Le TRADITIONALISME PREND MEME PARTI CONTRE LE SaiNT
ET POUR l'adversaire. — Mais il y a plus encore. Le traditionalisme passe entièrement du côté de l'adversaire contre lequel le Saint argumente dans ce chapitre. En effet, le traditionalisme affirme l'inutilité de la révélation dès que la raison humaine, soit individuelle soit sociale, pourrait absolument, par le seul moyen du raisonnement, parvenir à connaître quelques vérités divines de l'ordre naturel. « Si tout cela, « dit-il, devait se prendre sérieusement (i), il suivrait, nous « ne le répéterons jamais assez, que la révélation ne serait
(i) Ou comme dit S. Thomas : Si inquisitioni rationis pervia esse potest.
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<( autre chose qu'une superfétation (i): et que S. Thomas ne i( savait ce qu'il faisait, quand il a argumenté pour prouver la (( nécessité — oportuit — de la révélation, même pour les « vérités accessibles à la raison humaine. Car, où est le (f besoin d'une révélation externe surnaturelle pour la raison (( humaine, si elle peut trouver en elle-même, dans sa révéla- « tion interne et naturelle, la conviction certaine et évidente « de Dieu, de ses attributs, de l'adoration qui lui est due, de " lois morales et de leurs obligations, de la spiritualité et de a rimmortalité de l'âme, des châtiments et des récompenses ff de la vie future ? »
Nous nous réservons de répondre à cette objection quand nous aurons à la soumettre à un examen direct ; pour le moment il suffit de remarquer que, si ce langage de Ventura n'est pas formellement opposé à celui de S. Thomas réfutant son adversaire, il faudra dire que le oui et le non n'ont plus rien de contradictoire, qu'il faut refaire les langues humaines, et donner d'autres règles de logique sur la nature de l'opposition.
Il est temps d'aborder l'analyse de l'argumentation de saint Thomas.
128. Analyse de cette doctrine de S. Thomas. — Si la révélation ne nous avait pas fait connaître aussi les vérités accessibles à l'investigation de la raison humaine, dît S. Thomas, nous nous serions inévitablement heurtés à trois inconvénients 2;. Remarquons comment il prouve sa thèse par les paroles suivantes : Ditnna naturaliter cognita convenietiter hominibus credenda proponuntur : il parle d'inconvénients et jamais d'absolue nécessité. Et cependant, si le Docteur d'Aquin eût incliné vers le traditionalisme, comme
[ï) C'est le frustra id supernatiirali inspiratione credendum traditum esse, que l'adversaire de S. Thomas déduisait de la proposition hypothétique : Si inqiiisitioni rationis pervia esse potest.
(■z) SequcreiUnr tria inconvcnienlia, si liujiis veritas sohmunodo ratiotii in^ qiiirenda reliiiquerctur.
ARTrcu: VI [I. — v.sr. doctrine df: s. thomas 187
le soutient cette école dans la personne de Ventura, il aurait dû procéder d'une manière toute différente, et dire que la révélation était nécessaire parce que la raison humaine est absolument inhabile à découvrir de telles vérités ; justement ce qu'il dit des vérités de l'ordre surnaturel: Omnino inin humanae rationis excedimt. Cet argument eut été péremptoire. Bien au contraire, jamais ce mot d'impossibilité absolue n'a é:é écrit par le Saint; et même il dit à son adversaire: Si vous parlez de possibilité absolue, vous avez raison ; mais avec cela, je veux vous démontrer la très grande convenance de la révélation. Cette manière de s'exprimer chez un génie comme S. Thomas a une valeur considérable ; néanmoins le traditionalisme a cru pouvoir n'en tenir aucun compte. Mais poursuivons.
I. Le premier inconvénient est prouvé ainsi : Sans l'aide de la révélation, peu d'hommes auraient les notions nécessaires sur Dieu, paiicis homijiibus Dei cogjiitio inesset (i). Pour quel motif ? i» Parce que plusieurs ont reçu de la nature une complexion impropre à l'étude; 2° parce que plusieurs sont empêchés par les occupations très diverses et très nécessaires de la vie ; 3° parce que beaucoup, dominés par la
(i) Unum (inconveniens) est, qiiod paiicis hominibiis Dei cognitio inesset. A fritcto enim sttidiosae inqiiisitionis, qui est veritatis inventio, phirimi impedinntiir tribus de caiisis. Quidam siquidem propter complexionis indispositionem ex qiia multi naturaliter sunt indispositi ad sciendum : unde nullo studio ad hoc pertingere passent ut summum gradum humanae cognitionis attingerent, qui in cognoscendo Deum consistit. Quidam vero impediuntur necessitate rei familiaris : oportet enim esse inter homines aliquos qui temporalibus administrandis insistant, qui tantiim tempus in otio contemplativae inquisitionis non possent expendei-e,ut ad summum fastigium humanae inquisitionis pertingereni ,sciHcet Dei cognitionem. Quidam autem ivipediiintur pigritia : ad cognitionem enim eormn, quae de Deo ratio investigare potest,multa praecognoscere oportet, cum fere totius philosophiae consideratio ad Dei cognitionem ordinetur : propter quod Metaphysica, quae circa divina ver satur, inter Philosophiae partes ultima remanet addiscenda. Sic ergo non nisi cum magno labore studii ad praedictac veritatis inquisitionem perveniri potest : quem quidem laborem pauci subire volunt pro amorc scientiae , cujus tamen mentibus hominum naturalem Deus inseruit appetitum. S. Th., Contra Gentiles, Lib. I, Cap. IV.
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paresse, ne veulent pas avoir à supporter les fatigues d'études sérieuses et profondes, comme celles qui ont Dieu pour objet, cette seule connaissance réclamant tout un bagage de notions préliminaires, car Dieu est le terme suprême que la philosophie s'efforce d'atteindre.
Analysons cette admirable doctrine.
En premier lieu, ce raisonnement accorde au moins à quelques-uns la connaissance de Dieu en dehors de la révélation : paucis homïm'bus cog-nitio Dei inesset. Je dis, en dehors de la révélation, car avec son secours, non quelques-uns seulement, mais le très grand nombre, pour ne pas dire tous, peuvent, moralement parlant, connaître ces vérité divines naturelles. Donc, d'après l'angélique Maître, la connaissance de Dieu (entendue toujours dans l'ordre naturel) n'est point placée audessus de tout effort de la raison humaine, considérée en elle- 7nême ; tandis que si le sA^stème traditionaliste était vrai, ni peu ni beaucoup, ni même un seul homme, ne pourraient avoir quelque connaissance de Dieu, sans le magistère de la révélation. Et en vérité, ce qui répugne à une espèce quelconque, et dans le cas présent à l'âme en tant qu'unie à un corps, doit répugner à tous les individus de l'espèce, pris séparément ou dans leur ensemble. C'est pourquoi S. Thomas remarque sagement que dans l'ordre scientifique les hommes se distinguent seulement par le plus ou le moins de perspicacité; c'est-à-dire que parmi eux l'intelligence plus forte a besoin de moins de principes, car elle voit, dans un seul, un plus grand nombre de déductions.
En outre, S. Thomas, concédant à ce petit nombre le privilège de connaître Dieu sans le magistère divin, leur concède une connaissance qu'il nie à beaucoup d'autres qui, ou ne pourraient, ou ne voudraient pas chercher une semblable vérité ; mais la connaissance manifestée à ces derniers ne suppose nullement en eux une connaissance antérieure des vérités divines, obtenue par d'autres moyens, comme il est évident