Les IDÉES TRANSCEXDANTALES S'OBTIEXXEXT PAR VOIE
d'abstpactiox'. — Cette explication est ingénieuse, je ne le nierai pas ; mais on désire qu'une explication ne soit pas seulement ingénieuse, avant tout on veut qu elle soit vraie. Or^ m'appuyant et sur ce qui est déjà dit et sur ce que je vais ajouter, je crois pouvoir affirmer en toute assurance que le commentaire de l'illustre Ubaghs manque de cette seconde et essentielle qualité. Notons d'abord que l'angélique Docteur, dans ce qui est rapporté de la Leçon X^, ne nie ni ne modifie la doctrine d'Aristote qu'il venait de commenter dans la Leçon IX* ; au contraire il la rappelle formellement: Unde supra dixil. Le Philosophe avait dit en effet: « L'intellect est en quelque manière les intelligibles en puissance; car, avant qu'il entende, il n'est actuellement aucun d'eux. « Or S. Thomas glose ainsi sur le texte du Stagirite: « L'intellect est dit puissance passive, parce qu'il est de quelque manière en puissance pour les intelligibles, et que rien d'eux n'est actuéen lui avant son acted'intellection. C'est la même chose que pour une table où rien n'est actuellement écrit, mais où plusieurs choses peuvent être inscrites. Ainsi en est-il pour l'intellect possible, en qui rien des intelligibles n'est en acte, mais en puissance seulement (i); » puissance passive [pati]^ qui, comme il a été expliqué ailleurs, emporte la privation de l'acte premier ou des espèces intelligibles.
Si ces autorités explicites ne suffisent pas encore, consultons la même Leçon X" sur le Troisième Livre de Anima. Combattant l'opinion erronée de quelques anciens philosophes qui identifiaient l'habitude des premiers principes avec l'intellect agents S. Thomas dit explicitis verbis que les éléments trans-
(i) Intellectiis dicitur pati, inquantum est quodammodo in potcntia ad intelligibilia, et niliil est actn corum antequam intelligat. Oportet autem hoc sic esse, sicut contingit in tabula, in qua niliil est actn scriptum, sed pliira possunt in ea scribi. Et hoc ctiam accidit intellectid possibili quia nihil iutclligibiliuin est in eo aclu, sed potcntia tantiim. Loc. cil.
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cendantaux et indéterminés (ceux précisément que désigne Ubaghs), qui sont les objets de nos premières connaissances intellectuelles et les éléments des premiers jugements, sonina scientiarum^ sont eux-mêmes aussi le produit de l'abstraction de l'intellect agent, et que, par conséquent, ils sont aussi acquis eux-mêmes et non innés dans notre esprit : « Certains ont enseigné que l'intellect agent est la même chose que l'intellect informé par l'habitude des principes. Cela ne peut être, parce que l'intellect, en qui est l'habitude des principes, suppose des connaissances en acte, antérieures aux habitudes, savoir la connaissance des termes des principes; et parce qu'il en suivrait que ce ne serait pas l'intellect agent qui rendrait les choses intelligibles en acte (i).
27. Suite de l^vrgument. — Cette doctrine sur l'acquisition par voie d'abstraction des idées que le Professeur Ubaghs veut innées est formulée plus expressément encore, s'il est possible, dans les Questions Disputées et dans la SomjJie Théologique. Au premier article de la Question De Magistro., S. Thomas enseigne que les espèces indéterminées et transcendantales, par lesquelles notre intellect conçoit directement les intelligibles indéterminés et transcendantaux, d'abord analytiquement, ensuite synthétiquement (l'être, le vrai, Tunité, etc., incomplexa\ les axiomes premiers, complexa)^ sont encore postérieures à l'action abstractive et sont produites par elle : ce qui, comme on le voit, est poser la thèse diamétralement contraire à la thèse des idées innées. Je ne puis vraiment pas comprendre comment Ubaghs, qui cite les paroles textuelles du saint Docteur, n'a pas remarqué qu'elles suffiraient seules à mettre en pleine lumière la pensée
(i) Quidam posuerunt intelleciiim agentem idem esse cum intellectu, qui est habitus principiorum. Quod esse 7ion potest, quia intellectus, qui est habitus principiorum praesupponit aliqua jam intellecta in actu, scilicet terminas principiorum, et sic sequeretur quod intellectus agens non faceret omnia intelligibilia actu. De Anima. Lib. III. Lee. X.
