‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie Zigliara (volume 2)Chapitre 93 sur 100 · TROISIÈME DIFFICULTÉ · texte numérisé non relu

TROISIÈME DIFFICULTÉ

Comment les premiers principes et toutes les vérités sont cotimis dans les raisons éternelles.

Sommaire. — 57. Un argument de l'ontologisme. — 58. Dieu n'est pas le premier objet connu par l'esprit. — 59. Autorité de S. Augustin. — 60. La lumière de la raison. — 61. Dieu en tant qu'objet et principe de connaissance. — 62. Conclusion du chapitre.

57. UN ARGUMENT DE l'oxtologis.me. — Nous voici amvés à la dernière partie de notre étude. De ce que Dieu a doté notre âme raisonnable d'une lumière intellectuelle [ipsam ajiiniam intellectiiali limiine insignivit) par laquelle nous vo3'ons la vérité des choses, S. Thomas infère que notre intelligence voit cette vérité des choses dans les raisons éternelles de Tintelligence divine : Necesse est dicere qiiod anii7ia Juunana ojjinia cognoscat in rationibus aeternis^ per qiianim participationem omfiia cogiiosciinus . D'où il semblerait qu'on peut facilement tirer la conclusion que l'intuition de ces raisons éternelles est innée dans notre âme, comme qu'on veuille d'ailleurs expliquer la nature de cette intuition. Ainsi, ou à peu près, raisonnent quelques écrivains modernes, qui veulent faire de S. Thomas un patron de Tontologismc.

'iSo UBAGHS ET T.'tDKOLOGIE DF SAINT THOMAS

Si ceux qui aiment et cultivent la science thomiste font bon accueil à ces quelques pages, peut-être entreprendrai-je, dans un autre ouvrage, l'exposition de la nature et des propriétés de cette lumière intellectuelle dont le saint Docteur parle si souvent, et à laquelle, finalement, recourent les plus récents ontologistes pour étayer leur système de l'autorité de l'Ange de l'Ecole, Pour le moment, il suffit à mon but d'expliquer brièvement le sens de ces expressions: Anima humana omjiia cognoscit in i^ationibiis aeternis et autres semblables. Je démontrerai leur exactitude, encore qu'elles excluent toute idée innée dans notre âme. Ce sera la réponse à la troisième et dernière difficulté.

58. Dieu n'est pas le premier objet connu par l'esprit. — Dans la question LXXXVIP de la Somjtie théologiqiie (I. P.), cherchant si et comment l'esprit humain, dans le présent état d'union de l'âme et du corps, connaît les substances spirituelles supérieures à lui : Qiiomodo aniina hiimajia cognoscat ea^ qiiae supra se smit^ scilicet iiiimateriales siibstatitias, S. Thomas, dans le troisième Article, pose la question : Dieu est-il chronologiquement le premier objet connu par l'âme humaine, iitrum Deus sit primum, quod a mente hiimana cog7ioscitur. La réponse du saint Maître est négative, et il la donne comme le simple et évident corrollaire de son système idéologique : Ciim intelleclus hnmanus secundum statiim praesentis intae non possit intelligere siibstantias i7junateriales creatas, lit dictum est (Art. praeced.), miilto minus potest intelligere essentiam substantiae increatae. Unde sitnplicite?^ dicendum est, quod Deus non est primiu?i, quod a nobis cogîioscitur: sed magis per creaturas in Dei cognitionem pervenimus^ secundum illud Apostoli ad Rom. /.Invisibilia Dei per ea,qu£efactasunt, intellectaconspiciuntur. Pri?nii?n autem, quod intelligitur a nobis secundum statum pî^aesentis intae^ est qiiidditas rei materialis, quae est nostri intellectus objectum, ut multoties supra dictum est. 39. Autorité de S. Augustin. — ■ Cette doctrine si explicite

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semblait contredire celle du grand S. Augustin, qui affirme assez fréquemment que tout ce que nous connaissons nous le connaissons dans la lumière de la première vérité; paroles auxquelles saint Thomas a donné la forme de l'argumentation scolastique en ces termes: Ilhid, in qiio omnia alia cognoscwitur, et per qiiod de aliis jiidicamus^ est primo cogmltum a iiobis'^ sicut lux ab ocido, et principia prijiia ah intellectu. Sed omnia in luce primae Veritatis cog-nosci??iiis, et per eam de omnibus judicamus^ ut dicit Augustinus in lib. de Trin., et in lih. de Vera Religionc. Ergo Deus est id^ quod primo cognoscitur a nobis.

