CHAP. III. — L ONTOLOGISME ET LE RATIONALISME
Mais il n'en arrive pas ainsi pour nous par rapport à Dieu : Quod qiiidem jwbis civca Deum non accidit. Car l'intellect humain ne peut par sa force naturelle s'élever jusqu'à comprendre la divine substance, parce que ses connaissances, dans l'état présent, commencent par les sens (63), et conséquemment ce qui ne tombe pas sous les sens ne peut être connu par notre intellect qu'autant que la connaissance peut en être inférée d'après les choses sensibles : Nam ad substantiain ipsins capiendam intellectiis humanus non potest natiirali virtiite pertingere^ cum intellectus nostri^ secundum modiim praesentis vitae^ cognitio a sensu mcipiat. Et ideo qiiae in sensu non cadiint^ non possimt humafio inteîlectu capi^ iiisi quatenus ex sensibus eorum cognitio colligitm\ Or les sensibles ne peuvent conduire notre intellect jusqu'à lui faire voir la substance divine en elle-même, puisqu'ils sont des effets en disproportion avec la perfection de leur cause ; ils peuvent seulement nous faire connaître abstractivement, non intuitivement, l'existence de Dieu et les attributs qui doivent nécessairement convenir à Dieu, comme principe des choses créées, à cause de l'étroite dépendance de ces choses avec leur Créateur : Sensibilia aiitem ad hoc ducere intellectum nostrum non possunt ut in eis divina siibstantia videatiir quid sit, cum sint effectits causae virtutem non adaequantes : ducitur tameyi ex sensibilibus intellectus noster in divinam cognitionem^ ut cognoscat de Deo quia est, et alia hujusmodi quae oportet attribui primo priyicipio (8i et suiv.).
Il y a donc des vérités divines absolument introuvables aux recherches de la lumière naturelle de la raison humaine, comme il en est d'autres qui lui sont accessibles. Smit igitur quaedam intelligibilium^ quae humanae ratioîii sunt pervia; quaedam vero quae omninovim humanae rationis excedimt (i).
Et ce que l'Angélique dit de l'intellect humain, il l'applique à
(i) Contra Gentiles, Lib. I. Cap. III. n. i.
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la connaissance naturelle de l'Ange, bien que l'Ange ne la commence point par les sensibles, mais par sa propre substance, qui est aussi un effet non égal à la substance divine: Quia ipsa substaniia Angeli^ per quam iti Dei cognitionem diicititr est effectiis causae virtutem 7ion adaeqiians (i). La connaissance naturelle de l'Ange se distingue cependant de la nôtre, en ce que l'Ange a un point de départ bien plus parfait, je veux dire sa propre substance ; et en outre son intelligence est considérablement plus pénétrante que la nôtre, et ainsi plus capable de découvrir plus distinctement en Dieu de plus grandes vérités (2).
33 1 C'est la doctrine du Concile du Vatican. — La doctrine de S. Thomas, enseignant que la connaissance d'ordre naturel ,sur Dieu est déduite des créatures, et que la connaissance d'ordre surnaturel, ne pouvant s'obtenir par les créatures, est fondée sur le critère de la révélation divine, a reçu, si je Tentends bien, une confirmation solennelle du saint Concile du Vatican. On lit en effet dans la constitution dogmatique promulguée dans la troisième Session : « L'Eglise catholique a toujours tenu et tient d'un consentement perpétuel qu'il existe deux ordres de connaissance, distincts non-seulement en raison du principe, mais encore en raison de l'objet : en raison du principe^ parce que nous connaissons dans l'un par la raison naturelle, et dans l'autre, par la foi divine; en raison de l'objet, parce qu'en outre des vérités auxquelles la raison naturelle peut parvenir, des mystères cachés en Dieu sont proposés à notre croyance qui ne pourraient être connus, s'ils n'avaient été divinement révélés. C'est pourquoi l'Apôtre qui atteste que les Gentils connurent Dieu par les créatures dit cependant, à propos de la grâce et de la vérité qui ont été apportées par Jésus-Christ : Nous parlons de la sagesse de Dieu en mystère, sagesse cachée que Dieu a prédestinée pour
(I) Ib. n. 2,
(3) Ib,
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notre gloire avant les siècles, et qu'aucun des princes de ce siècle n'a connue : — mais Dieu nous l'a révélée par son Esprit; car l'Esprit scrute toutes choses, même les profondeurs de Dieu. Et le Fils unique lui-même rend témoignage au Père, qu'il a caché ces choses aux sages et aux prudents et les a révélées aux petits (i). »
J'ai dit que cette doctrine du saint Synode est celle de S. Thomas solennellement proclamée comme la doctrine de l'Eglise catholique. En effet, suivant le saint Concile, l'ordre naturel a pour principe la raison , et l'ordre surnaturel a pour principe la foi : Princîpio qiiidem^ quia in alîero iiaturali raiioue, in altero Jîde divina cognoscimus. A ce passage se rapportent ces paroles de S.Thomas: Sunt quaedam intelligibilitwt quae humana^ rationi sunt pervia; quaedam l'eroquae omnino vim humanœ rationis excedunt^ et qui, pour cela, ne peuvent être le fruit de la raison, mais d'un assentiment venant de la raison, il est vrai, mais de la raison docile à l'influence de la volonté, comme pour la foi : Fide tenenda proponuntur il).
