Différence très importante a noter entre l'idée
EXEMPLAIRE MENTAL, ET l'iDÉE ESPECE INTELLIGIBLE OU PRINCIPE DE
connaissance intellectuelle. — Les différences qu'il y a entre les espèces et les idées, par rapport à nos connaissances, sont très remarquables, comme on peut facilement en juger par notre brève description de la nature des unes et des autres. Elles sont également dans l'intellect, mais les espèces sont le principe de la connaissance, et les idées en sont le terme; les espèces sont le moyen de l'intellection, les idées sont l'objet entendu ou connu ; enfin (et ceci est plus important), les espèces dépendent des choses, elles en sont les effets et les représentations, et ainsi elles sont postérieures aux choses ellesmêmes, comme je l'ai déjà dit ; tandis que les idées sont les types formés dans l'âme, types dont les choses formées sont les effets et les représentations : les choses formées sont donc postérieures à leur type idéal. Avant que le Moïse fut sculpté, Michel-Ange l'avait formé et contemplé avec amour dans sa pensée, et le Moïse idéal conduisit la main de l'artiste .pour former le Moïse réel. S. Thomas dit donc encore très bien : Forma ejiim in intellectu potest esse duplicité!-: Uno modo ita quod sit priticipium actus inteîligejîdi, siciit forma^ qiiae est intelîigenlis in quantum est inielligens^ et Jiaec est similitudo ititellecti in ipso. Aiio modo ita quod sit terminus actus intell igendi: sicut arti-
(i) s. Th. p. I. Qu. XV. Art. L
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jex intelligendo excogitat formam domiis. Et cum illa forma sit excogitata per actiim ijitelligendi^ et quasi per actum effecta^ non pot est esse principiinn actiis intelligendi^ ut sit primum quo intelligatur; sed niagis se habet ut intellectuvi^ quo intelligens aliquid operatur. Nihilominus tajnen forma praedicia est secundum quod intelligitur, quia per formam excogitata^n artifex intelligit quid operatidum sit (i).
Je sais bien que les espèces intelligibles, en tant que reprétatives ou moyen ^«o, sont rejetées par quelques modernes écrivains de philosophie, comme il a été dit ailleurs ; mais, ils ne pourront le nier, autre chose est le principe objectif dont on a connaissance, et autre chose est le principe artistique, le modèle mental, en un mot l'idée pensée par l'artiste et qu'il réalise au dehors. Cela suffit pour établir une différence radicale entre l'espèce, qui est exclusivement principe de connaissance, et l'idée, principe formel d'action.
Présentement je prends l'idée comme modèle préexistant dans l'âme de l'artiste, et mon raisonnement sera sur les idées entendues exclusivement dans ce sens.
394. Raisonnement de S. Thomas pour prouver qu'en Dieu, comme première cause exemplaire, sont les idées de TOUTES CHOSES. — Après ces explications, élevons notre âme jusqu'à Dieu et fixons avidement notre regard sur cette source très pure et infinie d'où tous les êtres découlent par la création, et considérons le mieux qu'il nous sera possible comment les choses créées préexistent idéalement et éternellement en Dieu. Les idées des choses créées sont-elles en Dieu ? Et si elles y sont, quelle est la nature de leur existence en Dieu ? Telles sont les deux questions auxquelles je m'efforcerai de répondre dans ce chapitre.
Que les idées par lesquelles Dieu entend et produit les choses hors de lui-même soient en lui, c'est une vérité si évidente que
(0 Qq. Disp. De Veritate. Qu. IIL De Ideis. Art. II.
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sa négation équivaudrait à la négation de la Providence divine et même de la création de l'univers. S. Thomas prouve cette grande vérité par une argumentation admirable et très solide que voici :
« Dans tout ce qui n'est point produit par le hasard, dit-il, l'action génératrice est dirigée, comme à sa fin, à produire la forme qui donne l'être spécifique, c'est-à-dire une nature déterminée pour ce qu'elle engendre, ou, pour parler d'une manière plus générale, pour l'effet qu'elle produit. Mais il serait absolument impossible qu'un agent quelconque produisît une forme déterminée, si cette forme ne préexistait de quelque manière dans l'agent ; et c'est justement parce qu'il possède la forme en lui-même que l'agent peut la produire extérieurement, car, selon l'adage très connu des écoles : Nemo dat qnod non habet. Or la préexistence de la forme peut être de deux manières dans l'agent, naturellement et intentionnellement : naturellement, comme il arrive dans la génération et la production des choses créées, où l'on voit que par les forces de la nature, tout agent engendre un effet semblable à lui spécifiquement; ainsi l'animal engendre l'animal, le feu produit le feu, etc. ; intelligiblement, comme il arrive dans les agents intellectuels, en qui par la vertu de l'intelligence, c'est-à-dire mentalement, est d'abord conçue la forme idéale qu'ils font ensuite passer dans leurs œuvres extérieures : Sicut sitnilitudo domtis pvaeexistit in mente aedificatoris. Ethaecpotesi dici idea domus, quia artifex intendit do?num assimilare formae, quam mente concipit. « Or, le monde n'étant pas l'effet du hasard, mais un produit de l'intelligence divine, il est bien nécessaire que la forme, à la ressemblance de laquelle le monde a été fait, se trouve dans l'intelligence divine. Et cette forme est précisément l'idée : Quia igitur mundiis îwn est casu/actus, sed est factus a Deoper intellect um agente^ ut infra patebit (i), necesse est quod in mente
(0 p. I. Qu. XLVL Art. I.
