CHAPITRE V
Les Doctrines scolastiqiies
Sommaire. — 337. Les Scolastiques. — 338. Opinions de quelques-uns d'entre eux sur la démonstrabilité de l'existence de Dieu. Doctrine de S. Thomas. — 339. Cette doctrine est embrassée par le commun des théologiens et par l'Eglise. — 340. Elle contredit les principes de TOntologisme. — 341, La démonstration a priori de l'existence de Dieu. — 342. Question sur l'invisibilité de Dieu pour l'intelligence créée. Nature de la vision au sens rigoureux. — 343. Erreurs des Eunoméens et des Béguards. — 344. Profond raisonnement de S. Thomas pour démontrer que Dieu, dans son essence, est naturellement invisible à l'intellect créé. La connaissance est en rapport avec la manière d'exister de la nature de l'intellect connaissant. — 345. Explication de ce principe idéologique. L'unité de l'intellect et de l'intelligible enseignée et soutenue dans le premier Livre. — 34G. Donc, le connaître est une action subjectivement de l'intellect, mais ayant objectivement sa détermination par l'intelligible. — 347. Donc, le verbe mental est nécessairement l'expression mentale d'une réalité présupposée dont il dépend.
— 348. Portée de nos connaissances. — 349. Applications de ces doctrines à notre connaissance naturelle de Dieu. — 35o. Nous pouvons connaître Dieu, mais nous ne pouvons pas voir naturellement son essence. — 35 1. Sentiment de Suarez sur cette démonstration de S. Thomas. Elle réfute l'Ontologisme.
— 352. Question, et sujet du chapitre suivant.
337. Les Scoi,ASTiQUES. — Si le titre de ce chapitre tombait sous les yeux d'un rationaliste, on devrait s'attendre de sa part à un sourire de pitié ou de moquerie à l'adresse de l'Au-
teur assez simple pour s'imaginer que la société moderne veuille encore s'occuper de la scolastique. Eh bien! oui, j'ai cette simplicité, et je crois fermement que le temps est proche où la société, tristement trompée et misérablement bouleversée par un rationalisme qui débute en se vantant de tout comprendre, qui poursuit sa marche avec l'incrédulité pour compagne et qui se suicide dans le doute, se convaincra enfin que la science est sortie de sa voie et qu'il est nécessaire de revenir aux sources, avec ces hommes remarquables entre les mains desquels la science agrandie brilla de la double lumière de la raison et de la foi. De cela j'en suis convaincu, et le temps dira si je me suis trompé. Et quant à ces catholiques qui, sans s'en apercevoir, tombent dans les pièges du rationalisme et rient imprudemment à ses sarcasmes, jetant, eux aussi, la pierre aux scolastiques, je leur rappellerai les paroles du célèbre Melchior Cano, homme d'un caractère très indépendant et à qui personne ne reprochera trop d'adulation pour ces mêmes Scolastiques : « Les hérétiques, dit-il (et nous, nous disons les ennemis du Catholicisme), font une guerre acharnée aux méthodes et à l'enseignement des Scolastiques, parce qu'ils savent que la foi catholique qu'ils veulent anéantir, est gardée par leur vigilance et par leur doctrine. Les loups savent très bien reconnaître les chiens et les haïr, et de même les hérétiques poursuivent de leur haine cette École qui sait éloigner les loups du troupeau et déjouer leurs desseins. Cela n'a rien que de naturel ; mais je ne puis assez exprimer mon étonnement à la vue de ces hommes qui, tout en se disant et étant vraiment catholiques, applaudissent néanmoins ceux qui ne savent pas exhorter la jeunesse à l'étude des langues, sans couvrir d'abord de malédictions les théologiens Scolastiques, et qui les dénigrent dans tous leurs ouvrages (i). )>
(i)Ob eam caiisam Scholasticoriim disputationibus adeo siint haeretici infensi, quod intelligant,catholicam fidem, qiiam expugnare moliiintiir, horiim studio doctrinaque mimiri. Agnosctmt sane liipi canes, eosque odio proseqiiuntxir et
