CHAPITRE VII
Les attributs divins
Sommaire. — 366. Sens de la question sur le constitutif de l'essence divine et opinions des théologiens. — 367. Attributs divins et leur division. — 368. Gilbert de la Porrée et les réalistes. — 369. La distinction réelle entre les attributs divins est une erreur non-seulement théologique,mais encore philosophique, parce qu'elle répugne à la simplicité de Dieu. — 370. Erreur contraire des nominalistes. — 371. Distinction Scotiste. — 372. Philosophiquement, c'est une distinction fictive et inutile. — 373. Thélogiquement, Petau la fait identique avec l'opinion de Gilbert. — 374. Sentiment de Suarez et argumentation de Billuart. — 375. Défense des Scotistes. — 376. On les réfute.
— 377. Récapitulation et corollaire. Vraie nature de la distinction entre les divers attributs divins. — 378. Splendide raisonnement de S. Thomas.
— 37g. Subdivision de la distinction virtuelle ou de raison-raisonnée.
366. Sens de la question sur ce qui constitue la divine es- SENCE,ET OPINIONS DES THÉOLOGIENS. — BienqueTessence dc Dicu, considérée physiquement ou en elle-même, soit naturellement invisible à l'intelligence de l'homme voyageur, toutefois nous la connaissons de quelque manière en appliquant à Dieu les concepts communs qui, convenant aux créatures, conviennent avec bien plus de raison et essentiellement à Dieu, et en les isolant ensuite soit par des négations, soit par des analogies et des comparaisons avec les choses créées, et les appropriant ainsi à Dieu, comme constituant sa nature et la distinguant de toute autre
ij6 I-IV. 111. — Dl£ LA LUMŒRE OBJI-CTIVE. — 2® PART.
entité. Tel est le sommaire de ce que nous avons expose et défini dans les Chapitres précédents. Mais nous établissons un certain ordre logique parmi ces concepts, je veux dire que, entre les perfections essentiellement attribuées à Dieu, nous en concevons une qui, selon notre manière de voir, est comme primitivement la première de toutes, et qui, étant connue, fait connaître Dieu dans sa nature singulière et distincte de toute autre nature; perfection qui est comme la racine d'où germent toutes les autres perfections. Dans l'Ecole on appelle cette perfection première le constitutif ou la différence essentielle de l'essence métaphysique de Dieu ; entendant non ce qu'elle est physiquement en elle-même, mais ce que nous la concevons. On la nomme encore simplement essence métaphysique. Les théologiens et les philosophes disputent sur la désignation de cette différence constitutive et distinctive de l'essence métaphysique de Dieu : les uns la voient dans l'infinité, d'autres la placent dans le suprême degré d'intelligence, d'autres encore, et, selon moi, avec plus de raison, veulent qu'elle soit dans Vasséité, c'est-à-dire dans l'existence par soi, et non par un principe extrinsèque et efficient. Mais je ne traiterai pas cette question, qui est entièrement étrangère à mon sujet.
367. Attribjjts divins et leur division. — De même que dans les choses créées nous distinguons la nature de ce qui en dérive et modifie cette même nature, déjà constituée dans son espèce propre, ainsi raisonnons-nous analogiquement par rapport à Dieu. La nature divine est souverainement simple, mais, accoutumés à concevoir d'une manière composée les choses simples, nous distinguons en Dieu ce que l'unité singulière de son essence présente à notre intellect, ce qui s'appréhende comme provenant de cette essence constituée, et comme la modifiant. Les perfections, conçues comme découlant de l'essence divine, furent diversement nommées (i) par les
(i) Voyez Petavius Theologicorum Dogmatum, De Deo Deique proprietatibus. Lib. I. Pag. VI. gg I et IL
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anciens théologiens, soit grecs soit latins, mais aujourd'hui, dans les écoles, on les nomme plus communément attributs, propriétés et même notions.