Toutefois l'assentiment de la foi aux vérités surnaturelles, comme celui de la raison aux vérités naturelles, doit avoir un principe objectif, un critère, dirons-nous, afin que cet assentiment ne soit pas aveugle, car, alors, il ne serait plus un vrai assentiment. Quel est donc ce moyen, ce principe qui dirige et
(/) Perpetuiis Ecclesiae catholicae consensus îcnuit et teneî, dupUcem esse ordinem cognitionis, non soliim principio, sed objecto etiam dislinctum : princîpio qiiidem, quia in altero naturali ratione, in altero fide divina cognoscimus : objecto autem quia praeter ea, ad quae naiuralis ratio periingere potest, credenda nobis proponuntur mysteria in Dco abscondita, quae nisi révélât a divinitus, innotescere non possunt. Quocirca Apostolus, qui a gentibus Deum per ea, quae facta sunt, cognitum esse testatur, disserens tamen de gratia et veritatc,quae per Jesum Christum facta est (Joan. I. \j.),pronuntiat : Loquimur Dei sapientiam in mysierio, quae abscondita est, quar.i pracdcstinavit Deus ante saecula in gloriam nostram, quant nemo principum hujus saeculi cognovit. — nobis autem revelavit per spiritum suum : Spiritus enim omnia scrutatur, etiam prof unda Dei (I. Cor. II. 7-9). Et ipse Unigenitus confiietur Patri, quia abscondit haec a sapientibus, et revelavit ea parvulis fMatth. XI. 23.)
(2^ I, Contra Gcntiles, Cap. V, in titulo Cap,
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soutient la foi ? C'est la révélation divine, dit le Concile, elle propose à notre croyance les vérités de l'ordre surnaturel, vérités qui surpassent tous les efforts de la raison humaine, comme dit S. Thomas, et qui pour cela sont un objet distinct des vérités divines naturelles : Mjsteria m Deo abscondita^ quae, nisi revelata divinitus^ innotescere fion possiint. Quelle est, au contraire, la voie que suit la raison pour arriver aux vérités naturelles sur Dieu, objet distinct des vérités surnaturelles ? Ce sont les créatures : A gentibiis Deiim per ea quae facta simt ^ cognitiim esse testatur (Apostolus) (i). Et S. Thomas: Ducitur ex sensibilibus intellectiis Jioster ùt divinam cognitionem^ ut cognoscat de Deo quia est, et aîia hujusmodi^ quae oportet attrib'ui pi^imo piHncipio.
Nous pouvons donc conclure que l'ordre des connaissances des vérités divines surnaturelles est fondé sur la lumière de la foi comme principe subjectif, et sur la première vérité révélant ces vérités, comme critère objectif; et que l'ordre naturel de connaissance est fondé sur la lumière de raison, principe subjectif de la science humaine (8i), et sur les créatures, comme moyen objectif lié avec les vérités divines naturelles. Cette conclusion, qui est entièrement indépendante des questions agitées en divers sens par les théologiens sur des arguments analogues, ne peut, si je ne m'abuse, être mise en doute ni par un philosophe sensé ni par un théologien catholique.
En confirmation de cette doctrine (si elle a besoin de confirmation) je citerai le célèbre Melchior Cano, docte entre les plus savants de son temps et de beaucoup d'autres époques, qui fait autorité en ces matières : « J'adhère à cet article de foi: Deus est trinus^ et à cet autre : Ecclesia non potest errare^ et à tous les autres points de la doctrine chrétienne par la foi
(i) Quidam philosophi hiijus miindi, dit S. Augustin, extiteriint, et hiquisieriint Creaiorem per creaturam ; quia potest inveniri per creaturam, evidenter dicente Apostolo, Invisibilia enim ejiis a constitutione mimdi, per ea quae facta sunt intellecta conspicimitur, etc. In Joann. Evang. Tract. II. num. 4. Opp. Tom. III. P. H.
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infuse ; non parce que Jean ou tout autre Ta dit, mais parce que Dieu l'a révélé; mais je crois immédiatement à cet autre: Deits revelavit^ parce que Dieu m'y pousse par un instinct spécial. Donc, du côté de l'objet la raison formelle motrice c'est la vérité divine qui révèle ; mais cette raison formelle objective ne suffit pas pour entraîner l'assentiment de la foi, sans l'intervention d'une cause intérieure, c'est-à-dire si Dieu ne le provoque par un concours gratuit et spécial. Ainsi pensent S. Thomas et S. Augustin. » Or, ce concours spécial et gratuit est la raison formelle subjective, la lumière de la foi : Ratio formalis assentiendi lumen fidei est quod Deus infundit credenti (i).