UN DOUTE PAR RAPPORT A LA SECONDE PARTIE DU PROBLÈME
Sommaire. — 35. Question. — 36. Pour S. Thomas les premiers principes ne sont pas innés dans un sens absolu, mais d'une certaine manière. — Sy. Autres textes de S. Thomas.
35. Question. — Qu'on me permette de proposer sur cette seconde partie du problème un doute qui paraîtra peut-être étrange au lecteur: Est-il vrai que S. Thomas affirme d'une manière absolue que les premiers principes de la science spéculative et pratique sont innés en notre âme ? Dès les premières pages de cet écrit (i) j'ai déclaré que, entre les textes pour et contre les idées innées rapportés par Ubaghs, la contradiction n'était même pas apparente : le moment est venu de prouver mon assertion, en répondant au doute proposé.
36. Pour S. Thomas les premiers principes ne sont pas INNÉS DANS UN SENS ABSOLU MAIS d'une Certaine manière. —
La science dans notre âme est le fruit du raisonnement, et
(i) Chap. Il, n. 1 1.
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je raisonnement est le mouvement ou le passage intellectuel de la raison humaine du connu à l'inconnu, des principes aux conclusions qui sont les objets de la science proprement dite. La certitude de la connaissance des conclusions s'acquiert donc en dirigeant la lumière des premiers principes sur la vérité de ces mêmes conclusions. Ce qui se fait non-seulement dans la s3-nthèse de nos connaissances par la voie du syllogisme, quand les principes sont le point de départ ; mais encore dans l'anah^se, quand les principes eux-mêmes deviennent le terme, l'esprit remontant des conclusions jusqu'à eux : lit sic intdlectus inveniaîur rationis priiicipium quantum ad viam invcnicndi, terminus vero quantum ad i>iam judicandi fij.
Mais si nous connaissons les conclusions par le moj'en des principes, les principes eux-mêmes par quel moyen les connaissons-nous ? Aristote, dans le dernier Chapitre du second Livre des Postérieurs analytiques, sur lesquels S.Thomas dans les dernières années de sa vie a écrit de très précieux commentaires, propose cette question : Qiiomodo cognoscantur prima principia ? Ces principes sont-ils innés ? Sont-ils acquis ? Utrum habitus istorum principiorum fiant in nobis cum prius non fuerunt ; vel in nobis fuerunt^ sed tamem nos latcbant. Il y a un égal inconvénient, semble-t-il, à dire dans un sens absolu qu'ils sont innés, ou qu'ils sont acquis.
Ils ne sont pas innés ; car la certitude des principes premiers est, quant à la fermeté de l'adhésion mentale, plus grande que la certitude des conclusions démontrées, puisque les conclusions, au moins dans l'ordre logique, reçoivent leur certitude des principes. Or la certitude des conclusions démontrées, qui est la science, ne pouvant être dans l'âme sans que Tàme le sache ou en ait conscience, puisque avoir la science d'une chose, c'est savoir que la chose ne peut être autrement qu'elle nous est connue; donc, bien moins serait-il possible que la
(i) Qq. Disp, De Veritate. Qu XV. De Ratione superiori et uiferiori, Art. I.
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connaissance des principes premiers et immédiats (ùt en nous, sans que nous en eussions conscience. Tel est l'obstacle auquel on va se heurter en admettant Tinnéitc des principes premiers et immédiats : leur connaissance serait toujours en nous, et à notre insu: Miilto minus potest esse quod aliquis habeat cognitionem principiorum inwiediatorunif et lateat ipsum. Qjiod tamen inconveniens sequeretiir, si habitiis hiijiismodi inessent, et laterent.
D'autre part, dire que ces principes sont totalement acquis c'est aller se jeter dans une difficulté égale, sinon plus grande. En effet, apprendre une chose ignorée auparavant, c'est la déduire d'une connaissance non-seulement antérieure à la connaissance acquise, mais encore plus certaine qu'elle, puisque la connaissance postérieure étant déduite de l'antérieure, il est clair qu'elle en reçoit toute sa certitude. Or quelle connaissance plus certaine peut-il y avoir que celle des premiers principes ? Il ne paraît donc pas qu'on puisse dire, dans un sens absolu, que ces principes sont acquis : Ujide non videtiir quod possimus ea cognoscere, cum prius non cognoi^erimus.
Si quelqu'un contestait la rigoureuse exactitude de cette double argumentation, je ne voudrais pas disputer avec lui, mais je l'avertirais qu'Aristote et que S. Thomas avec Aristote ne se proposaient point, par ces raisonnements, d'établir comme vraies les deux conclusions contradictoires qu'ils amènent ; ils voulaient seulement s'ouvrir la voie pour arriver à trouver l'origine des principes du savoir dans notre âme. Une chose est certaine, c'est que des deux arguments cette même conclusion découle directement, savoir : que si les premiers principes ne sont pas totalement acquis, ils ne sont pas davantage totalement innés : Coîicludit ex praemissis duabus l'ationibus quod neque possibile est set?iper habere co gnitionem lioriun pri^icipioi'um, quae noslateant : 7ieque etiam possibile est quod in nobis generetur de novo taîis cognitio, omnino ignorantia praecedente et 7wn aliquo alio hcibitu.
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37. Autres textes en faveur de l'innéité quodam modo DES premiers principes. — S. Thomas tient constamment dans ses autres œuvres un langage semblable en substance, mais plus explicite dans la forme. Le lecteur me permettra de rapporter quelques autres textes du saint Docteur; car je ne pourrais résoudre autrement le doute proposé au commencement de ce chapitre.
Dans les commentaires sur le second livre des sentences, Dist. XXIV, Qu. II. Art. III, il dit que les principes spéculatifs et pratiques ne sont pas innés, mais qu'ils le sont cependant de quelque manière, ?io?i înnati mais in certo modo innati. « De même que le vrai logique dans les choses spéculatives se déduit de quelques principes connus par eux-mêmes et dont l'habitude est dite l'intellect; ainsi faut-il que le vrai pratique soit déduit aussi de principes connus par eux-mêmes, tels que : // ne faut point faille le mal ; il faut obéir aux commandeinents de Dieu^ et autres, dont l'habitude est la syndérèse. D'où je remarque que la syndérèse est distinguée de la raison pratique, non à la vérité par la substance de la faculté, mais par l'habitude qui est de quelque manière innée en notre âme, grâce à la lumière de l'intellect agent, comme aussi est innée de la même manière l'habitude des principes spéculatifs, tels que : le tout est plus grand que sa pa?^tie et semblables, quoique nous a3^ons besoin des sens et de la mémoire pour arriver à la connaissance déterminée des principes (i). ))
Dans le second livre des Postérieurs analytiques déjà cités,
{i) Sic ut enim ratio in speculativis deducitur ab aliqidbus principiis jrer se notis, quorum liabitus dicitur intellectus ; ita ctiam oportet quod ratio practica ab aliquibus principiis per se Jiotis deducatur, ut, quod est malum non esse faciendum; prœceptis Dei obediendum fore, et sic de aliis: et horum habitus est synderesis. Unde dico, quod synderesis a ratione practica distingiiitiir, non quidem per substantiam potentiae, sed per habitum, qui est quodam modo innatus menti nostrae ex ipso lumine intellectus agentis, sicut et habitus principiorum speculativorum, ut, omne totum est majus sua parte, et luijusmodi licet ad dcterminationem cognitionis eoriim sensu et memoria indigeamus.