Quelques théologiens restreignent le mot d'attribut aux seules perfections divines que la raison humaine peut connaître naturellement, et qu'elle conçoit comme des formes inhérentes à la substance de la Divinité ; d'autres donnent ce nom exclusivement aux perfections absolues, lesquelles ne contiennent aucune imperfection dans leur concept (ce qui les a fait nommer dans l'Ecole simpliciter simplices) et sont en Dieu formellement et nécessairement : dans ce sens, l'acte créateur, parce qu'il est libre, ne serait pas rigoureusement un attribut divin (i). Quoiqu'il en soit de ces manières de dire, ici nous pouvons prendre l'attribut dans un sens plus large, c'est-à-dire en ce qu'il signifie tout ce qui est attribué à Dieu, comme ajouté (selon notre manière de concevoir) à son essence constituée et comme émanant d'elle, en la manière, par exemple, que la rationalité émane de la substantialité de l'âme humaine : Id omne..., quod essentiae quodammodo supervenit, comme dit Petau (2\ En ce sens, les attributs, ou propriétés, ou notions, se divisent généralement en relatifs et absolus, selon qu'ils comportent relation ou non. Les relatifs sont ou personnels, c'est-à-dire constitutifs et propres aux personnes divines; ou communs aux trois Personnes divines, comme être créateur. Les absolus se divisent aussi en affirmatifs et négatifs, selon qu'ils affirment de Dieu une perfection, ou qu'ils en nient une imperfection. Ces quelques notions suffisent à mon dessein, et je renvoie aux théologiens pour de plus amples développements sur cette matière.
368. Gilbert de la Porrke ou de laPoirée et les réalistes. Les théologiens ont divers sentiments sur la distinctions des
(1) Voyez Billuart Cursus thcologiae, etc. De Dco et divinis atiributis. Dissertât. II. Art. II.
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attributs divins entre eux, et sur la distinction de ces attributs d'avec l'essence divine; parmi leurs opinions, les unes sont absolument erronées en philosophie et hérétiques en théologie, et les autres sont discutables dans les écoles. Au douzième siècle, Gilbert de la Porrée (i), évoque de Poitiers, enseignait qu'en Dieu les attributs sont réellement distingués entre eux et distingués de l'essence divine, comme, proportion gardée, ils sont distincts dans les choses créées ; de là, selon lui, la divinité n'est pas réellement Dieu, mais elle est la forme par laquelle Dieu est ; et ainsi des attributs divin. On dispute parmi les théologiens sur ce que Gilbert entendait par distinction réelle ; était-ce une distinction absolument réelle, comme le soutiennent les Scotistes, ou une distinction actuelle-formelle, comme l'entendent Petau et Vasquez, avec presque tous les théologiens, en dehors de l'école scotiste ? Le fait est toutefois que le Concile de Reims (i 148), auquel S. Bernard (2) prit la plus grande part, condamna Gilbert qui était présent, et que cette condamnation fut ensuite confirmée et promulguée par le Pape Eugène III. Malgré cela, sur la fin du douzième siècle, le fameux abbé Joachim soutint un 3 erreur très semblable à celle de Gilbert en enseignant, à ce qu'il paraît, qu'en Dieu la personne se distingue réellement de l'essence. Le livre de l'abbé Joachim fut condamné dans le IV" Concile de Latran, tenu sous le Pape Innocent III. Vers la moitié du quatorzième siècle, Grégoire Palamas (dont les disciples furent appelés de son nom Palamites;, évêque schismatique de Thessalonique, fit plus d'éclat en enseignant la distinction réelle entre l'essence de Dieu et ses attributs divins ; erreur que les Sociniens professèrent en tout ou en partie.
(i) Voyez le Dictionnaire de Bcrgier. Art. Porrétains.
(2) Dans ce Concile, S. Bernard, prié de donner par écrit son sentiment contre la doctrine de Gilbert, répondit: Scribatur stylo ferrco, in uugiie adamaiitino, et sculpatur in silice, quod divina essentia, forma, natura, dcitas, bonitas, sapientia, virtus, potcntia, magnitudo, vere Detis est. Cité par Billuart. Op. et loc. cit.
