LEVERBE MENTAL EST NÉCESSAIREMENT l'expression MENTALE
d'une réalité présupposée dont il DÉPEND. — L'intellect, étant rendu actif /« actu primo (2) par l'intelligible qui l'informe, agit selon sa nature, c'est-à-dire connaît, entend; mais qu'est-ce que cette action, qu'est-ce que connaître ? Connaître sans une chose connue, entendre sans une chose entendue qui est le terme de l'intellection, répugne intrinsèquement. Mais ce n'est pastout encore. Le langage commun met dans le phénomène de l'intellection des concepts, des conceptions de l'intelligence ; nous disons : je conçois A, j'ai le concept de B, comme pour signifier que l'esprit, dans son acte d'entendre ou de connaître, exprime l'intelligible en lui-même (l'action intellective étant immanente), et à soi-
(i) In p. I. Qu. LXXIX. Art. I. ResoL Dub. H.
(2) Potentia dicitiir ab actu. Actiis aittem est duplex, silicet, primus qui est forma, et secundus, qui est operatio : et, sicut videtur ex communi hominum inteUectu, nomen actiis primo fuit attributum operationi (sic enim quasi omnes inteUigunt actum) ; secundo autem exinde fuit translatum ad formam, in quantum forma est principium operationis et finis, S. Thomas. Qq. Bisp.De Potentia, Qu. LArt, I.
même (la connaissance étant la manifestation du connu au connaissant). Ce concept mental, c'est-à-dTe l'intelligible exprimé à l'esprit par lui même et à lui-même, fut' appelé verbe mental par l'Ecole [verbiim mentis)^ la parole de l'âme (i). Ce verbe devra porter en lui-même l'empreinte de son origine (tout effet porte l'empreinte de sa cause), c'est-à-dire du principe actif et vital d'où il émane ; je veux dire que, production de l'âme et dans l'âme ce verbe est nécessairement quelque chose de subjectif et d'idéal, mais que. production de l'esprit informé et fécondé par l'intelligible, comme je viens de l'expliquer, il est aussi essentiellement quelque chose d'objectif exprimant l'intelligible qui a déterminé objectivement l'intellect à entendre. De là, et parce que l'intelligible imprimé dans la faculté intellective est antérieur d'une antériorité de nature à rintellection, les scolastiques l'appelèrent espèce impresse (species impressa) et l'intelligible exprimé par l'intellect, le verbiim îîieiitis, fut nommé espèce expresse (species expressa]. Or, l'intelligible qui informe et féconde objectivement l'activité intellectuelle est essentiellement distinct de l'intellect (je parle de connaissance directe), puisqu'il en est la forme, il est essentiellement un non-moi^ comme on dit maintenant, et le verbe mental est l'intelligible même, idéalement exprimé par l'intellect; donc, le verbe mental est nécessairement l'expression idéale d'un «o;/-;«o/, en tant que notre intellect exprime en lui et à lui-même ce que l'objet est en soi et hors de l'intelligence. De là naît la relation très étroite qui est entre le moi actuellement connaissant et le non-moi^ et de là l'objectivité de nos connaissances. Car, si le non-moi n'existait pas, l'intellect
(i) En outre de tout ce qu'on peut lire dans ses nombreux ouvrages, S.Thomas a deux Opuscules sur le verbe mental: De natura veibi intellectus, et De diffcrentia divini verbi et humani. S. Augustin aussi revient souvent sur le verbe de l'àme, surtout dans ses premiers Traités sur l'Evangile de S. Jean. Les deux Docteurs, et les Scolastiques avec eux, se servent admirablement des analogies prises de notre Verbe pour expliquer le Verbe éternel du Père éternel. Mais j'en parlerai ailleurs plus au long.
n'aurait pas le principe de détermination objective (l'espèce impressc)^ nécessaire pour entendre ; et cette détermination étant ôtée, il n'y aurait pas d'intellection, puisque l'expression idéale (l'espèce expresse) de l'objet réel manquerait; ce qui revient à dire que le connu serait ôté, et, par conséquent, la connaissance.