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du Saint dans cette controverse idéologique: « Par rapport à l'acquisition de la science, il faut dire que certaines semences des sciences préexistent en nous, savoir les premières conceptions de l'intellect, qui sont connues aussitôt par la lumière de l'intellect agent au moyen des espèces abstraites des choses sensibles, qu'elles soient complexes, comme les dignités, ou incomplexes, comme l'être^ et Viin^ et autres semblables que l'intellect appréhende aussitôt (]). w Peut-on mettre ce langage d'accord avec celui d'Ubaghs ?
Je n'en finirais pas si je voulais rapporter les autres textes I semblables, et cependant je ne puis moins faire que d'en citer encore un, tout doctrinal, qui est un vrai trésor pour notre problème, et qui, pour cela, terminera très bien notre Commentaire.
Dans la P. I-II, Qu. LI. Art. I., le saint Maître cherche : Utriim aliqiiis habitus sit a natiira? La question seule dit que l'article doit se rapporter à ce qui nous occupe; étudionsle donc avec toute notre attention. Et pour être plus bref, restreignons-nous à considérer ce qui y est enseigné touchant les habitudes intellectuelles. Le saint Docteur, avec son exactitude habituelle et inimitable, distingue ce qu'il y a de subjectif et d'objectif dans les susdites habitudes. Le subjectif est la nature de l'âme humaine, avec la faculté intellective essentiellement inclinée vers l'objet qui lui est propre, avec sa lumière de l'intellect agent qui est comme un principe de science, selon l'expression du même saint Maître (L Qu. CXVIL Art. I), inclination qui n'est pas encore habitude, mais seulement commencement d'habitude et qualité de la faculté intelligente: « L'inclination vers les objets propres, qui semble un commencement d'habitude,
(i) Diccndum est de scientiae acqiiisitionc qiiod praccxistnnt in nobis qiiaedam scientiariim semina, scilicct primae conceptiones intcllecîus, qitae statim lumine iniellcciiis agentis cognoscitntur per specics a sensibilibus abstractas, sive sint complexa, ut dignitates, sive incomplexa, siciit ratio cutis et iinius et Inijiismodi, qiiae statim inicllectiis appreheudit. Loc. cit.
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dit-i!, n'appartient pas à Thabitude, mais plutôt à la règle même des puissances passives i). » Toute cette partie subjective nous la recevons de la nature, elle est certainement innée en nous.
Les intelligibles sont Vobjectif^ et les habitudes intellectuelles sont ordonnées pour eux, comme pour leur terme spécificatif. Finalement, comme intermédiaires entre le subjectif et l'objectif, entre la faculté inclinée vers son objet et l'objet lui-même, il y a les espèces intelligibles qui, informant l'intellect et le constituant en acte premier, déterminent objectivement ses connaissances. Et si ces connaissances ont pour objet des propositions connues par elles-mêmes, l'habitude, c'est-à-dire la connaissance habituelle est subitement formée, par la raison que ima propositio pev se nota coiivincit intellectiun ad assentiendum Jirmiter conclusioni (Ibid. Art. Illi.
Cela étant posé, nous pouvons demander: i" la connaissance des premiers principes considérée subjectivement, c'està-dire en tant quelle détermine dans l'âme une ferme adhésion ou conviction de la vérité de ces principes, est-elle de la nature? Oui, répond S. Thomas, et sous ce rapport intellectus principiorum dicitiir esse habitiis naturalis. Ex ipsa enim natiwa animae ijiiellectualis convenit homijii, qiiod statim cognito qiiid est totinn, et quid est pars, cognoscat quod onine totiun est majns sua parte : et si?nile est in caeteris. 2° Mais, puisque la connaissance ne peut avoir lieu si l'àme n'est préalablement informée par les espèces intelligibles respectives, ces espèces sont-elles aussi elles-mêmes naturellement innées, de sorte qu'on puisse dire aussi sous ce rapport que intellectus pri?icipioru?n est habitns naturalis ? Non, répond le Maître : Sed quid sit totum, et
(i) Inclinatio ad objecta propria, quae videtiir inchoatio habitus non pertinet ad habitum, sed magis pertinet ad ipsam raiionem potentiarum (1. II. loc. cit.'.
