Le vrai point de la question consiste a préciser la
RAISON intrinsèque POUR LAQUELLE l'oRDRE NATUREL DE CONNAIS- SANCE DIFFÈRE DE i/oRDRE SURNATUREL. — Qu'il y ait par rapporta notre intelligence deux aspects divins différents, c'est une vérité dont on ne peut raisonnablement douter ni en théologie ni en philosophie. Le saint et œcuménique Concile du Vatican l'a solennellement défini dans sa troisième Session, et S. Thomas le prouve longuement par des arguments philosophiques dans le premier Livre du Contra Geiiti les (Cap. lIL),en se fondant surtout sur la disproportion qui est entre nos moyens naturels de connaissance et la nature de Dieu. Donc la question entre catholiques n'est pas et ne peut être sur le fait de ces deux aspects ou ordres de connaissance surnaturelle et naturelle, mais bien dans la détermination de la raison intrinsèque de cette division: dans cette raison seulement on peut voir s'il y a séparation entre les rationalistes ei les ontologistes,et si ces derniers sauvegardent en réalité, comme ils le disent, la vraie distinction des deux ordres. Appliquons -nous donc à donner une solution complète à cette question philosophico -théologique, dont l'importance est capitale.
328. Cette raison intrinsèque n'est pas formellement l^incoMPRÉHENsiBiLiTÉ DE DIEU. — Bien que les Bienheureux ne comprennent pas Dieu dans le sens rigoureux du mot comprendre^ le fini ne pouvant embrasser infiniment l'infini, comme le voudrait la vraie compréhension ; néanmoins ni les théologiens, ni le langage de l'Eglise n'ont coutume de distinguer dans les esprits bienheureux deux ordres de connaissance, naturelle et surnaturelle; et il n'est pas difficile d'en donner la raison. L'ordre surnaturel, comme je l'ai marqué plus haut, embrasse, en ce qui regarde notre connaissance actuelle, un ordre de vérités divines, à l'intelligence desquelles, quoiqu'elles soient très intelligibles en elles-mêmes, l'intellect créé, laissé à ses seuls moyens naturels de connaître, ne pourrait jamais par-
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venir. D'où, si un principe révélateur extrinsèque, quel qu'il soit, ne venait l'aider, l'intellect ignorerait essentiellement ces vérités et pour toujours. Or, pour l'intellect béatifié, en tant que tel, il n'y a pas de vérités divines qui surpassent sa capacité d'intellect béatifié ; car s'il est privé de la compréhension, cette privation dérive plutôt du mode de cognoscibilité de l'objet, que de la connaissance en elle-même.
Je m'expliquerai mieux par un exemple pris de S. Thomas. Soit la proposition : La sojnme des angles d'un triangle rectiligne équivaut à deux angles droits. Cette proposition, ou mieux, la vérité énoncée par cette proposition peut être et est en effet connue démonstratipement par les uns, par d'autres elle ne peut-être connue que comme probable (quelle qu'en soit la raison), d'autres enfin la croient uniquement parce qu'ils ont foi en la parole du maître. Evidemment la probabilité et la foi ne donnent pas la compréhension de cette vérité ; mais il serait absurde de dire que par la probabilité et la foi on ne connaît qu'une partie de la vérité et qu'on ignore l'autre; car la vérité de la proposition est non-seulement une, mais indivisible, et par conséquent elle est ou toute connue ou toute ignorée. Donc celui qui conjecture et celui qui croit connaissent toute la vérité énoncée, niais ils ne la connaissent pas en la manière qu'ils savent quelle est connaissable^ car elle est connaissable démonstrativement^ et elle n'est pas connue ainsi, c'est la supposition, par qui croit ou conjecture. Il y a totalité de connaissance en ce (qu'elle porte sur tout l'objet; il n'y a pas tota* lité de connaissance en ce que le mode de la connaissance n'est pas égal à l'intelligibilité dé l'objet, il n'y a pas compréhension. Ce phénomène a lieu surtout dans la vision béatifique. L'intellect béatifié voit toute l'essence divine, telle qu'elle est en elle-même; il la voit face à faCe, comme dit énergiquenlent la Sainte Ëcriture ; il la voit eil elle-même, dàrts ses relations intrinsèques et extrinsèques, dans ses attributs, etc. Dans la vision béatitifique on voit donc toute l'essence divine, dans sa
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totalité objective, dans son qiiid qiiod est^ comme on dirait dans l'école. Mais la divine essence étant infiniment visible, et Vinfinité de vision n'étant point dans une puissance finie, comme est l'intelligence créée, il suit que de ce côté il n'y a pas infinité de connaissance, il n'y a pas compréhensioji ; comme, du côté de la vision de toute la divine essence, il y a exclusion du double ordre de vérité (i).
