‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 4 sur 126 · CHAP. II. — L ONTOLOGISME ET LA CONSCIENCE I I · texte numérisé non relu

CHAP. II. — L ONTOLOGISME ET LA CONSCIENCE I I

retourner l'argument contre ses adversaires qu'il appelle bravement psychologistes péripatéticiens : « Au surplus, je puis « retourner votre propre principe contre vous-même et contre « tous les psychologistes péripatéticiens. Si nous avons, comme (L vous le prétendez, la perception de l'espèce impresse ou « expresse qui représente l'infini en tant qu'infini, nous devons a avoir conscience de ce phénomène. Eh bien! interrogez les « hommes qui vous entourent, demandez-leur s'ils perçoivent <t cette espèce impresse ou expresse dans l'intellect agent (Sur « cette étrayige confusion d'idées à propos du langage péripa- « téticien^ voye^ le n^ i33^ en note)^ ou dans l'intellect patient, « et ils vous répondront sans hésiter qu'ils n'ont pas ce privi- « lège (i). »

314. Ils éludent la difficulté et sortent de la question. — S'il faut dire ma pensée, il me semble que cette réponse élude la difficulté au lieu de la dénouer, et qu'elle porte tout à fait hors de la question. Ne disons rien des inexactitudes de Sans- Fiel qui fait figurer une espèce représentant l'infini en tant qu'infini, ce à quoi les péripatéticiens n'ont jamais songé, et ce qui leur est cependant attribué par cet auteur ; venons-en aussitôt à l'argument.

Je dis que la réponse élude la difficulté, parce qu'au lieu de s'en tenir au fait de conscience, elle apporte d'autres faits qui ne sont pas du ressort de la conscience, ou bien elle prend le mode du fait pour le fait lui-même. La vie végétative n'est pas objet de conscience par la raison qu'en tant que végétative elle n'est pas connaissance; et personne n'ignore que la conscience témoigne des faits internes en tant qu'ils sont connus, et non autrement. Quant au sens de l'ouïe et de la vue, il est faux que nous n'en ayons pas une conscience très distincte, car je vois et j'entends très réellement, et je sais que j'entends et que je vois. Mais si, du fait voir et entendre, on passe à la

(i) Discussion amicale, etc. i»' Dialog. n. 19, pag. 37 et 38.

nature intrinsèque de ces facultés ou à la manière dont elles sont mises en exercice, alors on a bien raison de dire que la conscience est muette ; mais elle est muette justement parce qu'on l'interroge sur un objet étranger à son domaine, elle est muette comme le serait l'ouïe s'il lui était demandé de se prononcer sur la lumière et les couleurs.

Cette réponse s'applique aussi à ce que Sans-Fiel ajoute. Qu'importe à la conscience comment notre intellect arrive à percevoir les objets, si c'est par ou sans les idées ? Quand elle m'a dit que je connais, que je raisonne, que je veux, que je sens, et que je sais par elle que je connais, que je raisonne, que je vois, que je sens, elle a dit tout ce qu'elle peut dire; son action est toute subjective. Ainsi, pour m'en tenir à l'exemple de Sans-Fiel, tous savent, ou du moins, tous peuvent facilement savoir par leur conscience qu'ils ont ce qu'on entend par Vespèce expresse^ qui est le verbe mental ou l'intelligible connu et exprimé par l'âme ; et si vous demandez à n'importe qui s'il a conscience ou s'il sait qu'il connaît quand il connaît, il ne vous répondra pas qu'il fi'a pas ce privilège, mais bien : oui, et qu'il le sait très bien. Tous cependant ne savent pas qu'ils ont l'espèce impresse c'est-à-dire Vidée ou l'espèce inteU ligible^ parce que celle-ci n'est pas, comme l'espèce sensible, objet de la conscience, mais objet de la réflexion et du raisonnement, ratione colligitîn\ comme je l'ai dit ailleurs, avec S. Augustin (i).

Mais la conscience pourrait-elle avoir l'intuition immédiate de l'Infini, et n'en pas témoigner .? Non certes, elle ne le pourrait pas. Car ici il s'agit d'une connaissance vraie, réelle, permanente ; d'une intuition ou connaissance qui précède toutes les autres connaissances et se trouve en toutes; d'une connaissance non toujours virtuelle et latente (2), mais souvent actuelle et manifeste, parce qu'elle est le principe et la lumière

(i)Cf. Liv. I. Chap. I. n. 3.

(2) Cf. n, ï'iï, note i.

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de la science ; en un mot, il s'agit d'un fait actuel de l'ordre intellectif et de connaissance, et non de la manière dont ce fait se vérifie, ou dont se forme cette connaissance. Par conséquent, la riposte de l'ontologisme laisse l'argument intact et porte à faux.