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divina s it forma ad similitudinem cujus mundus est factus. Et in hoc cojisistit ratio ideae (i). Il suit de là que Dieu n'est pas seulement la cause efficiente, mais encore la cause exemplaire de toutes les choses créées. »
Et par rapport à cette conséquence, qui confirme et met encore plus en lumière l'argument précédent, S. Thomas raisonne ainsi : Dieu est la première cause exemplaire de toutes choses : Deus est prima causa exemplaris omnium rerum (2). Il est en effet nécessaire de présupposer, dans la production d'un effet, un exemplaire ou un modèle, afin que l'effet ait une forme ou une nature déterminée. Car, si l'artiste imprime dans une matière donnée une forme artistique déterminée, c'est qu'il a devant lui le modèle de cette forme; que ce modèle soit externe et réel, ou qu'il existe seulement d'une manière idéale dans l'intelligence de l'artiste. Supposé que JMichel-Ange n'eût aucune conception idéale quand il peignit le Jugement universel dans la Sixtine, est-il concevable, dans cette hypothèse, que le célèbre artiste aurait pu tracer et peindre cette sublime composition ? Le Jugement, dans cette hypothèse, eut été l'œuvre du hasard plutôt que du génie, si toutefois il se trouve quelqu'un qui puisse attribuer au hasard la possibilité de produire cette merveille de la peinture. Or, les choses que la nature produit journellement dans l'univers ont bien plus parfaitement que les œuvres de l'art humain des formes et des natures déterminées, comme l'expérience ne cesse de nous le dire. Et d'où vient donc cette détermination de formes dans les choses crées, sinon, en dernière analyse, de ce premier principe qui est la Sagesse divine ? C'est elle qui a conçu l'ordre de la nature, elle qui, par la distinction de choses diverses, mais unies, produit cette beauté pleine de charme qui est la variété dans l'unité, et l'unité dans la variété, comme est la variété des notes dans l'harmonie musicale.
(i)P. I. Qu. XV. Art. I.
(2) p. I. Qu. XLIV. Art. III.
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Il est donc nécessaire que les raisons de toutes les choses créées préexistent dans la science divine, et ces raisons sont les idées^ c'est-à-dire \ts formes exeiiiplaircs qui sont dans l'intelligence de Dieu : Et ideo oportet dicere quod in divina sapientia sint rationes omnium reriim ^ quas supra diximus (i) ideas ; idest formas exemplares in mente divina existentes (2). Dieu est donc le premier exemplaire de toutes choses.
Mais cela n'empêche pas que parmi les choses créées, quelques-unes ne soient les exemplaires d'autres qui sont ou se produisent à leur ressemblance, soit par l'espèce, soit par l'analogie : Sic igitur ipse Deus est primum exemplar omnium. Possunt etiam in rébus creatis quaedam aliorum exemplaria dici, seamdum quod quaedam suftt ad similitudinem aliorum., vel secundum speciem, vel secundum analogiam alicujus imitât ionis (3).
395. Raisonnement de S. Augustin. — Avec non moins de profondeur, mais avec plus de vie et d'élan le grand S. Augustin traite aussi des idées de Dieu : je transcris ici, en le traduisant librement, le magnifique raisonnement qu'il nous a laissé dans le livre des quatre-vingt-trois questions : L'idée, dit-il, est un mot grec qui, traduit mot à mot en latin, signifie forme ou espèce. Nous pouvons aussi appeler les idées raisons^ en nous éloignant un peu de la matérialité du mot (et le mot grec lôyoç veut dire raison et non idée)., mais non de la signification de l'objet que nous avons à exprimer. En effet, les idées sont prises par nous pour signifier les formes ou les raisons primitives des choses, formes stables et immuables, qui ne furent point formées et qui, pour cela, sont éternelles et toujours les mêmes, et se trouvent dans l'intelligence divine. Et bien qu'elles ne commencent ni ne finissent, c'est sur elles cependant qu'est formé tout ce qui naît et meurt, tout ce qui peut naître et mourir. Il
(i) P. L Qu. XV. Art. I.