Ecoutons S. Thomas parlant sur ce sujet d'une manière toutangélique. Il est impossible qu'un intellect créé comprenne l'essence divine, non parce qu'il en ignore quelque partie, mais parce qu'il ne peut parvenir à la connaître en la manière qu'elle est connaissable : hnpossibile est qiiod aliquis intellectus creatiis divinam essentiam compt^ehendat ^ Jion quia partent aliquam ejiis ignoret^ sed quia ad perfectiim modiim cognitio7iis ipsius pertingere non pot est [2). Et expliquant plus subtilement cette doctrine, le saint Maître ajoute : L'ange (et il faut dire de même de toute autre intelligence bienheureuse) voit toute l'essence divine, par la raison qu'il n'3^ a rien en elle qu'il ne voie (de sorte cependant qu'on entende ce toute privativement, et non positivement par la position des parties) ; et toutefois l'ange ne voit pas parfaitement, c'est-à-dire compréhensivement. Divina essentia ab Angelo tota videtur^ quia nihil ejus est non visum ab eo, ut scilicet \y totam exponatur privative^ non perpositionem partium;7ion tamen perfecte videt{l>). Remarquons, afin de dissiper les doutes, qu'on peut considérer trois manières de voir dans la vision. La première manière est prise du côté de celui qui voit absolument ; cette manière donne la mesure de la capacité de la vision, et en ce sens l'intellect de l'ange voit Dieu totalement, c'est-à-dire qu'il met toute sa
(1) Timc enim per aliud contemplamiir cum per umim possumtis essentiam illiits videre ut sciamus de eo qiiid est. Comprehenditur autem iUhis essentia, cum ita perfecte cognoscitur sicuti est. S. Thomas in Lib. De divinis }iominibus Cap. I. Lect. l. post. nied.
(2) Qq Disp. De Veritate, Qu. VIII. De cogniiione angelorum. Art II.
(3) Ib. ad I
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puissance d'intellection à voir Dieu : In visione qualibet tjHplex modiis considerari potest. Primus modus est ipsiiis videntis absolute^ qui est ?Jiensura capacitatis ejus ; et sic intellectiis ang-eli totalité}^ vidct Deum^ hoc est dictu^ totam vim intellectiis sîii adhibet ad videndiim Deum. L'autre manière est prise du côté de la chose vue, considérée en elle-même; cette manière n'est autre que la qualité de la chose même, un mode d'être, etc. Mais en Dieu la qualité ne se distingue pas de la substance, et son mode d'être est son essence elle-même. En ce sens les Anges voient Dieu totalement en ce qu'ils en voient tout le mode d'être, en voyant toute l'essence : Alius jnodus est ipsius rei in se, et hic modus nihil est aliiid quam qiialitas rei. Cum aiitem in Deo non aliud sit qualitas quam substantia^ modus ejus est ipsa essentia : et sic totaliter vident (Angeli) Deum^ quia vident totum modum Dei eodem modo quo totam essentiam. La troisième manière enfin regarde la vision elle-même qui tient le milieu entre le voyant et la chose vue : et en ce sens voir totalement signifie une manière de voir totalement en rapport avec la manière d'être de la chose vue, en sorte qu'elle est vue selon toute sa visibilité. L'essence divine n'est point totalement vue de cette manière par l'intellect créé et bienheureux, comme il a été démontré dans le corps de l'article. Ainsi celui qui sait que telle proposition est démontrable, mais qui en ignore la démonstration, sait bien tout le mode dont elle peut être connue, mais il ne la connaît pas dans le mode qu'elle est connaissable : Tertius est ipsius visionis., qui est médium intev videntem et rem visam^ et dicit modum videntis per comparationem ad rem visajn^ ut tune dicatur aliquis alterum videre totaliter, quando scilicet visio habet modum total em : et hoc est quando ita est perfectus modus visionis ipsius videntis., sicut est modus visibilitatis ipsius rei. Et hoc modo non totaliter videtur divina essentia, ut ex dictis pat et (i). Sicut aliquis
\i) In corp. art.