3i5.Fabre et Sans-Fiel s'ingénient a trouver une conscience DE l'intuition IMMÉDIATE, MAIS IL l'aCCORDENT A PEU

d'hommes. — Nos auteurs se sont aperçus, paraît-il, de la nullité de leur réponse, et poussés par l'évidence, ils finissent par concéder que la conscience doit pourtant dire quelque chose de l'intuition ontologique; ils soutiennent donc que son témoignage existe et qu'on peut le saisir, à la condition de prendre l'esprit humain sur le fait, dans le développement de ses opérations spontanées (i). Mais tous ne sont pas juges compétents en cette matière, la méditation intérieure ou psychologique est très difficile (2). « Comme l'être infini est « éminemment intellectuel, il échappe nécessairement à nos « facultés sensibles, et n'attire pas conséquemment l'attention « du vulgaire comme les êtres physiques qui tombent sous « nOs sens (3). » Qu'on n'interroge donc pas la conscience du vulgaire, mais celle des philosophes ; et non des philosophes sensualistes (ou antiontologistes) qui négligent l'analyse de l'esprit humain, mais des philosophes ontologistes qui expliquent très bien cet esprit (4).

3 16. Si la conscience de l'intuition immédiate existe, elle doit être en tous et accessible a tous. — Si M. Fabre voulait accepter un conseil d'un de ses confrères dans le

(i) «L'ontologisme explique l'esprit humain, pris en quelque sorte sur le fait, fl dans le développement de ses opérations spontanées. Ce travail est négligé « par les sensualistes (sic]... Nous nous sommes adressés au sens intime pour a connaître nos facultés ; nous avons découvert en nous un sens du divin, n une faculté intellectuelle. » Fabrc. Cours, etc. loc. cit. pag. 542.

(2) « La méditation intérieure ou psychologique est, en effet, très difficile. 11 a est peu d'esprits qui sachent lire dans le livre de leur conscience.» Fabre. Ib. . (3) Sans-Fiel. Discussion, etc. i" Dial. page 3-j.

(4) Fabre loc. sup. cit.

sacerdoce de Jésus-Christ, je le prierais de tempérer un peu l'acerbité de son style à l'égard des personnes qui ne pensent pas comme lui sur les questions philosophiques, et de porter dans les discussions plus de calme d'esprit. La vérité n'y perdra rien, et la charité y gagnera. Cela dit, le lecteur me permettra de m'occuper seulement de la substance des idées exprimées par M. Fabre, sans regardera la forme.

Je ne puis me persuader que, si l'intuition ontologique était vraiment dans notre développement intellectuel le fait capital que prétend l'ontologisme, le commun des hommes Teût constamment ignorée, au point qu'elle serait le patrimoine exclusif des philosophes, et non même de tous, mais de ceux-là seulement qui ont le temps et la pénétration nécessaires pour lire et méditer sérieusement dans le livre de la conscience. Je conviens que très souvent il se fait en nous des actions que nous ne remarquons pas, ou dont nous avons la conscience directe, mais non rétlèxe (si toutefois cette division assez commune de la conscience peut être admise comme exacte) ; mais je ne crois pas que nos adversaires puissent tirer un grand parti de cette distinction. En effet, comme je l'ai dit déjà, le fait de l'intuition ontologique est un fait très capital ; c'est la lumière qui éclaire les pas de l'esprit, c'est le principe objectif qui informe tout raisonnement, c'est le premier anneau qui fixe toute la chaîne de la science. De plus, si tous ne peuvent se replier sur eux-mêmes au même degré que le philosophe pour analyser les faits qui se succèdent dans notre esprit, on ne peut nier cependant que tous sont au moins capables d'un commencement de réflexion, et que par des interrogations ou des observations on peut les amener à la Constatation de ces faits. Ainsi, demandez à un ignorant s'il a jamais pensé à une espèce^ à un être transcendantal ; il vous régardera comme dépourvu de sens, il ne vous comprendra pas et vous répondra qu'il n'a jamais pensé à de telles choses, Mais faites en sorte de lui expliquer ces termes dans un

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langage qui lui soit familier et intelligible, et sa réponse sera tout autre que la première. Il vous dira qu'en effet il y a pensé, qu'il a conscience d'y avoir pense des milliers de fois, et qu'il sait fort bien qu'il y pense en vous répondant.

S. Thomas dit à ce sujet : Si le maître veut expliquer à ses disciples la nature de l'homme, il leur rappellera d'abord la notion d'animalité et de substance^ ou au moins d'être^ c'est-àdire qu'il rappellera dans leur esprit les concepts généraux ou transccndantaux, nécessaires à son explication ; concepts qui (spécialement la notion de l'être) ne peuvent être ignorés par les disciples, et pour cela n'être point remarqués par leur conscience aussitôt que le maître les invite à réfléchir sur eux-mêmes : Si docemur qiiid est Jiomo, oportet quod de eo praesciamus aliquid secundum rationem animalis vel substantiae, aut saltem ipsiiis entis^ quae nobis igiiota esse fionpotest (i). Et ce que le saint Docteur affirme des premiers concepts, il le dit aussi des premiers principes : Si, avant de lui démontrer quelque chose, le maître interroge le disciple sur les premiers principes, le disciple répondra exactement à la demande, et montrera ainsi qu'il connaît ces principes et qu'il en a de lui-même la conscience directe et réflexe, antécédemment à tout magistère : Discipidus ante locutionem magistri interrogatiis, responderet de principiis per quae docetur^ non antem de condusionibus^ qiias quis eiim docet. Unde principia tion disait â magistro, sed soliim conclusiones (2). On voit dond qud. Comme la connaissance des premiers principes de la science est commune àtous^ à tous aussi la conscience en est Commune, ou du moins facile à avoir.