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qiiîd sit pars, cog7ioscere 7ion potest iiisi per species intelîiffibiles a phantas77iatibiis acceptas. Et propter hoc Philosophus ifi Jîne Posteriorum ostendit, qiiod cognitio principioriim provcjiit nobis ex sensu.
Je soumets cette réponse avec ses expressions propres (/;; terminis)^ aux méditations de tous ceux qui croient que saint Thomas est plus ou moins partisan des idées innées ; ils y pourront voir en quel sens le Maître a dit : pr^aeexistiint in iiobîs qiiaedam scient iarum semi?ia. 1Aq.ïs j'en reparlerai ailleurs.
28. Examen des explications d'Ubaghs. — Maintenant il nous reste encore à examiner les interprétations d'Ubaghs sur la Leçon X% du Liv. III. De Anima., interprétations que j'ai rapportées plus haut (i\ Or, je dis que ces expressions: Intellectus possibilis noji habet determinate naturam aliciijus rerwn sensibiliiim etc, ne peuvent pas faire conclure que saint Thomas restreint la potentialité primitive de l'intellect humain aux seules espèces représentant les natures déterminées des choses sensibles, selon l'interprétation d'Ubaghs. Rien de plus vrai. Ce mot d'Aristote est célèbre dans l'École: Anima intelligejido fît otnnia., parce que in tantum intellectus cognoscit i?i quantum cognitum est in cognoscente et fit quodaynjuodo umim cum cognoscente (S. Th. passim); car l'intellect étant infini dans l'ordre extensif(non compréhensif) des intelligibles, il est très vrai que anima intelligendo Jît omnia.
Mais peut-être notre âme est-elle, en elle-même et par sa nature, quelque espèce déterminée des choses sensibles, dont les essences sont les objets propres de son entendement, dans l'état actuel de son union avec le corps, union qui l'oblige à saisir les choses spirituelles ad modum i^erum corporearmm ? Non, très certainement : intellectus possibilis Jion habet dete?^-
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minate natiirajn rerum sensîbilhmi ; en effet cette détermination intrinsèque empêclierait que l'intelligence pût se développer et sortir des bornes de cette même nature sensible déterminée, en qui elle serait (c'est l'hypothèse) fixée et classée; de la même manière que la faculté visuelle ne pourrait plus voir indifféremment toutes les couleurs, si elle était intrinsèquement imprégnée de la couleur jaune ou rouge. Donc, si notre intellect peut recevoir et connaître toutes les espèces des natures sensibles, c'est qu'il n'est déterminément aucune de ces espèces ; ou encore, c'est qu'il est indéterminé pour n'importe quelles espèces de ces mêmes natures. D'autre part, nnumquodlibet intelligibile est aligna determiriata tiatiira alicujiis speciei, et par conséquent dès que l'intelligible est reçu dans l'intellect, il lui ôte actuellement sa native indétermination, en le déterminant par la connaissance de tel ou tel objet. Donc, est intellectus possibilis in potentia ad intelligibiîia siciit iyideterminatimi ad determinatimi... Unde siipra dixit {Philosophus) quod intellectus possibilis cornparatin- ad intelligibilia sicut tabula ad determinatas picturas. En suivant cette doctrine, je ne vois pas de limites à la potentialité de l'intellect.
