CHAPITRE VI
Les Doctî^ÎJies scolastiques
(suite)
Sommaire. — 353. Distinction de Scot sur la vision de Dieu. — 354. Raisonnement de Suarez contre cette distinction. — 335. Les Ontologistes vont encore plus loin que Scot ; leur intuition est ou une illusion ou la vision beatifique.
— 356. Autres recherches des théologiens scolastiques. Distinction de Cajétan sur connaître la quiddité d'une chose^ et la connaître quidditativemcnt.
— 357. Nous connaissons de quelque manière la quiddité ou essence de Dieu. — 358. Mais les concepts que nous nous formons sur la nature divine sont des concepts analogues. — 35g. L'essence de Dieu en elle-même (quidditativel n'est cependant point connue de nous. — 36o. Objections. — 36 1. Réponse de Suarez. — 362. Instance de l'objection. — 363. Réplique de Suarez. — 364. Suite. — 365. Conclusion.
353. Distinction de Scot sur la vision de Dieu. — Scot pensait que Tintellect angélique connaissait distinctement l'essence divine par le mo3'en d'une idée imprimée naturelle' 7nent en lui par l'Auteur de la nature. Mais comme cette opinion pouvait paraître opposée à l'enseignement de la foi, par laquelle nous savons que la vision sans voile de l'essence de Dieu est l'œuvre de la grâce, non de la nature, Scot dis-
CHAP. VI. — LES DOCTRINES SCOI.ASTIQUES (sUITE) 79
tingue deux espèces de visions; il appela Tune intuitive parce qu'elle se termine à Dieu comme étant présent, de la même manière que la vision sensible se termine à l'objet qui est devant nous ; il donna à l'autre le nom d'abstractive^parcQ que, posé que par elle on voie distinctivement l'essence de Dieu, on la voit comme absente. Cette distinction de l'intuition de Dieu comme présent et comme absent a été embrassée par les ontologistes, mais avec un sens différent, car Scot admet les idées représentatives, et les ontologistes ne veulent pas en entendre parler.
354. Raisonnement de Suarez contre cette distinction. — Je ne veux point traiter ici la question scolastique où l'on recherche si une idée représentant l'essence divine telle qu'elle est en elle-même est possible, absolument parlant ; comme l'ont cru quelques-uns, parmi lesquels Suarez ; ou si une telle idée est absolument impossible, comme l'enseigne S. Thomas et avec lui les thomistes. Une telle question est entièrement étrangère à mon but ; c'est pourquoi Je la laisse. Quant à l'opinion de Scot, opinion identique au fond, comme je l'ai déjà dit, avec celle des ontologistes en ce qui est de la manière de sauver l'ordre surnaturel de la vision de l'essence divine, écoutons ce qu'en pense Suarez, auteur certainement non suspect d'antiscotisme.
Cette opinion de Scot, dit-il, m'a toujours grandement déplu: Illa sententia mihi semper vehementer displiciiit^ et cela surtout pour deux voisons^ propter duo praecipiie (i). Et premièrement, il semble impossible à Suarez qu'on puisse distinguer en Dieu une connaissance ou représentation de la divine essence, autre que la vision intuitive, c'est-à-dire surnarelle et béatifique : Impossibile videtur distinguere in Deo cognitionem seu repraesenlationem distinctavi divinae essentiae ab intuiliva visione . En effet, quand on dit que par cette
(i)Disp. XXX. Sect. XI. i XXII.
8o I.IV. IH. — DE LA LUMIERE OBJECTIVE. — 2" PART.
espèce OU, si l'on veut, par cet acte intellectif, Dieu n'est pas représenté ou connu comme présent^ mais comme absent ; on veut parler ou bien d'une absence locale, ou d'une absence de durée, c'est-à-dire d'existence. Le mot absence ne peut avoir ici un autre sens. Or aucun des deux sens ne peut être admis pour notre question. Donc la connaissance accordée par Scot aux anges (et par les ontologistes à l'intellect humain) comme don de nature, ne peut être abstractive qu'en paroles ; en fait elle est et doit être une connaissance intuitive et surnaturelle : Ergo non potest esse talis cognitio abslractipa^sed intnitiva (i). En voici la preuve :
Si cette espèce scotiste représente vraiment et distinctement l'essence de Dieu, il est nécessaire qu'elle la représente comme immense, et par conséquent elle ne peut pas ne pas la représenter comme présente, c'est-à-dire comme unie inséparablement et intimement par son essence à l'intellect qui la connaît. En outre;,cette espèce représente Dieu comme éternel, parce que l'éternité est aussi de l'essence de Dieu; donc elle ne peut représenter D ieu que comme réellement présent dans son existence actuelle, l'éternité étant totalement et toujours présente. De là, surtout, il faut conclure contre Scot que l'essence divine ne peut être représentée distinctement par une espèce qui comporterait abstraction de son existence actuelle, parce que le principal attribut de l'essence divine c'est d'être par soi et nécessairement. Donc, si l'espèce scotiste ne donne pas cette existence actuelle, elle ne représente pas Dieu distinctement ; et si elle comprend l'existence actuelle de Dieu, elle n'est pas séparable, et ainsi la connaissance qu'elle produit n'est pas abstractive, mais intuitive : Nisi hujîismodi esse actuale distincte repraescntaretiir ^ non repràesentatiir distincte essentia Dei ; si autefft hoc esse repraesentatur , non praescinditiir ab actnali exisientia (2).
Pour ce qui est des créatures, on peut bien avoir une con-
(1) îb.
(2) Ibid.
CHAP. -VI. — LLS DOCTRINES SCOLASTIQUES (SUIÏe) 8i
naissance distincte et abstractive de leur essence en faisant abstraction de leur existence, parce que leur existence n'est pas nécessaire et qu'elle n'est pas un attribut essentiel de leur essence.
Il en est autrement de Dieu : c'est pourquoi Scot est tombé dans l'erreur que nous signalons en appliquant à Dieu ce qui est propre à la créature.
Ainsi raisonne Suarez et il me semble que son raisonnement est assez solide pour défier toute espèce d'objection.