‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 83 sur 100 · RÉPONSE A LA PREMIÈRE DIFFICULTÉ · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LA PREMIÈRE DIFFICULTÉ

Pourquoi les premiers principes sont naturellement connus

Sommaire. — 43. Réponse. — 44. Question sur la certitude des premiers principes. — 45. Solution. — 46. Objection et réponse. — 47. Ordres de spécification et d'exercice. — 48. Etat de l'esprit dans les certitudes médiates. — 4g. Etat de l'esprit dans la certitude immédiate des principes premiers. — 5o. Objection et réponse. — 5i. Conclusion du chapitre.

43. Réponse. — Si le lecteur ?se souvient des paroles de S. Thomas que j'ai rapportées au chapitre V de cet écrit, je suis sûr qu'il prévoit la réponse à faire à la première difficulté: Pourquoi les premiers principes sont-ils innés ou naturellement connus ? Ex natura animae intellectualis^à.isa.\s-]Q. avec S. Thomas, convenit homini, quod statim cogiiito qiiid est totiim et qiiid est paj^s, cognoscat quod omne totiim est majîis sua parte: et simile est m caeteris. Si donc ces principes sont connus et tenus pour très certains, et l'on ne peut les connaître autrement que comme vrais ex natura animae^ on pourra dire, même rigoureusement parlant, qu'on les connaît naturellement. C'est en substance une des réponses à la difficulté proposée; mais le sujet que nous traitons mérite des

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développements plus étendus et plus approfondis, et nous les donnerons selon notre pouvoir.

44. Question sur la certitude des premiers principes. — Demander pourquoi nous tenons les premiers principes pour très certains, c'est faire une question délicate et d'une suprême importance, par la raison que si la réponse laisse vaciller la certitude si peu que ce soit, la science est perdue. Tant qu'il s'agit des conclusions scientifiques, des certitudes médiates, nous nous appuyons sur les principes d'où les conclusions reçoivent lumière et stabilité; mais pourquoi sommes-nous très certains de la vérité des premiers principes ? pourquoi tout effet a-t-il sa cause ? pourquoi le tout est-il plus grand que sa partie ? pourquoi une chose ne peut-elle être et ne pas être eJi même temps ? De telles questions dans la bouche du sceptique vont à chasser de l'esprit toute certitude, chacun le comprend; mais les mêmes questions étudiées et élucidées avec le soin et la mesure qu'elles méritent tendent à asseoir le fondement de l'édifice scientifique.

45. Solution. — A la difficulté proposée on répond très judicieusement que la certitude dont il s'agit est produite par l'évidence immédiate et objective des principes euxmêmes, en ce que l'âme interius in ipsa rei essentia l'eritatcm quodammodo legit (i); portée par sa nature au vrai qui est son objet et sa perfection, elle se repose en pleine sécurité dans l'adhésion aux premiers principes, dont la vérité se manifeste à son regard avec tant d'évidence qu'elle n'a plus même la possibilité d'en douter, 'ou de penser autrement. Proprium... est horum principiorum, quod non solum necesse est ea per se vera esse; sed etiam necesse est videri quod sint pcr se vera. Nullus enim potest per se opi?iari contraria eorum (2).

(i) Qq. Disp. De Vcritatc Qu. XY. De Raticnc superiori et inferiori. Art. I. (2) In. Lih. L Posieriorian analviic. Lcct. XIX.

Néanmoins, toute vraie que soit cette réponse, elle est incomplète, paice qu'elle laisse à expliquer comment l'intelligence peut lire la vérité des choses dans leur essence.

Pour que cette intuition ait lieu, il est nécessaire que l'intelligible soit présenté à l'intellect qui, le reproduisant idéalement en lui-même par le verbe mental (verbo mentis)^ se le rend présent et manifeste par cette reproduction, de sorte qu'il en voit la vérité dans l'évidence objective elle-même de l'intelligible. Mais comment s'opère cette manifestation de Tintelligible à l'intelligence, et quelle en est la cause ? c'est ce que ne dit pas la réponse donnée plus haut, et c'est ce que nous devons dire.

Considérons un fait qui arrive chaque jour, surtout dans les écoles. Le professeur formule une thèse quelconque ; afin de la prouver il présente aux intelligences de ses élèves un principe, par exemple : pars totiim ici qiiod est totius est. Il présente ce principe à tous, avec les mêmes paroles et les mêmes éclaircissements. Or, nonobstant l'attention que tous, on le suppose, donnent à ce qu'ils entendent, tous néanmoins ne saisissent pas de même le principe émis. Quelques-uns en perçoivent clairement toute la lumière, d'autres parviennent à peine à en saisir quelque chose, et enfin il en est qui ne le comprennent aucunement. Cette diversité d'effets ne provient certainement ni du professeur ni de la vérité proposée, mais on l'attribue avec raison à la vivacité ou à la lenteur de l'intelligence des élèves. Le même phénomène se produit en tout homme. D'abord on saisit imparfaitement une vérité, on voit un principe sans aller plus loin; puis on y revient par la réflexion, et la vérité vue d'abord imparfaitement se voit plus clairement, on la pénètre plus à fond, on en découvre les propriétés ignorées, et l'on s'avance ainsi de la simple connaissance à la compréhension.

Quelle est la cause de ce phénomène ? 11 est clair qu'un tel

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phénomène n'est pas possible si l'on n'admet pas que l'intellect agit sur l'intelligible, non-seulement pour le reproduire idéalement en lui-même, comme il a été dit, mais aussi pour le reproduire de manière à se le rendre manifeste ; c'est donc de la plus ou moins grande puissance pour reproduire et manifester l'intelligible que dépend naturellement la certitude des connaissances individuelles. De là, appliquant aux faits de l'esprit le mot lumière, comme on y applique le terme voir, nous pourrons et nous devrons dire que l'âme a, en elle-même, une lumière capable d'illuminer ou de manifester les intelligibles à l'œil de l'intelligence, et d'opérer ainsi la vision de leur vérité (i).

Notons ici combien S. Thomas se montre soigneux de mettre sa doctrine à l'abri des fausses interprétations qui voudraient y voir le sensisme. Il avait dit avec Aristote que les principes des sciences et des arts nous viennent des sens à l'origine, et il ajoute aussitôt: Qu'on ne croie pas cependant que les sens suffisent à former la connaissance des premiers principes, comme le pensèrent quelques philosophes anciens qui ne surent ou ne voulurent pas jdistinguer l'intelligence des sens; car il est nécessaire d'admettre que l'âme, outre les sens, a une nature capable d'arriver à la connaissance des universaux, et de plus, la vertu d'abstraire des choses sensibles ces mêmes universaux, et de les illuminer de manière à ce que l'intellect en voie la vérité (2). C'est cette vertu abstractive et illuminative, et non les sens, qui est la cause principale

(i) I. Qu. LXVII, Art. I. et Qu. CLI, Art. I.

(2) « Posset antem aliquis credcre quod soins sensus vel memoria singulariiim «. sufficiat ad causandum iyitelligibilem cognidonem principiornm, siciit posue. « runt quidam antiqui non discernenies inter sensiim et intellectum. Et ideo ad « hoc exchidendum Philosophus sicbdit, qiiod ciim sensu oportet praesupponere « talem naturam animae, quae posset pati hoc, idest sit susceptiva cognitionis « universalis, quod quidem fit per intellectum possibilem, et iterum quod possit « agere hoc per intellectum agentem, qui facit intelUgibilia in actu per abs- « iractionem universalium a singularibus. » In Lib. II. Posteriorum analytic Lect. XX.

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