées et qui ont glorifié la science par leur savoir? Je ne dis pas qu'on doive accepter ces autorités aveuglément, il faut les peser; mais mépriser de parti pris l'autorité, par cela seul qu'elle est autorité, me semble une absurdité, en même temps qu'une sottise et une vraie folie. C'est aussi un précepte de saine philosophie que, lorqu'on se trouve en face de questions très obscures, qui ne peuvent être résolues par notre faible intelligence, on doit prudemment et suivant le conseil de la raison même s'en remettre au jugement des plus doctes.

Mais, après tout, nous n'invoquons pas les doctrines de S. Thomas parce qu'elles portent son nom, mais parce que, les ayant pesées, elles nous semblent conformes à la vérité. Nous ne raisonnons donc pas d'après l'autorité de S. Thomas, mais d'après les doctrines de S. Thomas; ce qui, comme on le voit, n'est pas s'appuyer sur l'autorité, mais sur la raison ; ce n'est pas affirmer, c'est prouver. A la preuve cependant vient s'adjoindre l'autorité d'un grand homme, autorité qui, si elle n'ajoute rien à la vérité, ne lui ôte rien aussi et laisse intacte la force du raisonnement. D'ailleurs, ayant à traiter du traditionalisme, nous devions nécessairement invoquer l'autorité et rappeler les raisonnements de S. Thomas; car la nouvelle école, croyant voir son système dans la philosophie de l'angélique Maître, va citant sans cesse et ses textes et ses doctrines. Ce qui, dans un temps où, grâce à Dieu, on sent le besoin de revenir aux soHdes principes de la philosophie de S. Thomas, pourrait entraîner et tromper beaucoup d'esprits qui, empêchés ou peu capables de méditer à fond les doctrines thomistes, et même gagnés

par l'éloquence et la renommée des auteurs traditionalistes, pourraient facilement se persuader que le traditionalisme est vraiment la doctrine de l'Ange de l'École. Après ces explications, venons-en à l'argument.

123. Argument du S. Docteur. — La doctrine thomiste invoquée par le traditionalisme, et que nous voulons proposer à la méditation de nos lecteurs, se trouve au quatrième chapitre du premier livre contre les Gentils ; S. Thomas y argumente pour établir cette thèse: // est convenable que les vérités divines accessibles aux forces naturelles de râ?ne humaifie nous soient révélées par Dieu. Donnons dans son intégrité l'argumentation du Saint, traduite par le P. Ventura, afin de pouvoir en relever les plus importantes inexactitudes(i).

« La vérité par rapport aux choses divines intelligibles est « de deux espèces: l'une est celle que les recherches de la rai- « son peuvent atteindre ; l'autre est celle qui surpasse toute « portée de la raison humaine (2). Or, il a été convenable que « non-seulement la vérité de ce second ordre, mais aussi celle « du premier, fût proposée à la croyance de l'homme com7ne « une révélation divine. Car, si cette même vérité des choses « divines accessibles à la raison était laissée à atteindre aux « seules recherches de la raison, trois inconvénients s'en suite vraient.

« Le premier de ces inconvénients serait celui-ci : Qii'il n'y « aurait quun très petit nombre d'hofjimes aj'a?it la con- « naissatice de Dieu, parce que l'étude et la recherche de la « vérité ne sont pas possibles à l'immense majorité des « hommes, par trois raisons :

(i) Le texte de ces doctrines sera transcrit en note à mesure que nous avancerons dans le commentaire.

(2) S. Thomas dit immédiatement après : Hoc autem de illa (veritate) primo ostendendum est, qiiae inquisitioni rationis pervia esse potest, ne forte alicui videatur ex quo ratione haberi potest, frustra id supernaturali inspirationc. credendum traditiim esse. Notons cette lacune dans la traduction de Ventura, car, dans la suite, il nous arrivera de la rappeler à la mémoire.

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