S'il REJETTE l'ontologisme, le TRADITIONALISME VA
LOGIQUEMENT AU SCEPTICISME. — Le traditionalisme soutient que la raison ne peut s'arrêter avec certitude sur aucune vérité, si elle ne croit d'abord que Dieu est auteur essentiellement véridique de la raison ; foi qui se produit en moi seulement par le magistère social. Conséquemment, l'intelligence humaine, placée par hypothèse hors de l'enseignement traditionnel, est rendue essentiellement incapable de faire un seul pas dans le sentier de la science et de saisir avec certitude même la
(i) La Raison Philosophique et la Raison Catholique. Tome 2. Couler. 10. Dans la note : Ecsai sur la philosophie ancienne, g Hj, à la tin.
2b6 CHAPITRE IV. ARGU.MENTS MÉTAPHYS. DU TRAD.
plus petite vérité ; en d'autres termes, dans cette hypothèse rintelhgence n'est plus une intelligence ; ce serait un être affreux qui mènerait une vie pire que la mort, puisque la vie de notre âme s'alimente de vérité et d'amour. Mais quand il s'agit d'un principe qui doit répandre la lumière sur toutes mes certitudes, comme la vérité qui est l'objet de la foi n'a pas la lumière par elie-mê?ne^ ma foi devra être fondée sur l'évidence et sur la certitude d'autres vérités, non crues simplement, mais pues ; je veux dire que, dans notre cas, je dois être auparavant certain de ma propre existence, certain de l'existence de l'humanité, certain que l'humanité ne peut pas me tromper, quand elle m'affirme la véracité de Dieu auteur de ma raison ; autrement mon acte de foi n'est qu'un rêve : au moins sera-t-il hésitant, incertain, et en un mot, ce ne sera pas un principe qui puisse former ma science. Alors, d'où me viendront ces certitudes ? Comment m'assurerai-je de ma propre existence ? de l'existence et de la véracité du magistère social ? Ce ne sera point par la foi en Dieu, car elle est nécessairement postérieure à ces certitudes. Il ne me reste donc aucune autre espérance de salut que l'évidence de la raison et des sens. Mais, dit le traditionalisme, si je ne présuppose pas la foi en Dieu, ni la raison ni les sens ne peuvent m'assurer d'aucune vérité, pas même de ma propre existence, pas même de l'acte de foi demandé à mon intelligence : donc
Hostis habet muros, ruit alto a culmine Ti^oja ;
la science est complètement ruinée, le scepticisme extrême est inévitable, ce scepticisme qui chasse de notre esprit toute certitude et veut avec Fichte que nous regardions notre pensée comme le rêve d'une ombre ignorant qu'elle songe. Tel est l'abîme où nous précipite le principe que la foi doit précéder toutes nos certitudes.
Et remarquez une chose vraiment plaisante, si elle n'était terriblement funeste. Cro3'-ez, me dit-on, cro3-ez à Dieu qui se
révèle à votre intelligence par le moyen de la société : cette foi est l'unique base où repose cette paix que votre âme éprouve en donnant son assentiment à l'évidence de la vérité, avant tout, soyez croyant; le principe de toute vraie philosophie est un acte de foi. Mais comment ? Vous, traditionalistes, vous m'intimez de croire à l'humanité instrumentde révélation, après que vous avez détruit, anéanti mon intelligence ? Après que vous avez annihilé tout moyen naturel et contraint mon âme à ne se point fier à ce qu'elle voit de ses yeux, à ce qu'elle saisit par son intellect ? Je croirai à Dieu qui se manifeste à moi par le magistère social, je croirai qu'il est l'auteur véridique de ma raison, quand vous m'enfermez dans l'impossibilité de produire cet acte de foi !
Puisque vous ne faites aucune exception à votre principe, il doit avoir son effet dans tous les cas; conséquemment, la foi en Dieu, auteur de ma raison, doit précéder la certitude de ma propre existence, la certitude du témoignage de ma conscience, de celui de l'humanité, et enfin celle du témoignage du critère même qui me certifie que la société ne me trompe point. Puis-je donc, oui ou ;zo7z, me fier à ma conscience ; puis-je, oui ou Jion, connaître avec certitude l'humanité qui me parle de Dieu, et savoir qu'elle ne me trompe point ? Si je le peux, donc il y a des évidences et des certitudes qui ne dépendent pas de la foi, qui sont l'appui de la foi elle-même, et votre principe est faux; si je ne le peux pas, donc ce sera, l'un des deux : ou cette foi est innée en mon âme, et alors ce n'est plus la foi, mais la vision, et vous n'êtes plus traditionalistes, mais ontologistes ; ou bien vous devez continuer de dire que je ne puis, antécédemment à cette foi, avoir la certitude de mon existence propre et de celle d'autrui, et vous enlevez à l'esprit humain, jusqu'à la possibilité d'émettre cet acte de foi, et vous voilà sceptiques par la force de votre principe.
,Je ne vois pas que le traditionalisme puisse logiquement se
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dérober à ces conclusions et repousser le scepticisme à moins de recourir à Tinstinct aveugle de Reid. La nouvelle école, convenons-en, sans le savoir et même contre ses intentions formelles, a fourni un formidable point d'appui au scepticisme, en s'emparant du principe cartésien et en le développant.
