EXTENSION DE LA POTENTIALITÉ DE L'INTELLECT HUMAIN
SoMMAiAE. — 22. Thèse. — 2?. Une comparaison de S. Thomas. — 24. Objections. — 25. Explications d'Ubaghs à propos de la table rase. — 26. Les idées transcendantales s'obtiennent par voie d'abstraction. — 27. Suite du même argument. — 28. Examen des explications d'Ubaghs. — 29. Suite de la discussion. — 3o. Conclusion sur la première partie du problème.
22. Thèse. — Le nœud principal de la difficulté consiste à déterminer l'extension de la potentialité de l'intellect humain; car, tout en concédant que S. Thomas enseigne la passivité originelle de notre intellect ou sa potentialité rcspectu intelligibilium, Ubaghs prétend cependant que pour le saint Docteur cette potentialité n'est pas absolue, et qu'elle ne s'étend point aux idées-germes, aux idées-formes, à ce qu'il a nommé les concepts (f ; mais qu'elle est limitée aux intelligibles déterminés des espèces et des genres des choses sensibles.
Afin de fermer la voie à une pareille interprétation, il est nécess'Dire de montrer jusqu'à l'évidence qu'on ne peut
(i) Voir Chap. I.
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admettre cette subtile distinction, puisque S. Thomas enseigne la potentialité absolue de l'intellect humain, et qu'il étend cette potentialité à toutes les espèces intelligibles sans exception.
Ce que j'ai établi jusqu'ici sur la nature de cette potentialité montre déjà la vérité de mon assertion, toutefois il est bon de revenir sur mes pas, et à force de raisons tirées, comme il est juste, de l'autorité du saint Docteur, de mettre cette vérité au-dessus de tout doute ;raisonnable.
23. Une comparaison de S. Thomas. — Nous pouvons commencer la démonstration sans sortir du même article de la Soj7ime Théologique. J'ai déjà fait remarquer la différence mise par le saint Maître entre l'intellect angélique et l'intellect humain : Intellectus angelicus semper est m actit (primo) siiorum intelligibilium.... intellectus autem humanus est in potentia respectu intelligibilium. Ainsi il est bien certain que S. Thomas accorde aux intelligences angéliques toutes les espèces intelligibles convenables à leur nature; car s'il avait voulu en excepter quelqu'une, il n'aurait pas dit dans un sens absolu : Intellectus angelicus seinper est in aclu suonim intelligibilium. Donc, par la raison des contraires, S. Thomas n'aurait pareillement jamais dit dans un sens absolu (lui si exact dans ses expressions) que l'intellect humain est in potentia respectu intelligibilium^ s'il avait voulu excepter quelque espèce intelligible et ne point la comprendre dans cette potentialité.
La vérité de ce raisonnement est confirmée par ce que dit l'Angélique dans la question de Anima, parmi les Disputatae. Au septième article, il argumente d'après la même gradation des intelligences, et son raisonnement le conduit à la même conclusion que dans l'article de la Somme Théologique :, mais ici il ajoute une comparaison qui explique merveilleusement sa pensée. Voici textuellement ses paroles : «: Plus une substance immatérielle est rapprochée du Premier Agent,
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et plus aussi sa pure nature est perfectionnée dans les limites de sa bonté propre et moins elle a besoin de s'adjoindre des formes pour compléter sa perfection. C'est ce qu'on voit reproduit par degrés jusqu'à l'âme humaine, qui est au dernier rang de ces substances, comme la matière première l'est dans l'ordre des choses sensibles. De là vient que par sa nature l'âme ne possède point les perfections intelligibles, mais qu'elle est en puissance pour les intelligibles, commiC la matière première pour les formes sensibles (i). »
Le lecteur un peu habitué au langage scolastique comprendra certainement toute la force de cette comparaison dont le saint Docteur fait souvent usage, et sur laquelle je reviendrai plus loin. La potentialité primitive de l'intellect humain par rapport aux idées ou espèces intelligibles est donc, au sentiment de S. Thomas, parfaitement semblable à la potentialité de la matière première, par rapport aux formes sensibles, ûd formas sensibiles. Or, on sait que dans la philosophie de l'École, la matière première, en elle-même, est potentialité non partielle, mais universelle; qu'elle est en puissance pour toutes les formes et pour chacune en particulier, et non pour un certain nombre seulement. La potentialité absolue, étendue à toutes les formes ou espèces intelligibles, telle est donc la potentialité que saint Thomas attribue à l'intellect humain.