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qui sci't aliqiiam propositionem esse demonslrabilem, cujits demonstrationem ignorât^ scit quidem totum modiim cognitionis ejiis^ sed nescit eam secundum totum modum^ quo cognoscibilis est[i).
32g. Cette raison n'est pas la gradation de la vision
IMMÉDIATE DE l'eSSENCE DIVINE EN ELLE-MEME. Il CSt donC
manifeste que les bienheureux savent que Dieu est infiniment connaissable, mais ils ne le voient pas infiniment, c'est-à-dire ils ne le comprennent pas. Cependant ils voient l'essence divine en elle-même et face à face, comme il a été dit, et la vision béatifique ne laisse pas subsister en eux, comme dans l'intellect voyageur, la distinction des deux ordres de connaissance, naturelle et surnaturelle : ce qui signifie en d'autres termes que l'incompréhensibilité de Dieu, considérée en ellemême, ne constitue pas formellement l'ordre surnaturel.
Il est certain en outre que si tous les bienheureux voient à découvert l'essence de Dieu, tous ne la voient pas avec une égale perfection. En effet, la faculté de voir l'essence divine est communiquée à l'intellect humain par la lumière de gloire, et par suite, plus l'intellect créé reçoit de participation à cette lumière de gloire (participation qui, selon S. Thomas, P. I, Qu. XII, Art. M., est proportionnée à la charité envers Dieu, parce que la charité augmente le désir, et que le désir rend l'âme aimante plus préparée et disposée à recevoir le bienaimé), et plus parfaitement il voit l'essence de Dieu. Néanmoins ces divers degrés de vision dans les bienheureux ne constituent point dans les esprit inférieurs un ordre de connaissance surnaturelle, si l'on considère les degrés de perfection de la vision des esprits supérieurs. De même donc que l'ordre surnaturel n'a pas sa raison formelle dans l'incompréhensibilité de l'essence divine, ainsi il n'est pas non plus constitué par les divers degrés de vision de cette essence.
(0 Ib. ad 2.
33o. Cette raison intrinsèque consiste dans le 7noyen DIFFÉRENT DE CONNAITRE DiEU. — PouF qucllc raison y a-t-il donc, par rapport à nous, un ordre de vérités divines surnaturelles qui n'est plus formellement dans les bienheureux en tant que bienheureux? C'est que ceux-ci voient la divine essence à découvert, et non nous : de là, beaucoup de vérités qui sont au-dessus de notre puissance naturelle de connaître, doivent nous être manifestées par la révélation divine, tandis qu'elles sont manifestées aux bienheureux, et bien plus parfaitement, par l'essence de Dieu offerte sans voiles à leur intelligence. Mais pourquoi donc ne pouvons-nous pas voir aussi nousmêmes naturellement l'essence divine ?
S. Thomas est très explicite sur ce point: Parce que, dit-il, deux ordres de vérités divines existent pour nous, les unes accessibles, et les autres inaccessibles aux forces naturelles de la raison humaine, qui ne peut, par son énergie propre et naturelle, voir Tessence de Dieu ; et elle ne peut voir l'essence de Dieu parce que le moyen naturel, pour les créatures intelligentes, de s'élever jusqu'à Dieu, c'est la créature. Voici son profond raisonnement : Le principe de la connaissance scientifique d'un objet quelconque, c'est la définition qui nous donne la nature intime et substantielle de cet objet ; et ainsi la mesure de nos connaissances sur une chose sera justement la manière plus ou moins parfaite dont nous saisissons la nature ou l'essence de cette chose : Ciun principiiim totiiis scientiae quant de aliqua re ratio percipit sit intellectiis substantiae ejtis... oportet quod secundum modiim qiio substantia rci ijitelligitiir, sit eorum modiis, quae de illa re cognosciintiir. Par conséquent, si l'intellect humain comprend la substance de la pierre, par exemple, ou du triangle, rien de ce qui se rapporte à celui-ci ou à celle-là, ne pourra être regardé comme au-dessus de cet intellect. Unde si intellectiis hnmamis aliciijiis rei siibstantiam comprehendit^ piita lapidis vel trianguli ; nidliim intelligibilium illius rei facultatem hunianae rationisexcedet.