Le plus éloquent, et nous dirons le plus logique défenseur de ce principe, le malheureux abbé Lamennais, pose ses mains frémissantes sur ce levier fatal, et le pressant avec toute la force d'un incomparable génie, il ébranle les fondements du ciel et de la terre; puis, assis sur des ruines immenses, il jette un cri de désespoir, et donnant la mort à sa propre conscience, il disparaît avec l'univers qu'il avait précipité dans les abîmes sans fond du néant.
i68. Lamennais. — Et puisque le nom de ce second TertuUien, qui a étonné le monde par l'élévation exceptionnelle de son génie non moins que par sa chute épouvantable, est \enu se placer spontanément sous ma plume, il est à propos d'examiner brièvement le principe d'où partit le philosophe français et sur lequel il voulut fonder sa philosophie. Cet examen nous montrera clairement que Lamennais et Ventura admettent égalenTcnî le principe de ce dernier argument que nous réfutons, et que, s'ils se séparent ensuite dans les conséquences, la raison en est que Lamennais reste rigoureusement logique, tandis que Ventura, au contraire, efface dans la conclusion ce qu'il admet en principe.
« La raison qui ne croit pas en Dieu, ne saurait raisonna- « blement rien croire. Mais l'existence de Dieu étant admise, « l'homme éclairé d'une lumière nouvelle, aperçoit clairement « la raison des faits qu'il est obligé de reconnaître, sans pouce voir les expliquer (i). » Nous avons entendu Ventura for-
(j) Lamenn^ib. Défense de FEjsai s::r li.i.iiffêrcncc a: :na'ièrc ::e rcUg-ion. Chap. X,
ARTicir in. — TRoisii:;\iE argument 209
mulcr, lui aussi, et peut-être avec plus d'extension ce principe lamcnnaisien et en faire le fondement de ce troisième argument qui nous occupe : L'existence de Dieu étant ignorée ou non admise, toute certitude disparaît de rintelligence humaine; tel est le principe de ces deux éloquents philosophes,
La première et redoutable conséquence qui découle spontanément de ce principe, c'est que l'homme, avant de connaître Dieu, ne peut pas même être certain de sa propre existence. Cette conclusion est évidente, et Lamennais en convient :
(c Etrange instabilité ! s'écrie-t-il, tout passe à travers l'en- « tendement, rien n'y séjourne, et lui-même, chancelant sur « sa base inconnue, ressemble à une maison en ruines que ses « habitants se hâtent d'abandonner. Voilà notre état, plein « d'obscurité, d'ignorance et d'incertitude. Je ne sais quelle « puissance fatale se joue dédaigneusement de notre raison, la « pousse et repousse en tous sens dans des ténèbres impéné- « trahies (i). » Ceci, en somme, c'est être conséquent avec ses principes.
Ventura s'élève contre cette conséquence lamennaisienne: « Nous reprochons à cet auteur (Lamennais) d'avoir fait « ce qu'il reprochait à Descartes, c'est-à-dire d'avoir placé « en l'air son principe de certitude, en refusant à l'homme « isolé tout mo3'en d"être certain de quelque chose, et « par suite, cVètre certain de l'existence même du se?is « commun (2). » Mais pour quel motif, demanderons-nous à notre tour, Lamennais a-t-il refusé tout cela à l'homme isolé, sinon en vertu du principe défendu par Ventura, que sans la connaissance de Dieu nous ne pouvons avoir de certitude ? Sans Dieu, a dit Lamennais, // n'y a de certitude d'aucune sorte (3). Donc, a-t-il ajouté logiquement,
(i) Essai sur l'indifférence en matière de religion. Tome III. Chap. XII.
(2) Essai sur l'origine des idées ou sur le fondement de la certitude, 'i 14.
(3) Défense de l'Essai etc. Chap. XI\'
si elle ne connaît Dieu antécédemment, notre âme ne peut connaître avec certitude sa propre existence. L'erreur de ce malheureux prêtre n'est donc pas formellement dans la déduction, dirait un scolastique, mais bien dans les prémisses; on ne peut pas lui reprocher d avoir mal raisonné, mais d'être parti d'un faux principe. Et le P. Ventura ayant embrassé ce principe, nous pouvons lui opposer ses propres paroles et lui reprocher, à lui aussi, ce qu'il reprend en Lamennais, de refuser à l'homme isolé de pouvoir être certain de n'importe quelle vérité, sans exclure la vérité de l'existence de la société qui doit lui parler de Dieu et faire briller dans l'esprit humain le premier rayon de lumière intellectuelle.
Nous n'avons pas établi autre chose dans ces deux derniers nombres, et en preuve de la légitimité de notre raisonnement nous pouvons revendiquer l'assentiment de Ventura luimême, qui place Lamennais au troisième rang parmi les sceptiques (i). Donc, si l'illustre théatin ne s'est point précipité dans l'abîme creusé par le philosophe français, ce n'est certainement pas grâce à sa philosophie, mais grâce à un heureux défaut de logique, ou plutôt grâce à sa foi de catholique et de prêtre. Cette foi lui a conservé dans le cœur la piété envers Dieu et l'amour des hommes, vertus qui lui ont dicté toutes ses œuvres et spécialement les ascétiques. Et tandis qu'il rendait sa grande âme à son Créateur et mourait comme un saint, Lamennais poursuivait dans son orgueil les rigoureuses conséquences de son principe sceptique, et maudissant sur la fin de sa vie l'Autorité sacrée qu'il avait autrefois si bien louée, il disparaissait de la scène du monde, causant une épouvantable horreur au sens commun qui vo3"ait en lui un apostat en délire. Mais revenons à l'argument.