348. Portée de nos connaissances. — Mais si le verbe est l'expression idéale d'un objet réel, nous pouvons déterminer avec précision la portée et l'étendue de nos connaissances par rapport à l'objet réel. En effet,' nous connaissons l'objet réel par et dans le concept que Tâme 's'en forme en elle-même; et notre âme forme ce concept étant fécondée par l'intelligible idéal qui est dans elle-même : Cognitio contingit secimdiim qiiod cognitum est in cognoscente. Donc, l'expression intellectuelle, et par suite, la plus ou moins grande connaissance de l'intelligible dépendra de la plus ou moins grande clarté de l'espèce impresse qui informe l'intellect et le rend capable de former le verbe mental. Or, justement parce qu'elle est reçue dans l'intellect, cette espèce impresse s'appropriera nécessairement à la nature de l'intellect en qui elle s'imprime et par lequel elle est modifiée : Qitidquid recipitiir ad modwn rccipientis vecipiliir ; cognitum est in cognoscente secundujn moditjn cognoscentis. Et ainsi la conclusion que je voulais expliquer (344) devient évidente, c'est-à-dire que la connaissance est en proportion avec la manière d'être de la nature du connaissant: Cujiislihet cognoscentis cognitio est secundum 77iodiun suae naturae.
349. Application de ces doctrines a notre connaissance NATURELLE DE DiEU. — La légèreté philosophique, qui dédaigne tout ce qu'elle ne sait ou ne veut pas approfondir et pénétrer, peut mépriser ces principes idéologiques de S. Thomas ; mais à qui les médite, ils apparaissent tout resplendissants de lumière et ayant une immense valeur pour la solution des grands problèmes de l'Idéologie. Le lecteur, conduit si long-
temps sur ces hauteurs métapln^siques, voudra sans doute savoir quelle application j'entends faire de ces principes par rapport à la connaissance de Dieu, objet principal de ce Chapitre. Je vais donc le satisûiire en continuant de suivre mon angélique Maître.
JLe principe : Cujuslibet cogfioscetitis cognitio est secundum modum suae Jiaiirrae^ que nous avons expliqué, étant admis, il s'ensuit cette illation : Si la manière d'exister du connaissable excède la manière d'exister du connaissant, la connaissance de l'essence du connaissable sera nécessairement au-dessus des forces naturelles du connaissant : Si igitiir modiis essendi alicuJHS t^ei excédât modum 7iaîurae cogiioscentis, oportet^ quod cognitio illiiis rei sit supra natiiram ilîius cognoscentis[\).
Donc, toute la question sur l'extension de nos connaissances par rapport à la nature intime de Dieu consiste principalement à définir la manière d'exister propre à Dieu et à nous. Or, les créatures se divisent en trois grandes classes : les unes sont matérielles, c'est-à-dire que leur existence est toute concrétée dans la matière individuelle ; les autres sont tout immatérielles (les anges), c'est-à-dire qu'elles existent absolument séparées de la matière; la troisième classe forme comme un lien d'union entre les deux premières, et les créatures qui la composent participent des deux : ce sont les hommes en qui il y a composition de corps et d'àme spirituelle.
Ensuite, toutes les créatures sont égales en ce qu'elles n'ont point l'existence par elles-mêmes et qu'elle leur est communiquée : Non sunt smun esse^ sed simt esse habentes. Mais Dieu, au contraire, est existence subsistante, c'est-à-dire existence identique en tout à sa propre substance, ce qui est exclusivement et essentiellement propre à lui seul : Soliiis aiitcm Dei propj'hts modiis essendi est^ ut sit suum esse subsistens (2). Si donc il est vrai que, naturellement parlant, la manière de connaître un
(i) P. I. Qu. XII. Art. IV.
(2)Ib.
74 LIV. m. — DE LA LUMIERE OBJECTIVE. — 2* PART,
objet découle et dépend de la manière d'exister de la nature qui connaît, il suit nécessairement que connaître la nature divine en elle-même, c'est-à-dire en tant qu'identique à son existence, n'appartient naturellement qu'à Dieu seul : Reliiiqnitin^ Gf'g'o^ qiiod cogiioscere ipsum esse subsistens sit connatitrale soli intellect ni diuino.
