‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 27 sur 126 · CHAP. VII. — LES ATTRIBUTS DIVINS · texte numérisé non relu

CHAP. VII. — LES ATTRIBUTS DIVINS

chose à laquelle elle est appliquée. Et c'est ici précisément que commencent les opinions des théologiens catholiques sur la nature de la distinction entre les attributs divins et la divine essence. Il est très utile, et même il est nécessaire à mon but que j'expose ces opinions.

371. Distinction de Scot. — Scot ne veut pas qu'on admette une distinction réelle entre les attributs divins, mais en même temps il soutient que la distinction virtuelle ou de raison-raisonnée n'est pas suffisante.il a donc imaginé une distinction qu'il appelle/orwe//e-^c///e//t', provenant de la nature de l'objet distinct, et il veut qu'elle distingue l'essence divine de ses attributs (i). Prenons l'homme pour exemple. En le définissant nous le disons animal raisoimable ; or, l'animalité et la rationalité ne sont pas dans l'homme deux choses réellement distinctes, et même l'une n'est pas la modalité de l'autre, m.ais elles expriment une seule et même chose réelle, l'homme. Et néanmoins l'animalité et la rationalité prises non-seulement abstractivement, mais encore en tant qu'elles sont dans le concret homme, expriment et sont actuellement, d'après Scot, deux formalités distinctes, indépendamment de la considération de notre intellect. Ainsi, dans son opinion, la distinction entre ces deux formalités dans l'homme n'est pas vraiment réelle, comme l'est la distinction d'une chose avec une autre ou avec son mode d'être; elle n'est pas non plus une distinction de raison seulement, mais c'est quelque chose tenant le milieu entre l'une et l'autre; c'est-à-dire c'est une distinction /b/^we/Ze, parce qu'elle

(i) Le P. Gavardi, augustinicn, raconte dans sa Theologia exantiquata qu'à Florence, l'an 1670, une dispute publique et très ardente (signe des temps) s'éleva entre les Servîtes et les Scotistcs sur l'auteur de cette distinction actuelleformelle a parte rei, et sur le point de savoir si elle devait ou non être distinguée de la distinction intentionnelle du servite Henri de Gand. Hinc, poursuit Gavardi, utrinqxie editis scriptis, et etiam nobis, ut nostrutn fcrrcmus jitdiciiim, datis examinandis, aliisqiie indictis circulis, sed nulla Victoria, certamen tamen dircmit lociis, ut paci potiits religiosa fuga consulerent, quam belluni inane incerto sustincrent exitu. Op. cit. Neapoli i683. Tom. \. De attributis divinac substantiae m communi. Qu. II. Art. III. pag. 280. col. 1.

distingue entre des formalités, et non entre une chose et une autre; c'est une distinction actuelle^ parce qu'elle existe dans les choses indépendamment de notre raison et antérieurement à elle ; et c'est une distinction par la nature des choses elles^ wè;w(?5,parce qu'une formalité n'entre pas dans le concept de l'autre. De là le nom de distinction-formelle-actuelîe ex 7iatiira rei. Cette distinction qui, on le voit, se multiplie infiniment dans la multiplicité infinie des formalités qu'on peut concevoir dans les choses, Scot l'applique à Dieu même, c'est-à-dire à l'essence divine comparée avec les attributs et aux attributs positifs comparés entre eux. Suarez remarque toutefois qu'on ne sait pas certainement ce que Scot a bien voulu dire et quel a été son vrai sentiment sur la nature de cette distinction formelle, car les expressions dont il se sert dans ce passage sont équivoques et peuvent s'entendre dans un sens meilleur que celui qu'on leur prête communément (i). Il est vrai, cependant, poursuit Suarez, que généralement les partisans de Scot ne veulent pas admettre d'interprétation plus bénigne, et qu'ils tiennent absolument que la distinction scotiste est une distinction actuelle, antérieure à la considération de notre esprit et autre que la distinction virtuelle, comme parfois les paroles de Scot le font entendre ; et ils afiirment que cette distinction existe dans les attributs divins comparés à l'essence (2).

(i) Veritmtamen de sensu Scotiiiicertum est, qualem posuerit hanc distinctionem formalem, nam verba quitus utitur, aeqidvoca surit et passent ad seu' sum meliorem trahi, quo communiter intelliguntur. Summ. Theol. I. Lib. I. Cap. X. n. 2.

(2) Ejus tamen sectatorcs communiter nolunt aliquam interpretaiionem admittere, sed omnino volunt hanc esse actiialem distinctionem ante omne optis intel' lectiis, ut verba Scoti interdum sonant : et illam attribuunt divinis attributis comparatione essentiae (Ib.)