Melchior Cano déplore avec raison les futilités et les vaines subtilités d'un trop grand nombre de scolastiques venus après les grands Maîtres, et il les flagelle avec cette éloquence puissante qui lui convenait si bien ; mais comme un homme de génie qu'il était, il savait distinguer le mal du bien, et s'il avait le mal en abomination, il louait le bien et le conseillait. Et pourtant, la mode en étant venue (car la mode se glisse même dans les études les plus sérieuses), on cria anathème aux Scolastiques, maîtres et disciples, grands et petits quels qu'ils fussent, les appelant tous indistinctement des chercheurs de subtilités. On jeta l'or à cause de quelques taches. En même temps la grande théologie descendait toujours plus bas, les grands théologiens devenaient de jour en jour plus rares, et nous avons vu avec douleur un trop grand nombre d'entre les défenseurs de la science chrétienne exciter les railleries des rationalistes et des ennemis de Jésus-Christ, par l'incroyable faiblesse de leurs raisonnements et la funeste légèreté de leurs complaisances. Le lecteur me pardonnera cette digression ; les temps si tristes pour la vraie science que nous parcourons en font comme une introduction nécessaire à ma thèse. Au reste, si l'autorité des Scolastiques déplaît, qu'on écoute du moins et qu'on médite leurs doctrines ; ils ont le droit de parler et d'être écoutés.
338. Opinions de quelques scolastiques sur la démonstra- BiLiTÉ DE l'existence DE DIEU. — Dans le langage commun et vulgaire, le mot Dieu signifie un être très noble, supérieur à tout autre être, et de qui toutes choses dépendent comme de leur première source. De là, le culte et la vénération et tous les actes que la Religion prescrit lui sont dûs, comme à laDéité suprême. Ce concept commun et vulgaire étant ainsi fixé, et déter-
Scholae nomen istis invisum est, qitae liipos arcet a gregibtis, et eoriim insidias porro cavet. Atque in hoc génère niliil est quidem admirandiim. Illorum aiitem hominum geniis mirati non desino, qui ciim catholici habeantur et sitit, his plausus tamen excita'-e soient, qui nesciunt juventiitem ad linguarum studium adhortari, nisi prius Theologos scholasticos maledictis figant, totisque concidant voluminibus. De loc theol. Lib. VIII. Cap. II.
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miné sous ce point de vue, on a disputé parmi les scolastiqucs si la raison humaine peut démontrer apodictiquement l'existence de Dieu. Les uns dirent que l'existence de Dieu se connaît seulement par la foi, et que la démonstration n'en est pas possible par le défaut du médium logique, nécessaire à une démonstration ; les autres voulaient que l'existence de Dieu fût une vérité connue par elle-même, et qu'ainsi, étant un principe très évident, elle n'avait pas besoin d'être démontrée et ne pouvait pas l'être, parce que les principes de la science s'énoncent et ne se démontrent pas.
S. Thomas (Lib. I. Contra Gentiles^ capp. X, XI et XII) rapporte ces opinions opposées et les réfute en établissant que pour nous l'existence de Dieu est une vérité qui n'est ni connue par elle-même, ni reçue exclusivement par la foi; mais qu'on peut la démontrer et qu'on la démontre réellement. Il enseigne même et prouve très clairen^ent que l'opinion qui soutient que l'existence de Dieu ne se démontre pas, s'oppose tout à la fois et à la nature de la démonstration fondée sur le lien très étroit de l'effet avec sa cause, et au fait historique de cette réelle démonstration par les philosophes, et à la doctrine révélée qu'elle contredit ouvertement, l'Apôtre disant aux Romains (I. 20) : hivisibilia Deiper ea quaefacta simt intellect a co7ispiciiintiir{i).