(2) p. I. Qu. XLIV. Art. III.
{3)Ib.
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n'a été donné à l'âme humaine devoir ces formes ou raisons que par la faculté supérieure qui est en elle, je veux dire par l'intelligence et raison qui est comme le regard et l'œil intérieur et intelligible de l'âme elle-même. Et même toute âme humaine n'est point apte à la vision sublime des raisons éternelles, mais seulement celle qui est sainte et pure, celle dont l'œil intérieur, par lequel on voit ces choses, est sain, vrai, limpide, proportionné et pour ainsi dire homogène et semblable à la pureté de ces formes : Anima vero iiegatur eas intiieri posse, nisi rationalisa ea siii parte qua excellit, idest^ ipsa mérite atque ratione^ quasi qtiadam facie vel ocido siio interiore atque intelligibili. Et ea quidem ipsa rationalis anima non omnis et qiiaelibet^ sed quae sancta et piira fuerit^ haec asseritur illi visioni esse idonea : idest^ quae illum ipsiim oculum quo videntur ista, samnn et sincerum et serenum^ et similem his rébus ^ quas videre intendit ^ habuerit.
Or nul homme relfgieux et connaissant la vraie religion, quand même il ne pourrait contempler les idées éternelles, ne peut nier, et même ne peut pas ne point confesser que toutes les choses, qui existent distinctes dans leur diversité et qui sont distribuées avec ordre dans des natures ou des espèces différentes, n'aient été créés par Dieu, et que celles qui ont la vie ne l'aient reçue de Dieu. Il ne peut pas nier non plus que la conservation et l'ordre de l'Univers, et tout ce qu'on y voit se renouveler et se rajeunir dans le cours très régulier des temps, ne montre ouvertement que l'Univers est conservé et gouverné par les lois de Dieu. Cela étant prouvé et concédé, qui osera dire que Dieu a créé toutes les choses sans raison et au hasard ? Qiio constituto atque concesso^ quis audeat dicere Deum irrationabiliter omnia condi disse ? Que si l'affirmer ou le penser serait le comble de la folie, il demeure donc prouvé que tout a été fait par Dieu avec raison: Restât ut omnia ratione sint condita. Or, dirons-nous que l'homme a été formé sur la même raison, ou sur le même type que le cheval, ou sur celui
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de tout autre nature créée? Non, car une telle supposition détruirait infailliblement toute distinction essentielle entre les choses créées; ce qui serait absurde. Donc les choses créées correspondent à des types éternels distincts, ou à des formes distinctes ; idées ou raisons éternelles non formées, mais immuables : Singiila igitiir propriis siint creata r^ationibus. Et ces raisons éternelles, où croyons-nous qu'elles soient ou puissent être, sinon dans l'intelligence du CTé3itQUT : Has autem rationes iibi arbitraiidum est esse^ nisi in ipsa mejite Creatoris ?
Quand à dire que Dieu, en formant et créant les natures, a regardé des types existants hors de lui et dont il dépendrait par conséquent, c'est un sacrilège intolérable.
Les idées mères des choses créées sont donc en Dieu, et par suite elles sont éternelles et immuables, parce que tout ce qui existe en Dieu est nécessairement éternel et immuable. Et les créatures sont telles qu'elles sont parce qu'elles ont une participation aux raisons éternelles (que Platon appelle idées), ou parce qu'elles sont modelées sur elles : Quarum participatione fît^ ut sit quîdquid est, quoquo modo est [i).
Le Saint termine ce raisonnement splendide et serré par la très belle réflexion suivante : L'âme raisonnable, très noble entre les créatures, est près de Dieu quand elle est pure ; et suivant que la charité l'unit plus à Dieu, elle en reçoit davantage cette lumière qui la rend capable de voir non par les yeux du corps, mais par son intelligence, ces raisons éternelles dont la vision la rend très heureuse. Nous pouvons appeler de telles raisons, idées, formes, espèces, ou simplement raisons ; et nous pouvons encore leur donner d'autres noms, mais il est donné à peu d'hommes de voir le vrai qu'il y a en elles ; Quas ratio7ies, ut dictum est, sive ideas, sive formas, sive species, sive rationes licet vocare, et multisappellare conceditur nominibus, sed paucissimis pidere quod verum est (2).
(i) Qu. XLVI.