Gavardi pense que Scot, par sa distinction, a voulu seulement exprimer par d'autres termes la simple distinction virtuelle, mais que juniores Scotistae nimis augent suam distinctionem. Op. et loc. cit. pag. 292. n. 8. Jean de S. Thomas croit que sententia Scoti potius consistit in quadam siibtilitate, quam in diverso sensu a communi sententia. Cursus Theol, in P. I. Qu. IIl. Art. VI, Disp. VI. n. ?.

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Mais quelle qu'ait été la véritable pensée de Scot, l'opinion scotiste existe et nous devons en dire quelque chose.

372. Philosophiquement, la distinction de Scot est fictive ET INUTILE. — Et d'abord, cette distinction est généralement regardée comme une subtilité plutôt que comme une vraie distinction. En effet, l'unique raison présentée par les Scotistes en faveur de leur distinction formelle-actuelle est la nécessité d'expliquer comment des propositions opposées sur une même chose peuvent être vraies, comment cette chose peut être le terme de concepts divers dans notre esprit, et enfin, comment cette chose peut se prêter à différentes définitions. Or la distinction communément dite vii'tiielle explique tout cela ; car, en supposant des distinctions de raison dans un objet quelconque, nous pouvons, le considérant sous un aspect, en affirmer une propriété, et la nier sous un autre aspect. Ainsi, dans un sens on dit du point qu'il est le principe, et dans un autre sens, qu'il est le terme ; et qu'en tant que principe il n'est pas terme, et qu'en tant que terme il n'est pas principe : Idem punctum rf, dit S. Thomas, solitm differens ratione est principium et finis; et secundum quod est 'principitim non est finis et e contrario. A cela suffit très bien la distinction de raison que fait notre esprit sur le point entre la formalité de commencement et la formalité contradictoire de fin ; d'où le même saint Docteur affirme avec raison que. De illo quod est idem secundum rem^ sed ratione differens., nihil prohibet praedicari contradictoria^ ut dicit Aristoteles in Tertio Physicoi^um. Et c'est la raison pour laquelle l'essence divine, dans la génération éternelle et spiration active, est communicable et communiquée, sans que la propriété personnelle soit communiquée et communicable, quoiqu'elle ne soit distincte de la divine essence que par la distinction virtuelle : Unde cum essenfia et proprietas sint idem re, et différant ratione ; nihil prohibet quin unum sit communicabile et aliud incommuni-

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cabile (i). Nous voyons encore par là comment la distinction virtuelle suffît pour nous permettre de former divers concepts et diverses définitions sur une même chose; car, en distinguant en elle ce qui est virtuellement multiple, nous pouvons la considérer sous des aspects divers et la définir différemment. La distinction scotiste est donc sans fondement et inutile ; et cela sous le rapport purement philosophique (2).

373. Thkologiquement, Petau regarde la distinction de ScoT comme identique avec l'erreur de Gilbert de la Porrée. — Mais, théologiquement parlant, de très graves écrivains ont jugé que la distinction actuelle-formelle des scotistes dans les attributs divins, si elle ne s'entend point dans le sens de la distinction virtuelle, admise par tous les théologiens catholiques et prouvée aussi par la raison, revient réellement à la ■distinction de Gilbert sur le même sujet; qu'elle est identique avec elle, et qu'elle est également condamnée par la doctrine catholique et l'autorité des Pères. Après avoir rapporté l'opinion de Gilbert, Petau ajoute : Ab h,ac vero vel nihil, vel paruni discrepare Scholasticorwn aliquot opinio creditur^ iit Scoti ; qui citra notionem et intelligentiam nostram per se ab esseîitia dipi?ia differre proprietates^et intersese ipsas existimat : quemadmodwn e contrario^ ad Aetii et Eimomii placita impli^ cati vide7itU7^ generis alteriiis théologie qtios Nominales pocant^ qui in iisdeni proprieiatibus soliim noniiiium discrimenagnoscunt; ciim ne inteîligentia quidem Jiostra invicem distinctasint . Sedutrosque ex aequo refugit convincitqueCatholica professio, antiquorum Theologorum mandata scriptis et auctoritate formata; quam in sequentibus exponemus[2>).

(i) Qq. Disp. De potcniia Dei Qu. VII. De simplicitatc divînae essentiae. Art. L ad 5.

(2) Le P, Goudin, dominicain, traite longuement de cette distinction scotiste dans le dernier volume de sa Philosophie. Metaphysica. Disp. I. Qu. III. Art. II.

fi) Théologie, Dofçmatum. De Dco Deique proprictatibus. Lib. I. Cap. VIII. n. -S.

