CHAP. IX. — DES IDELS DIVINES 14I
pourquoi et dans quel sens on admet communément pluralité d'idées en Dieu. L'essence divine, disons-nous, est idée ou forme ou type^ en tant que l'intellect divin voit en elle la raison d'imitabilité hors de Dieu ou ad extra^ comme on dit dans l'Ecole. Mais les créatures peuvent-elles imiter parfaitement la divine essence ? Non, très certainement. Car, quelque parfaites qu'on veuille concevoir les créatures, entre elles, comme telles, et l'essence divine, la distance est toujours infinie; il ne peut y avoir entre le créé et l'incréé une véritable proportion d'entité. Donc l'essence divine a la raison d'idée en tant qu'elle exprime raison d'imitabilité de la part de la créature; mais d'imitation imparfaite. Et comme cette imitation du Créateur par les créatures ne peut être parfaite, mais qu'elle admet pour cela une infinité de degrés divers; il suit que l'essence divine comporte la raison de multiplicité d'idées et non d'idée simplement, en tant que l'intellect divin la voit en rapport d'imitabilité avec les divers degrés d'imitation de la part des créatures. Una prima forma, dit S. Thomas, ad qiiam omnia reducimtiir, est ipsa essentia divijia secundum se considerata^ ex cujus considératiojie divijius intellect us adinvenit^ ut ita dicam, diversos modos imitationis ipsius^ in quitus pluralitas idearum consistit ( [ ).
Expliquant ensuite plus amplement cette doctrine très profonde, le saint Docteur écrit dans le corps du même Article : Deus per iiitellectinn otnnia operaJis^ omnia ad similitudineni essentiae suae producit. Unde essentia sua est idea rerum^ non quidem ut essentia, sed ut est ifitellecta. Res autem creatae non perfecte imitantur divinajn essentiam. Unde essentia non accipitur absolute ab intellectu divijio^ ut idea rerum^ sed cum proportione creaturae fendae ad ipsam divinam essentiam secundum quod déficit ab ea vel imitatur eam. Diversae autem res diversimode ipsam imitantur^ et unaquaeque secundum
(i) Qu. et Art. cit. ad 6.
proprium modiim seciun^ ciwi imicuique sit proprium esse disiinctum ab altéra; et ideo ipsa divijia essentia cointellectis diversis proportionibiis rerum ad eam^ est idea uniuscujusqiie rei. Unde cum sijit diversae t^erum proportiones^ necesse est pliires ideas : et est quidem una omnium ex parte essentiae^ sed pluralitas itive7iitur ex parte diversarum proportiotium creaturariim ad ipsam.
C'est pour cette raison et dans ce sens que dans les Ecoles la coutume s'est établie d'admettre la multiplicité des idées en Dieu, bien que toutes soient l'essence elle-même, mais appréhendée par l'intellect comme communicable à divers degrés aux créatures, et conséquemment, comme imitable par elles.
399. Idée, raison, exemplaire. — Les doctrines exposées et établies jusqu'ici sont admises, du moins quant à la substance, par la généralité des théologiens. D'autres questions sur les idées se posent aussi, et différents sentiments se produisent pour les résoudre ; mais je dois laisser ces questions parce qu'elles me conduiraient trop loin sans aucune utilité pour ma thèse. Ceux qui seraient curieux de ces subtiles recherches peuvent les lire dans Scot, Cajétan, Bânes, Suarez, et beaucoup d'autres. J'ajouterai seulement quelques observations sur les termes idée, raison, exemplaire.
Dans ce Chapitre j'ai pris ces termes comme synonymes, suivant en cela l'autorité de S. Augustin, et aussi parce que rien ne m'obligeait d'en distinguer la signification pour arriver à mon but. Mais je veux maintenant, plus pour l'exactitude du langage que pour un autre motif, donner cette distinction avec S. Thomas. L'idée est un terme plus général et qui se prend également dans le sens de principe par lequel on connaît, et de principe suivant lequel on opère. Ainsi nous disons que nous avons l'idée du cercle que nous connaissons et ne faisons pas ; et l'ouvrier a l'idée de l'œuvre qu'il conçoit et qu'il reproduit par son travail. Dans ce second cas, l'idée, on le voit, est en même temps principe de connaissance et principe d'action.