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36g. La distinction réelle entre les attributs divins
EST UNE ERREUR NON-SEULEMENT THÉOLOGIQIE , MAIS ENCORE PHILOSOPHIQUE, PARCE QU'eLLE RÉPUGNE A LA SIMPLICITÉ DE
Dieu. — L'erreur de Palamas n'est pas seulement contraire à la foi catholique, comme je l'ai déjà fait entendre, mais elle va aussi contre la raison. Il est essentiellement nécessaire, en effet, que la nature divine soit très simple sous tous les aspects*, car Dieu est ce qu'on peut concevoir de meilleur, c'est l'Etre très parfait; or, la souveraine perfection répugne dans un être composé d'une composition réelle, de quelle manière que ce soit, comme on le démontre avec évidence en ontologie. En effet, les parties composantes, prises séparément, étant imparfaites par rapport au tout composé, deux ou plusieurs imparfaits ou finis, réunis ensemble, ne peuvent former un très parfait ou infini (i). Les attributs ne sont donc point réellement distincts en Dieu, mais ils sont réellement identiques à l'essence divine.
S. Augustin le dit admirablement : La bonté et la justice seraient-elles donc distinctes et séparées dans la nature de Dieu, comme elles le sont dans ses œuvres : Non, très certainement; mais en Dieu la justice est la bonté, et la bonté est la béatitude (2). » Et sur les attributs par rapport à l'essence : « Si nous disons éternel, immortel, incorruptible, immuable, vivant, sage, puissant, beau, juste, bon, bienheureux, esprit, il semble que ce dernier attribut, seul entre tous, signifie substance, et que les autres sont les qualités de la substance ; mais il n'en est pas ainsi dans l'ineffable et très simple nature divine. Car il faut comprendre que tout ce qu'on semble lui attribuer comme qualité lui convient comme substance et essence. Gardonsnous de dire que l'esprit est dit de Dieu substantiellement et la
(i)Cf. s. Th. p. l. Qu. III.
(2) Donitas ctiam atquc justitia, mimquid intcr se in natura Dci, sicut in cjus operibus distant, tanquam diiae diversac sint qualitatcs Dei, itna bonitas, alia justitia ? Non utiqiic : scd quae justitia, ipsa bonitas, et quac bonitas, ipsa beatitudo. De Trinitatc. Lib. XV, Cap. V. n. 7. Opp. Tom. VIII.
bonté accidentellement; les deux sont substance. Ainsi en estil de tous les attributs divins (i). »
370. Erreur contraire des nominalistes. — Les nominalistes, au mo3^en âge, renouvelant sur ce point l'erreur d'Aetius, d'Eunomius et des Anoméens du quatrième siècle de l'Eglise, suivirent l'opinion diamétralement contraire à celle des réalistes. En effet, tandis que les réalistes mettaient une distinction réelle entre les attributs de Dieu et l'essence divine, les nominalistes soutenaient, au contraire, qu'il n'y a là qu'une pure distinction de raison, sans aucun fondement objectif (distinction dite pour cela dans l'Ecole rationis ratiocinantis)^ et qui se résout en une distinction fictive et seulement de parole. Cette hérésie tendait subtilement à ruiner la réalité du mystère de la très sainte Trinité; car si tout ce qu'on affirme de Dieu n'exprime rien autre que l'essence ou la nature divine, il est évident qu'en disant Père, Fils et Saint-Esprit, on nomme une seule nature et une seule personne ; la distinction n'est que dans la diversité des termes : Arianorum et Anomaeoriim, dit Petau, impia scelerataque vox est; qui nomina omnia^ quibits divina utciimque declarantiir^ ipsa^ii signijîcare îiaturam et essentiam volehant; ut eo concesso, quidquid in personis differentiae est in naturam conf errent (2).
La vérité catholique est entre ces deux erreurs opposées : elle n'admet en Dieu d'autre distinction réelle que celle des trois Personnes divines, mais elle admet en même temps une distinction de raison-raisonnée entre les attributs divins ; distinction ni arbitraire ni fictive, mais qui a son fondement dans la
(1)5/ dicamus actermis, immortalis, incorruptibilis, immutabilis, vivtis, sapiens, potcns, spcciosus, jiistvs, bonus, beatiis, spiritns, honim omnium novissimum quod posui quasi tantummodo videtur signijîcare substantiam, cetera vero hiijus substantiae qualitates : scd nonitacst in illa ineffabili simplicique natura. Quidquid enim secundum qualitates illic dici videtur, secundum substantiam vel essentiam est intelligendum.Absit enim ut spiritus secundum substantiam dicatur, et bonus secundum qualitatem ; sed utrumque secundum substantiam. Sic omnia cetera quae commemoravimus. Ib. n, 8.
(2) Tlieol. Dogmat. Lib. I. Cap. VII, g II.