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Vasquez{i) est d'accord avec Petau pour ramener la distinction scotiste à celle de Gilbert ; comme lui et comme d'autres encore il soutient que Gilbert n'entendait pas une distinction réelle absolue, mais bien plutôt une distinction actuelle-formelle, telle que Scot l'imaginait. Si l'opinion de ces théologiens était vraie, il suivrait donc que la distinction scotiste aurait été condamnée par le Concile de Reims, dans la condamnation de l'erreur de Gilbert. Mais je raconte, je ne juge pas ; d'autant plus que les Scotistes ont toujours soutenu leur opinion, sans que l'Eglise catholique leur ait jamais infligé, que je sache, aucune censure. Et si l'Eglise se tait, je ne condamnerai point, moi, des théologiens catholiques comme hérétiques.

374. Sentiment de Suarez et argumentation de Billuart. — Parmi les théologiens (et ils sont nombreux} qui ont combattu l'opinion scotiste, on peut lire Suarez qui, dans la première partie de la Somme théologique (2;, affirme et prouve que la distinction actuelle, telle que Scot la pose, est rejetée par le commun des théologiens, et que leur doctrine, d'accord avec le sentiment des SS. Pères, est fondée sur la sainte Ecriture. Mais l'écrivain qui, à mon avis, presse les Scotistes par une argumentation plus claire et plus solide, c'est Billuart dans son Cours de Théologie (3;, où il dissipe aussi les dernières subtilités de Hennus. Le lecteur me permettra de lui donner un aperçu de ses raisons.

Jésus-Christ disait de lui-même : Je suis la voie, la vérité et la vie, Ego siim via^ veritas el vit a (4). Il affirme donc de lui cette propriété, et dans un sens abstrait. Or nulle propriété, ou nul prédicat ne peut être affirmé avec vérité dans un sens abs-

(i) Disp. CXX. in P. I. Stimmae Theol. S. Thomae. Cap. II.

(2) Tractai. I. Lib. I. Cap. X. n. 3.

\i) Parte Prima, Tractatus de Deo. Dissertât. II. Art. II. g III. — On peut encore lire le cardinal Gotti, Theologia Scholastico-Dogmatica, Tractât. De Deo, Qu. IV. Dub. 1. U V et VI ; — et Jean de S, Thomas, Cursus Théologie. in P. I. Qu. III. Art. VF. Disp IV. n. i6.

(4) Joann. Xl\'. 6.

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trait d'un sujet dont ce prédicat est distinct formellement ex natura rei\ et même il en est nié en ce sens. C'est pourquoi nous ne disons pas et nous ne pouvons pas dire : Pierre est l'humanité (34) ; Paul est la doctrine, etc. La raison en est qu'un abstrait quelconque, par cela qu'il est abstrait, ne signifie que lui exclusivement, et exclut essentiellement de son concept toute adjonction. Supposé donc qu'il ne soit point parfaitement identique avec le sujet auquel il est attribué, il ne pourra être affirmé que faussement de ce sujet, d'après ce principe de logique très connu et très vrai que, dans tout jugement affirmatif, on affirme l'identité entre le prédicat et le sujet (34, 35). De là, si la vérité, la vie, la bonté, etc., étaient des formalités-actuelles, distinctes de l'essence de Dieu, antécédemment à l'action de notre intelligence, on ne pourrait dire avec vérité que Dieu est la voie, la vie, la bonté, etc., comme le disent en mille lieux les saintes Ecritures, les SS. Pères et l'Eglise. C'est pourquoi, de ce que Gilbert distinguait réellement la Divinité et Dieu, comme la formalité de son sujet, S. Bernard, selon ce que rapporte Petau (i), lui reprochait de porter la dualité dans l'essence divine. Et si, de notre manière de parler de Dieu avec vérité, nous passons au concept que nous devons nous former de lui, nous verrons qu'il est impossible d'accorder la distinction scotiste avec la simplicité de Dieu.

En effet, quand une chose est très simple en elle-même et indivisible, la distinction que nous lui appliquons est le fruit de notre raison, et ne correspond nullement à quelque composition objective et réelle ; mais si la distinction existe réellement dans la chose elle-même, indépendamment de toute considération mentale, il est clair qu'indépendamment de notre raison, les formalités sont vraiment et réellement distinctes, et qu'elles sont ainsi vraiment et réellement comme des parties d'une chose essentiellement composée. C'est pourquoi cette

(2) Théologie. Dogmatum. De Deo Deique proprietatibvis, Lib. I. Cap. VIII,

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