Go. Lumière de raison. — S. Thomas ne pouvait passer sous silence cette grave autorité, lui qui se glorifie de suivre très fidèlement S. Augustin et qui l'a pris pour son maître. Aussi, dans tous les passages (et ils sont nombreux) où il ramène la même question, il cite toujours ces mêmes autorités, se montrant très soigneux de les concilier avec ses propres doctrines.

Or, S. Thomas observe que connaître la vérité, c'est faire usage de la lumière intellectuelle : cognoscere veritatem est usus quidam^ i^el actus inteîlectualis luminis\ quia secundum Apostolum ad Eph. V. Onuie quod manifestatur hunen est (i). J'en ai donné ailleurs la raison (2). Mais cette lumière intellectuelle, naturelle à notre ame et qui illumine notre esprit dans la connaissance de la vérité, n'est et ne peut être qu'une très noble participation de la lumière divine, en qui sont contenues et vues par le divin intellect les raisons éternelles de toutes les choses; de la même manière que notre être est une participation de l'être de Dieu : Lumen intellectuale,quod est in nobis, nihil est aliud, quam quaedam participât a siinilitudo lu?ni?iis ificreati, in quo cojitineniur ratiories aeternae (3) S. Thomas

{i)Sum. Theol. I. II. Qu. CIX, Art. I.

(2) Chapitre IX.

(:') l. P. Qu. LXXXIV, Art. V. r,a lumière de la raison,*coinme Tôtre de Fàme,

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poursuit : Dieu est l'auteur de la faculté intelligente, et celle-ci peut voir Dieu : or, cette faculté intelligente ne pouvant être l'essence même de Dieu, il convient de dire qu'elle en est une participation par ressemblance. C'est pourquoi la faculté intellective créée est dite lumière intelligible, comme étant une espèce de dérivation de la Première Lumière : ce qui est vrai pour la faculté naturelle, comme pour toute perfection à elle surajoutée de grâce ou de gloire (i).

Nous pouvons donc dire avec S. Augustin, en toute vérité, que ce que nous connaissons, nous le connaissons dans la lumière de la première Vérité : non dans la lumière par essence, elle est Dieu même ; mais dans cette lumière créée et participée qui est dans l'intellect de chaque homme :/« luce primae veritatîs omjiia intelligimus et jiidicamus; in quantum ipsum Inmen intellectus nosîri, sive 7iaturaîe, sive gratuitum^ niliil aliud est, qiiam qiiaedatîi impressio (ou participatio) veritatis primae, ut snpra dictiim est. Qu. XII, Art. II. ■2). Pareillement, nous jugeons des choses par les principes premiers naturellement connus : or ces principes étant des ressemblances créées de la vérité incréée, on peut dire sans aucun inconvénient, qu'en jugeant la vérité des choses dans les premiers principes nous jugeons de la vérité des mBmes choses dans les raisons éternelles de Dieu, c'est-à-dire dans la vérité incréée; non, il est vrai, dans la vérité essentielle, comme si nous la pénétrions, mais, pour ainsi dire, dans l'image de cette même vérité participée. Prima principia quorum cognitio est nobis

sont des participations de Dieu ; mais non des émanations proprement dites, ni des particules, ni rien de l'essence divine ; ce sont des choses créées et finies.

(i; Deus est auctor inteUectivae virtiitis et ab intellectu videri potest. Et cum ipsa inteUectiva virtiis creaturae non sit Dei essentia, relinquitiir qiiod sii aliqiia participata simiiititdo ipsiits. Unde et virttts inteUectiialis creaturae lumen quoddam inteUigibile dicitiir, quasi a prima luce derivatum, sive hoc intelligatur de viriute naturali, sive de aliqua perfectione superaddita gratiae vel gloriae. I. P. Qu. XII, Art. II.

(■2) I. P. Qu. LXXXVIII. Art. III. ad i.

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