Opinion de Scot sur la possibilité absolue de voir
INTUITIVEMENT l'eSSENCE DIVINE, SANS EN VOIR LES ATTRIBUTS ET
LES PERSONNES. — Passant maintenant de la question du fait à celle du droit, nous trouvons les théologiens partagés en deux camps. Scot, ou, pour parler plus exactement, les Scotistes admirent que voir l'essence divine, et en même temps dans l'essence divine les attributs divins, appartient à la nature de la vision intuitive , quidditative et béatifique , et qu'il n'en peut être autrement, si l'on considère la puissance ordinaire de Dieu; mais s'il est question de ce que Dieu peut faire par sa puissance absolue, la vision intuitive de l'essence pourrait exister séparée de la vision des personnes et des attributs. Cette opinion scotiste est, en ce qui regarde les attributs, un corollaire des principes que j'ai exposés dans le chapitre précé-
(i) In Summ. Thcol. Tractatus De Diviiia sitbstantia ejusque attribtttis, Lib. II. Cap.XXII. n. 2.
(2) Beatos coguoscere de Deo quid est dupliciter polest intclligi. Unn modo quia ipsum cognoscunt per propriam formam intelligibilcm, ipsitis csseniiam et quidditatcm immédiate intellectui repraeseiitantcm. Aliomodo, quia cognoscunt essentiam ejus, inquantum ad omnes gvadus perfectionis in ea per eminentiam contentas, distincta cognitione, eo modo quo nos dicimus cognoscere quid est homo, quia cognoscimus omnia gênera distincte , et omnes diffcrentias quae de ipso essentialiter praedicantur. Cum ergo dicit S. Thomas quod beati vident quid est Dcus, intendit de cognitione quid est primo modo, non autem secundo modo. A'am beati non vident distincte omnes divinas perfectiones quae stint infinitae, licet videant illam simplicem essentiam immédiate, infinitas pcrfeC' tiones unitc et simplicUcr absque ulla distinctione continentcm.
dent sur la distinction actuelle-formelle entre les attributs et l'essence; distinction qui, selon les Scotistes, fait qu'un attribut peut être vu sans l'autre, et que les attributs peuvent être vus séparément de l'essence.
Peut-être Gcrdil avait-il dans l'esprit cette opinion de Scot quand il écrivait : « Il est incontestable que Dieu peut manifester. . , quelques-uns de ses attributs, sans manifester le fond de son essence. » Mais l'opinion de Scot est bien loin d'être incontestable et incontc3tèe dans les Ecoles, comme je vais le dire, et Gerdil ne pouvait l'ignorer (i). Dans le chapitre précédent, j'ai repoussé avec le commun des théologiens la distinction actuelle-formelle, entendue comme une distinction actuelle, existant dans la chose indépendamment de la considération de notre intellect, et causant la vision séparée des attributs divins. Que si, à la place de cette distinction actuelle on met une distinction fondamentale, virtuelle, ou de raison-raisonnée, telle que la veulent les théologiens et que je l'ai expliquée (2), une telle distinction, selon la remarque du savant Suarez, ne permettra jamais d'établir qu'un attributpuisse être vu sans l'autre, surtout quand les attributs sont adéquatement la même chose et qu'ils sont réciproquement contenus les uns dans les autres, ainsi qu'il en est, nous l'avons prouvé, pour les attributs divins (3).
388. L'opinion de Scot est contraire au sentiment commun DES théologiens. Leurs raisons. — Laissons donc de côté l'opinion scotiste, le sentiment commun des théologiens est que la vision claire de la nature divine comporte essentiellement la vision des attributs divins et des perfections formelles qui sont en Dieu, et cela de telle sorte qu'il n'en peut être autrement même par la toute-puissance absolue de Dieu. Haec est^ dit Suarez, communis se^itentia Theologorum (4), et il cite S. Tho-
(i) Dans les Institutions citées plus haut, le savant cardinal rappelle et paraît admettre l'opinion scotiste. Tom. et loc. cit. Voyez n. 38o, même Chap.
(2) Chap. prccéd.
(3) Cf. Suarez. Summ. Thcol. P. 1. Tract. I. Lib. II. Cap. XXIl. n. 20.
(4) Ib. n. S.
mas, s. Bonaventurc, Richard, Durand, Major, Cajétan, Paludamus, Henri de Gand, Soto, ajoutant : Alii enim fere sine disputationc ici siippommt . Aux anciens, on peut joindre les théologiens modernes, Billuart (i), Petau (2), Gotti (3), Gonet (4), Berti (5), Banes (6), et d'autres en grand nombre.