Cependant les créatures douées d'intelligence peuvent connaître Dieu, et le connaissent en effet, mais non dans son existence intime subsistante; elles le connaissent d'une manière conforme à leur nature propre, c'est-à-dire selon la manière dont Dieu est réfléchi par leur existence communiquée, existence selon la nature de laquelle tout connaissant approprie, dans Tordre naturel, les objets de sa connaissance.
Mais, entre les anges et les hommes, il y a une différence remarquable, fondée elle aussi sur leur mode d'existence, et qu'il ne faut point perdre de vue. L'être des anges est un être communiqué, mais leur existence est séparée de la matière; leur manière de connaître les intelligibles devra donc être en rapport avec leur mode d'existence , c'est-à-dire qu'il sera naturel à l'intellect angélique de connaître les natures créées qui subsister t en dehors de la matière, comme sont, par exemple, les substances angéliques : Intellectiii autem angelico connaturale est cognoscere naturas non in materia existentes. L'àme humaine, au contraire, bien que substance essentiellement spirituelle, vit cependant associée Jiaîitrellement à une matière dont elle est la forme substantielle : Anima jwstra per qiiajn cognoscimus est forma aliciijtis materiae. Donc les connaissances objectives, naturelles à l'âme humaine durant son union avec le corps, devront porter l'empreinte de cette manière d'exister ; je dis les connaissances objectives, parce que sous le rapport subjectif l'intellection est propre à l'âme seule, et qu'ainsi elle est entièrement indépendante de la matière, comme lorsque l'âme vit séparée du corps.
Remarquez aussi que l'âme a deux facultés cognitives ; la
CHAP. V. — LES DOCTRINES SCOLASTIQUES jb
scnsitive et l'intcllective. La première n'est pas de l'âme seule, mais du composé organique : Est actiis alicujus corporel organi; la seconde est toute et exclusivement de l'àme, et, comme je le disais tantôt, l'organisme y est subjectivement étranger (65) : Alla virtus cogtioscitîpa ejus est intelleclus, qui no7i est actus alicujus organi corporalis [{). Donc, si la faculté sensitive existe et si elle se développe avec l'organisme et dans l'organisme matériel, individuel et animé, l'objet de sa connaissance sera pareillement matériel et individuel : Hiiic (sensui) connatiirale est cogtioscere res^ secitndiim quod sunt in matei^ia individuali (2). L'intellect, au contraire, étant une faculté libre des obstacles de l'organisme corporel, pourra s'élever bien plus haut que le sens ; je veux dire qu'il pourra connaître les natures dans leur indépendance de l'individuation matérielle à laquelle le sens est fixé , il pourra connaître les universaux.
Néanmoins, l'intellect humain étant la faculté d'une âme unie à un corps, les objets naturels à notre intelligence devront (d'après le principe souvent rapporté), eux aussi, porter l'empreinte du mode d'existence de notre âme dans cette vie ; je veux dire que ces objets seront les natures, libres, à la vérité, de Vindiriduation matérielle^ comme en est libre notre intellect, mais non entièrement dégagées de tout rapporta la matière; parce que l'âme humaine, de qui l'intellect émane, est enchaînée à l'ordre matériel. En d'autres termes, les objets naturels à notre intellect seront les natures ou quiddités universelles des choses matérielles, natures qui ont une existence réelle dans les individus corporels: Undeper intellectum connaturale est nobis cognoscere nattiras, qitae qiiidem non habent esse^ nisi in materia individuali, non tamen secundum quod sunt in materia individuali^ sed secundum quod abstrahuntur ah ca per cofisiderationem intellectus. Unde secundum intellectum possumus cognos-
(0 P. I. Qu. XII. Art. IV.
(1) Ib.
76 LIV. iri. — DE LA LUMtKRE OBJECTIVE. — -2^ PART.
cere hujiismodi res iti iiniversali, qiiod est supra sensum (i).