2g. Continuation du même sujet. — Pour rendre encore plus évident combien le texte qu'il cite est peu propre à fournir à Ubaghs ce qu'il veut en déduire, vo3^ons quel but S. Thomas s'est proposé dans cette même Leçon. Il veut établir la manière très diverse dont l'intellect possible et l'intellect agent sont en rapport avec les intelligibles : Qiiomodo intellectus possibilis sit i?i poteîitia ad intelligibilia, et quomodo intelligibilia, simt in potentia j^espectu iîitellectus agentis. Or, poursuit S. Thomas, l'intellect possible est, relativement à ses intelligibles, comme un sujet indéterminé et déterminable en présence d'un principe déterminé et déterminant, sicut indetenninatum ad determinatU7n. Et la raison en est que l'intellect possible n'est déterminément aucune des natures ou
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qidddités sensibles (natures qui, dans l'état présent, sont les objets proportionnés à notre intellect) ; tandis que ces mêmes natures sont déterminées en elles-mêmes, c'est-à-dire qu'elles existent en une espèce déterminée, et que pour cela elles peuvent informer et déterminer l'intellect : Nam intellectiis possibilis non habet detenninate naturam aliciijus rerum sensihilium ; iinumquodqiie autem intelligibile est aligna determinata natiira aliciijus speciei. L'intellect possible ressemble à une toile qui par elle-même ne porte aucune image déterminée, mais qui peut les recevoir toutes, et qui est actuée ou déterminée par l'image que le peintre y a représentée : lîitellectus possibilis comparatnr ad intelligibilia siciit tabula ad deterniinatas picturas.
Nous dirons la même chose de l'intellect agent, toutefois avec cette différence très capitale que, tandis que l'intellect possible est indéterminé au sens susdit, et que de plus, il ne peut aucunement former de lui-même les espèces intelligibles, mais qu'il est limité dès le principe à les recevoir, comme les sens externes reçoivent les espèces sensibles et ne les forment point ; l'intellect agent, au contraire, a la vertu de séparer l'élément universel de l'élément individuel dans l'objet de la sensation, et de former ainsi les espèces intelligibles qui informent l'intellect possible. D'où il suit que l'intellect possible est doublement passif, et parce qu'il passe de l'état de pure potentialité à l'acte, et parce qu'il ne forme pas luimême les espèces intelligibles d'après les phantasmes. L'intellect agent, au contraire, est puissance active, parce que son activité, qui est la vertu abstractive, forme les espèces intelligibles ou idées. — C'est la doctrine développée par S. Thomas dans la Leçon citée sur le Troisième livre de Anima d'Aristote.
3o. Conclusion de la première partie du problème. — Je crois avoir répondu exactement à la première partie du problème, dans laquelle je m'étais proposé de déterminer
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ia nature et l'extension objective de la potentialité originelle de l'intellect humain, en suivant les enseignements du Docteur angélique, S. Thomas d'Aquin. Pour mieux atteindre mon but, je me suis aidé des Commentateurs (avec trop de parcimonie peut-être), et j'ai cherché le vrai sens des doctrines thomistes, en comparant les textes, en expliquant S. Thomas par S. Thomas (i). Cette étude a eu pour résultat d'établir i" que la passivité ou potentialité primitive de notre intellect s'étend, selon le saint Docteur, non-seulement à la connaissance actuelle mais encore à la connaissance en acte premier, aux espèces intelligibles ; 2" que cette même potentialité n'est point partielle, mais universelle et absolue, et qu'elle exclut tout ordre d'idées. Je crois avoir démontré que cette conclusion est rigoureusement la doctrine de S. Thomas.
Je pourrais donc passer à la seconde partie du problème qui comprend les textes jugés favorables aux idées innées; mais le lecteur exige sans doute que je réponde d'abord aux raisons apportées par le savant Ubaghs, pour expliquer dans le sens des idées innées les textes cités au commencement de cette discussion (2), et qui, pris à la lettre, Ubaghs le reconnaît, excluent ces mêmes idées.
(i) C'est à mon sens la vraie méthode pour étudier avec fruit les doctrines thomistes et pour aller au fond des questions que d'expliquer S. Thomas par S. Thomas, recueillant d'abord les principes avec la plus grande exactitude, pour les confronter ensuite avec les doctrines éparses dans ses œuvres, et les méditer à leur lumière. Je n'entends cependant pas qu'on doive se passer de consulter les Commentateurs; il est parfois nécessaire de recourir à eux, spécialement aux plus savants, et de ne pas s'éloigner sans de graves motifs de leurs interprétations; je veux dire seulement qu'il ne faut pas se servir des Commentateurs par le motif peu sage d'aller vite ou d'éviter la peine, de manière à en faire le but principal de l'étude. S. Thomas d'abord : par lui on apprendra toujours à connaître ce que valent ses Commentateurs, tandis que ceux-ci n'apprennent ni toujours ni sûrement à connaître S. Thomas.
(2) Voir le Chapitre II.