Voici une des raisons sur lesquelles ces théologiens s'appuient. Dans la vision béatifîque Dieu est vu tel qu'il est en luimême, selon la parole de S. Paul : Tune cogjtoscam sicitt et cognitus sum. Donc on verra Dieu dans son entité et dans sa nature, par un concept propre et comme individué, je dirais presque de Dieu lui-même ; car c'est ce qu'on entend par la vision de Dieu tel qu'il est en lui-même. II est donc nécessaire qu'on voie en Dieu toute la perfection qui est essentiellement et formellement incluse dans l'être de Dieu en tant que Dieu, c'est-à-dire qui, selon notre manière de comprendre, constitue Dieu dans l'être de Dieu. Or cette perfection c'est justement toute perfection simpliciter-simplex^ existant formellement en Dieu ; car, comme il a été dit, ces espèces de perfections sont affirmées de Dieu essentiellement. De même donc qu'il est impossible de voir clairement et intuitivement la nature de l'homme comme tel, si l'on ne voit ses principes ou prédicats essentiels jusqu'à la dernière différence ; et comme il est impossible de voir une natufe individuelle en tant que telle, si l'on ne voit son entité propre et sa différence individuelle ; ainsi il est impossible de voir la Divinité comme telle, sans en voir toute perfection essentielle, selon le mode individuel et propre à Dieu. Car la Divinité est essentiellement telle entité et telle individualité. C'est même d'autant plus impossible pour la
{\)Cuvsus Thcol. Tract, de Dco, Dissert IV. Art. X. ^ i.
(2) Théologie. DoQmat. Lib. VII. Cap. IX.
(3) Theolog. Scholastico-Dogmat. Tract, de Visione Dci, Qu. V. Dub. II.
(4) Clypeus Thcol. Thomisticac. P. I. Disp. V. Art. II.
(5) De Thcologicis Disciplinis. Lib. III. Cap. XIII.
'/")) Comment. In. I. P. S. Th. Qu. XII. Art. VII. Dub. U.
128 LIV. lU. — 1)1-: I.A LUMIÈRE OBJECTIVE. — 2*> PART.
Divinité qu'elle est plus simple, et qu'en Elle toute perfection simpliciter-simplcx est absolument, adéquatement et réellement une seule et même chose très simple. C'est littéralement le raisonnement de Suarez (i), et, à mon avis, un tel raisonnement, qui est aussi celui des autres théologiens, est démonstratif.
389. Cette PREUVE DÉTRUIT a fortiori l'intuition des ontolo- GisTES modernes. — Ce raisonnement ne porte pas seulement contre les Scotistes, mais il atteint, et peut-être plus étroitement encore, les ontologistes. Car, l'attribut divin absolu, ou relatif ad extra^ avec lequel notre âme, comme il plaît à la nouvelle école de le dire, est en cojitact immédiat^ est un attribut qui est vraiment et réellement une même chose avec l'essence divine, comme il a été prouvé. Donc, c'est l'un des deux: ou l'intuition ontologique se termine à l'attribut divin, tel qu'il est en lui-même, et dans cette hypothèse il se termine aussi nécessairement à l'essence divine, non métaphysique, mais physique, parce que l'attribut divin en lui-même est réellement l'essence divine (2), et conséquemment, l'intuition ontologique n'est autre que l'intuition quidditative et béatifique ; ou bien, l'intuition ontologique n'a pas pour terme l'attribut divin tel qu'il est en lui-même ; et alors ce n'est pas l'attribut divin qui est vu. Cette intuition sera une intuition de substance , d'être, ou de quelqu'autre chose semblable, ou encore ce sera un concept négatif et impropre (3), et infiniment loin de l'intuition immédiate des ontologistes; et dans cette hypothèse la question de l'ontologisme change totalement de nature, et ne conserve plus que son nom.
390. Récapitulation et conclusion du chapitre. — Le lecteur voit maintenant s'il y a l'ombre de vérité dans les paroles du savant Gerdil, que j'ai citées au commencement de ce
(i) Loc. cit.
(2) Si videtur omnipotentia, prout in se est, videtiir divina essentia illo eodem actit, quia includitur csscntialiter in divina omnipotentia. Suarez. Op. et loc. cit. n. 10.
(3) Cf. Suarez. Op. et loc. cit. n. lo.
chapitre, et que Sans-Fiel et M. Fabreont imprudemment répétées. Historiquement, il est faux qu'il soit incontestable que Dieu puisse manifester un attribut divin tel qu'il est en luimême, sans manifester en même temps le fond même de son essence ; et cela est faux encore théoriquement, comme je crois l'avoir suffisamment démontré. Les ontologistes diront peutêtre qu'il ne parlent pas de l'attribut divin tel qu'il est en luimême. Soit, mais alors qu'ils cessent d'équivoquer, et qu'ils reconnaissent que notre âme n'est pas en contacl immédiat avec Dieu ; qu'ils avouent que leur intuition, prétendue immédiate, n'est point telle en réalité, mais que c'est un concept d'une chose indéterminée qui reflète analogiquement Dieu à notre intelligence. Dans ce cas, l'expression sera plus exacte, et la question posée sous son vrai point de vue pourra être mieux définie, en cherchant de quell» manière Dieu est réfléchi à notre âme dans l'objet indéterminé ou créé.