350. Nous POUVONS connaître Dieu, mais nous ne pouvons PAS VOIR naturellement SON ESSENCE. — L'intclIcct humain pourra donc se former un concept de la nature et de l'existence de Dieu, mais ce concept sera conforme à la manière d'exister de l'intellect et conforme pour cela à son objet, dans lequel et par lequel il verra réfléchie (de la manière imparfaite dont la créature peut refléter le Créateur) la divine essence subsistante» En d'autres termes, ce concept sera analogue et abstrait, mais non intuitif-, ce sera une connaissance et non une vision (342). Gonséquemment, la nature divine, telle qu'elle est en ellemême, est naturellement invisible à l'intellect créé, et elle n'en est vue que surnaturellement, en ce que Dieu, par la puissance active et infinie qu'il possède, et par la puissance dite obédient telle qui est dans la créature, élève l'intellect créé à un état surnaturel, et s'unit à lui dans son être d'intelligibilité immédiate : Relinquitur ergo^ qiiod cognoscere ipsiim esse siibsistens sit connatiirale soli intellectiii divino^ et qiiod sit supra faciiltatcm nalitraleni cu/nslibet intellecttis créatif quia iiulla créatura est suum esse^ sed habet esse participaîum. Non igitur potest intellectus creatus Deum per essentiam videre^ nisi inquaîitum Deus per suam gratiam se intellectiii creato coîI' jiingit; ut intelligibile ab ipso (2).
35 1. Sentiment de Suarez sur cette démonstration de S.Thomas. Elle réfute l'ontologisme. — Ce raisonnement thomiste a été défendu contre les mesquines subtilités de Scot par Cajétan,par le Ferrarais,par Suarez, et par beaucoup d'autres. Suarez, dans sa XXX® Dispute métaphysique (3), l'appelle, à bon droit, élégant et très efficace pour réfuter philosophiquement l'hérésie des Anoméens et des Béguins sur la visibilité de Dieu.
Mais, j'ajouterai que ce même raisonnement ruine entière-
(1) P. I. Qu. XII, Art. IV.
(2; Ib.
(3) Sect. XI. Il XIII et XIX.
CHAP. V. LliS DOCTl<lXi:s SCOLASTIQUES 77
ment tout rédilice de l'Ontologisme. En effet, nous demanderons aux défenseurs de ce système si le concept que nous avons naturellement de Dieu, concept qu'ils prétendent être immédiat et intuitif, est un concept per moditm iiatiu^ae cognoscentis^ et conséquemment analogue et reflété par les créatures, ou si c'est un concept univoque, ou enfin un concept formé par l'essence même de Dieu, informant imniédiatementet par lui-mêm.e notre intellect, comme il arrive dans la vision béatifique. Il n'y a pas dévoie intermédiaire, parce que l'ontologisme rejette les idées représentatives, et que, d'ailleurs, elles ne peuvent aider ici, sinon à la formation de concepts analogues. Or, la troisième proposition est l'erreur des Anoméens; ensuite, il n'y a pas de concepts univoques par rapport à Dieu, parce qu'il n'appartient à aucun genre : Deus 7ion est t?i génère-^ reste donc le seul concept analogue, concept qui exclut essentiellement le contact immédiat, et par suite, la vision immédiate de la chose connue. Les ontologistes, nous le savons, s'efforcent d'éluder ces illations, mais la logique est plus puissante qu'eux, et quand les principes sont posés, elle ne permet plus de tergiverser.
352. Question et sujet du chapitre suivant. — Mais, dirat-on peut-être, les scolastiques ne nous paiient-ils donc point de l'essence de Dieu comme étant connue de notre âme dans l'état de la vie présente ? Oui, ils en parlent, et même longuement, et leur doctrine sur notre connaissance de l'essence divine mérite d'être étudiée avec soin. L'exposition de leurs sentiments est très digne de notre intérêt, car, outre qu'elle mettra sous nos yeux les profondes spéculations de ces grands docteurs, elle nous apportera aussi une vive lumière pour définir la question de l'ontologisme. Le chapitre suivant sera consacré à cette étude.