‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 75 sur 100 · CHAPITRE VI. — ARGUMENTS DU PROFESSEUR UBAGHS 04I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — ARGUMENTS DU PROFESSEUR UBAGHS 04I

cognitio contingit secimdtim quod cognitum est in cognoscente (ij. Il n'est toutefois pas possible que les essences des choses sensibles, qui sont cependant les objets connaturels de nos connaissances actuelles, soient dans notre intellect telles qu'elles existent physiquement hors de nous, mais il convient qu'elles y soient d'une manière conforme à la nature de l'intellect: cognitum autem est in cognoscente secundiim modum cognoscentis (2). L'être de l'intelligible qui est dans notre intellect, et qui en détermine objectivement les connaissances, doit donc refléter ou représenter de quelque manière l'intelligible lui-même, en qui ces mêmes connaissances ont leur terme; autrement l'union entre l'intelligent et Tintelligible serait vaine et ridicule. D'où S. Thomas émet cette grave sentence: Hoc enim aniinis oinniiim cominunitcr inditwn fuit, quod simile simili cognoscitur (3). Ces similitudes, mo3'en

(i) Summa Tiicol. I. Qu. XII. Art. IV. et alibi passini. — Quiconque n'est pas entièrement étranger aux doctrines thomistes sait l'immense parti que le Docteur angélique a tiré de ces principes idéologiques pour la science de la théologie, et plus spécialement pour fonder sa théorie sur la vision béatitique; théorie qui est un vrai chef-d'œuvre et qui seule suffirait à justitier le nom d'Angélique, donné d'un commun accord à S. Thomas d'Aquin.

(2) Summa Theol. I. Qu. VII. Art. IV.

(3) Summa ThcolA. Qu. LXXXIV. Art. II. « Adverte hic, dit Cajétan, quod V fundamentum illud commune veriim in se est, et ideo commune fuit et est sa. (( pientibus et insipientibus : scd quia maie intellectum fuit, ideo fuit occasio « erroris. » Et de même que ce principe simile simili cognoscitur fut mal com. pris par quelques-uns des anciens, ainsi il fut et il est encore toujours mal compris par beaucoup de modernes écrivains philosophes, qui font la guerre aux idées ou espèces intelligibles en tant que médiatrices entre l'intellect et l'objet intelligible; et qui vont jusqu'à dire avec Cousin que ces images représentatives conduisent au sensisme et au matérialisme. Il me semble que ces plaintes et ces accusations viennent d'un faux raisonnement. Si les idées sont appelées images (S, Thomas ne se sert pas de ce mot dans la question présente), elles le sont seulement par analogie avec les images matérielles, et parce que, comme les images, elles représentent quelque chose; il n'y a pas d'autre similitude. Aussi l'argumentation de Cousin, bonne contre le sensisme de Locke, ne conclut-elle rien contre les idées prises dans le sens thomiste expliqué ci-dessus. Au reste, que ceux à qui ne plaisent pas ces idées intermédiaires expliquent comment est possible sans elles le passage de l'intellect de son état d'indéterminatien à l'état d'entendement actuel et déterminé. Antiqui pliilosophi, dit encore S. Thomas, quasi ab ipsa veritaic cuacti somiiia-

042 UBAGHS ET L IDEOLOGIE DE S. THOMAS

terme entre Tintellect et les intelligibles et lien d'union entre eux, sont précisément les idées ou espèces intelligibles. D'où il suit que les espèces ne sont pas Tobjet de nos connaissances directes, ni ce qui est saisi directement; mais qu'elles sont le moyen par lequel l'intellect entend ou connaît: species intelligibilis se habet ad intellectiun, lit quo intdligit... Id qiiod intelligitur primo est res, ciijus species intelligibilis est similitudo (i). En effet, l'intellect est par lui-même indéterminé à saisir actuellement tel ou tel intelligible déterminé, et il est tiré de cet état d'indétermination par l'espèce intelligible représentative qui, ainsi que je l'ai répété souvent, informe, détermine Tintellect et le constitue en acte premier. En sorte que rintellect et l'espèce forment un même principe d'entendement; l'intellect étant le principe actif et vital, et l'espèce étant, pour ainsi dire, la forme objectivement déterminative du même intellect: « Comme l'unité simple d'un être résulte de la forme naturelle, en qui il a l'être, et de la matière; ainsi l'acte d'intellection fait une même chose de la forme par laquelle Tintellect connaît, et de l'intellect lui-même... Dans l'intellect, il faut regarder l'intellect lui-même comme la matière, et l'espèce intelligible comme la forme; et l'intellect en acte sera comme le composé des deux (2).

Ces principes étant posés, la conséquence suit très claire et certaine. Il est impossible que l'action directe, en tant qu'elle émane d'un principe actif quelconque, se termine au même principe comme tel; c'est évident d'après les termes eux-

bant quodammodo veriiatem. Veritas autem est qiiod cognitio fit per similitudinem rei cognitae in cognoscente ; oporiei enim qiiod res cognita aliquo modo sit in cognoscente. In primum De Anima, Lect. IV.

(i) Siimina Theol. I. Qu. LXXXV, Art. II.

(2) Sicut ex forma naturali, qiia aliquid habet esse, et materia, efficittir iinum ens simpUciter ; ita ex forma qua inîellectiis intelligit, et ipso intellectu fit imum in intelligendo... In intellectu autem oportet accipere ipsum intellcctum quasi materiam, et speciem intelligibilem quasi formam : et intellcctus in actu erit quasi conipositum ex utroqiie. Summa Theol. Supplem. Qh XCII, Art. I.

Page 1