Je serais vraiment curieux de savoir comment cette doctrine thomiste pourrait être interprétée en faveur des idées innées.
24. OsjECTion. — Quelqu'un dira peut-être: la matière première, toute pure potentialité par elle-même et privée de formes sensibles qu'on l'imagine, n'est cependant jamais privée
(i) Quanto aiiqua siibsfaniia immaterialis fiierit Primo Agenti propinquior, tanio in sua natura simplici perfeciiorcm habet bonitatem suant et minus indi' get inhaerentibus formis ad sui completioncm ; et hoc quidcm gradatim produciiiir itsque ad animam humanam, quae in cis tenet ultimum gradiim, sicut viatcria prima in génère rerum sensibilium. Unde in sui natura non habet pcrfectiones intelligibiles, sed est in potentia ad intelligibilia, sicut materia prima ad formas sensibiles. Qq. Disp, De Anima.VU.
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, et ne peut jamais être privée de quelque forme dans l'ordre réel, comme S. Thomas lui-même l'enseigne ; pourquoi donc ne dirait-on pas de même de la potentialité primitive de l'intellect humain, et ne prendrait-on pas dans un sens moins absolu les termes de ce texte: Intdlecius hv.nianiis est in potentia intelligibiliiun ? N'y est-on pas autorisé par la comparaison elle-même ?
Je réponds brièvement que cette objection est nulle. Les similitudes emplo3''ées pour éclaircir la doctrine valent, comme chacun sait, quantum ad aliquid, c'est-à-dire exclusivement pour le point en qui la ressemblance se vérifie; elles ne valent pas quantum ad omiiia^ parce qu'autrement il n'y aurait plus similitude, mais égalité ou identité. Or, ici, le point de la ressemblance que S. Thomas considère entre la matière première et l'intellect humain, c'est la privation de formes en l'une et en l'autre. C'est comme s'il disait: De même que la matière première considérée en elle-même est privée des formes matérielles, ainsi Tintellcct humain à Torigine est privé des formes intelligibles. Ce qui sert admirablement à prouver que pour le saint Maître la potentialité originaire de l'intelligence humaine est absolue.
Le lecteur regardera cette réponse comme définitivement décisive, quand j'aurai ajouté qu'elle est de S. Thomas, comme aussi l'objection. Dans le troisième article de Iel Somme TJiéologique^ Question LXXXIV, en opposition avec la conclusion démontrée qiiod intellectus qiio anima inielligit, 7ion habct aliquas species naiuvaliter inditas, sed est in principio in poiefiiia adhiijusmodi species omnes, S. Thomas fait lui-même cette objection, qui est la seconde de l'article : ce L'àme intelligente est plus noble que la matière première corporelle ; or la matière première fut créée avec les formes pour lesquelles elle est en puissance; donc, à plus forte raison, l'àme intelligente a été créée par Dieu avec des formes intelligibles. En conséquence, l'âme comprend les choses' corporelles par le moyen
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d'espèces naturellement innées en elle(i). » Et voici sa réponse: (c A la seconde objection il faut répondre : la matière première a son être substantiel par la forme, il a donc fallu qu'elle fût créée sous quelque forme, autrement elle n'existerait pas; mais étant en acte et existant sous une forme, elle est en puissance pour les autres. Or l'intellect n'a pas son être substantiel par la forme intelligible. Donc la parité est nulle et aussi la conclusion (2). »
S. Thomas pouvait-il formuler son opinion avec plus de clarté et de précision ? La potentialité absolue de l'intellect humain au premier moment de sa création est donc indubitable dans le système idéologique du Docteur d'Aquin; il a adopté et fait sienne dans toute sa rigueur la proposition d'Aristote. In principio est [mtellectus humanus) sicut tabula rasa, in qita nihil est scriptiun.