(2)Ib. L'édition des Bénédictins de St.-Maur porte: appellare quodlibet, sed, etc.
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396. Nature des idées divines. — Après avoir établi l'existence des idées divines, nous avons maintenant à en rechercher la nature. Ces idées sont premièrement dans l'intelligence divine, et en même temps elles sont essentiellement les types des choses crées ou créables : sous le premier aspect, c'est-àdire comme étant en Dieu, elles existent éternellement en lui, par la raison que le temps n'ajoute rien à la nature divine, et que tout ce qui est en Dieu est éternel comme Dieu lui-même ; sous le second aspect, comme type du créé et créable, elles expriment une relation non, cependant, de génération, en prenant ce mot dans son sens rigoureux, mais de création et de production des choses dont elles sont le type-relation ; relations, dis-je, non réelles (Dieu n'a avec pas les créatures des relations réelles, comme celles-ci les ont avec Dieu dont elles dépendent), mais de raison : Ideae existentes in mente divina non siint generatae^ nec sunt generajites^ si fiât vis in verbo., sed sunt créât ivac et productivae rerum (i). C'est pourquoi S. Augustin disait aussi dans le passage cité : Sunt namque ideae principales formae quaedam^ vel ratio7ies rerum^stabiles atque incommutabiles^ quae ipsae format ae nrn sunt, acper hoc aeternae^ ac semper eodem modo sese habentes, quae ifi divina intelligcntia contineritur. Et cum ipsae neque oriantur^ neque ititereant^ secundum eas tamenformari dicitiiromne quod oriri et interirepotest^ et omne quod oritur et interit.
397. Les idées divines sont réellement l'essence divine CONÇUE COMME TYPE. — Mais comme tout ce qui est en Dieu est éternel, ainsi tout ce qui en Dieu est Dieu même, à cause de la simplicité divine (je ne parle pas des relations de personnes); et même, en Dieu tout est éternel parce qu'en lui tout est très simple, c'est-à-dire très parfait, ou actualité très pure. Et pour cette raison les idées divines ne sont et ne peuvent être réellement autre chose que l'essence divine, d'une manière sem-
(i) s. Th. Qq. Disp. De Veritate. Qu. III. de fdeis.An I. ad 5.
blable à ce que nous avons dit des attributs divins (i); c'està-dire que l'essence divine, dit S. Thomas, est la première forme, le premier type des choses créées et créables : Una prima forma ^ ad quam omnia reducuntur^ est ipsa divina essentia seciindinn se considei^ata (2).
D'autre part, nous disions tantôt que le concept d'idée est un concept relatif, parce qu'il exprime le sens de type, de modèle, d'exemplaire, etc., et que ni le type, ni le modèle, ni l'exemplaire, ne sont des concepts absolus, mais qu'ils impliquent un ordre imitable par d'autres choses. Donc l'essence de Dieu est idée, non en tant qu'essence, ou en tant qu'elle exprime un absolu, mais en tant que l'intellect divin Tappréhende comme type, c'est-à-dire comme imitable hors de Dieu par les créatures, quel que soit d'ailleurs le degré d'imitation auquel les créatures peuvent arriver. Il suit de là que l'idée divine est réellement une même chose avec l'essence divine, et que, toutefois, il y a entre l'une et l'autre une distinction de raison, consistant en ce que l'essence, comme telle, n'implique pas la raison de forme idéale et conséquemment d'imitabilité formellement dite, quand, au contraire, l'essence en tant qu'idée dit forme, type idéal, raison d'imitabilité vue par l'intellect, en qui les types idéaux sont formellement : Essentia sua (Dei) est idea rerum^ non quidem ut est essentia^ sed ut est intellect a (3).
398. Pourquoi et dans quel sens on met en Dieu la multiplicité d'idées. — Ce que nous venons de dire fait comprendre
(1) Pour plus d'exactitude, je dis d'une manière semblable, car S. Thomas remarque sagement que non est simile de ideis et de essentialibus attributis. Attributa enim essentialia non habent aliqidd de principali intellectu siio praeter essentiam Creaioris. Unde etiam non plurificantur, quamvis secundum ea Deus ad creatiiras comparetur, protit secundum bonitatem dicimus bonos, secundum sapientiam sapientes. Sed idea de suo principali intellectu habet aliquid aliud praeter essentiam, in que etiam completur formaliter ratio ideae, ratione cujus dicuntur plures ideae Nihilominus tamen secundum quod ad essentiam pertinet, nihil prohibet essentiales dici. Qu. cit. de Ideis. Art. II ad 2.
{2) Qu. cit. de Ideis, inter Dispp. Art. II. ad 6.
(3) Qu. et Art. cit. in corp.