25. Explications d'Ubaghs sur la table rase. — Ubaghs remarque qu'on ne peut passer superficiellement sur de telles expressions, mais qu'il est nécessaire de les approfondir. C'est très vrai. Toutefois, on peut ajouter encore qu'en exposant les propositions ou les sentiments d'autrui, il est nécessaire et juste de conserver avant tout le sens propre des termes, tel qu'il se présente lui-même et qu'il ressort soit de l'enchaînement avec d'autres propositions, soit du lien logique avec l'ensemble des doctrines du même auteur. De plus, je ne crois pas que Cajétan, prenant les expressions de S. Thomas dans le sens qu'elles présentent, puisse être regardé comme un
(i) Anima intellectiva est nobilior quam materia prima corporalis. Sed materia prima est crcata a Deo siib formis, ad quas est in potentia. Ergo multo magis anima intellectiva est creata a Deo sub speciebus intelligibilibiis. Et sic anima intelligit corporalia per specics sibi naturaliter inditas. \. Qu. LXXXIV, Art. in.
(2) Ad secundiim dicendiim qiiod materia prima habet esse siibstantiale per formam ; et ideo oportiiit qiiod creareiur sub aliqtia forma: alioquin non esset in actu. Sub iina tanien forma existens est in potentia ad alias. Intellectiis autem non habet esse substantiale per spcciem inie'ligibiloii. Et ideo non est simile. I. Qu. LXXXIV. Art. III. ad. 2.
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commentateur superficiel; et s'il s'est permis, j'ajouterai que Targumemation que j'ai suivie jusqu'ici ne me paraît pas non plus superficielle. Mais soit : puisque l'illustre Professeur, dont l'insigne piété, la grande science et l'amour pour la philosophie de saint Thomas mâ'itent toute notre estime, nous invite à étudier de plus près les principes idéologiques de notre saint Maître, suivons-le avec une parfaite bonne volonté.
Laissant de côté et l'article controversé de la Somme Théologique, et la comparaison de la potentialité de l'intellect humain avec celle de la matière première, comparaison si lumineuse pourtant, Ubaghs a cherché dans la dixième leçon du Troisième Livre de Anima un texte de S. Thomas qui, d'après lui, donne la clef de la difficulté et permet de fixer le sens qu'on doit attribuer à l'expression : tabula rasa. Ecoutons-le : « Le « S. Docteur explique lui-même comment il faut entendre la « tabula rasa et de quoi elle est vide, en disant que l'esprit hu- « main ne connaît pas dès son origine distinctement la nature « déterminée des objets sensibles; que les intelligibles qui « représentent la nature déterminée des choses sensibles ne lui « sont pas innés; ce qui certes n'implique nullement qu'il soit ce vide de toute idée générale, de tout principe inné. Il déclare « formellement que c'est en ce sens qu'Aristote a dit que l'in- « tellect possible est par rapport aux choses intelligibles (déterc( minées) comme une table vide à l'égard des peintures (c déterminées (i).
« Est intellect us possibilis in potentia ad inlelligibilia sicut ifideterminatu?n ad deter}ninatu?n ; nam i?itelleclus possibilis no7i habet determiiiate naturam alicujus rerum sensibilium. Unumquodque autem intelligibile est aliqua determinata natura alicujus speciei ; iinde supra dixit (Philosophus), quod intellcctus possibilis comparatur ad intclligibilia^sicut tabula ad dcferminatas Jiguras (2). »
(i) G. C. Ubagh:i. De quelques Principes, etc. (•j) De Anima. Lib. lil. Lcc. X.
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