Mais peut-on en dire autant de l'intuition dé Plnfinl ? Et estil probable qu'un ignorant interrogé à ce sujet réponde affirmativement ? La poésie et le mysticisme de l'imagination à part, je ne le crois pas, et les ontologistes ne le croient pas davantage x

(i Qq. Disp. De Vcvitate, Qu. XI. De Magistro. Art» I. ad 3. (2) Ib. ad 18.

l6 LIV. H. — D\l LA LUMIÈRE OBJFXTIVE. — 2® PART.

c'est pourquoi, voyant que le fait n'est point en faveur de leurs assertions, ils recourent à l'immense difficulté qu'il y a d'observer cette intuition. Mais sortons donc une bonne foi du mystère, et si cette intuition n'est pas le facile patrimoine de tous, ne nous réservons pas à nous seuls le privilège de la posséder. Eh quoi ! ne s'agit-il pas ici du premier principe scientifique ? de ce principe qui entre nécessairement dans tous nos concepts et dans tous nos jugements, et qui donne aux uns et aux autres lumière et certitude ? Ne s'agit-il pas d'un principe qui, comme le remarque justement S. Thomas, doit être nonseulement vrai, msiis nécessaiî^ement connu comme vrai, Jtecesse estpiderivcnim, parce qu'il est le point de départ pour descendre parla synthèse aux jugements particuliers, et le terme quand on s'élève par l'analyse aux jugements les plus simples et primitifs ? Et un tel jugement, ou un tel principe échappera à la conscience de la plupart des hommes qui, tous, raisonnent et sont plus ou moins capables de jeter un regard au fond de leur âme et d'avoir quelque connaissance d'eux-mêmes !

317. Les ontologistes -essayent de prouver qu'ils ont, EUX, CETTE INTUITION. — Mais puisqu'il plaît aux ontologistcs d'exclure de la conscience de l'intuition immédiate de Dieu la très grande majorité des hommes, voyons au moins comment ils s'y prennent pour se persuader qu'eux-mêmes la possèdent. (( Voici la preuve que vous désirez, dit Sans-Fiel à son interlo- (( cuteur. L'idée de l'infini n'est autre chose que la vue même « de l'infini, puisque toute idée^ comme le mot l'indique (s/<?w, « je vois) est essentiellement une vision intellectuelle. Or, nous « avons assurément conscience de l'idée de l'infini, donc nous « avons par là même conscience de la perception de Tinfini. « De plus, nous savons certainement que notre esprit perçoit les « vérités nécessaires. Or, les vérités nécessaires ne peuvent « résider que dans l'être nécessaire, c'est l'être nécessaire lui- « même envisagé sous tel ou tel rapport particulier. Nous c( savons donc que notre intelligence perçoit l'être néces-

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saire. « Voilà précisé7iient la conscience que nous cher c lions.

«' Peut-être ce témoignage du sens intime ne vous paraît-il K pas très distinct ni très réfléchi. Mais je puis vous citer un « exemple analogue à celui-ci dans un autre ordre de faits « psychologiques. En se repliant sur elle-même, Tâme se voit (( certainement d'une manière directe ; elle ne peut pas perce- « voir sa pensée, sans se percevoir elle-même, puisque sa <c pensée c'est elle-même en tant qu'elle pense. Or, le sens « intime ne nous atteste pas plus clairement la vision de notre « âme que la vision de l'infini. Pour vous en convaincre, inter- (c rogez les philosophes ; demandez-leur s'ils voient leur âme. « Les uns vous répondront, non ; et les autres réfléchiront « avant de vous répondre, oui. C'est qu'en effet, si la cons- « cience nous dit clairement que nous avons la perception de a nos pensées, elle ne nous dit pas aussi explicitement que « nous avons la perception de notre âme elle-même. Pareille- (f ment, le sens intime nous dit clairement que nous avons « l'idée de l'infini, mais il ne nous dit pas aussi explicitement <c que cette idée est une perception de l'infini (i). Dans son Cours de Philosophie (2), M. Fabre raisonne à peu près de même.

3x8. Ces preuves ne prouvent rien. — Ou je me trompe, ou cette anal3''se de nos adversaires n'aboutit à rien. Nous avons l'idée de l'infini, nous percevons l'infini, nous pensons à l'infini; c'est vrai, mais cette connaissance, idée ou perception, est-elle intuitive, est -elle immédiate? L'argument de Sans'Piel n'en dit rien et ne prouve rien sur l'intuition immédiate; Cependant c'est là qu'est le nœud de la difficulté. La conscience nous dit que nous avons la connaissance de l'infini, mais elle ne nous dit pas que cette connaissance soit immédiate et intuitive, et même elle répond à qui l'interroge bien que

(i) Discussion etc. i«'Dial. n. ig.

(2) Fabrc. Toin. II. page 543.

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cette connaissance est abstractive et médiate. En fait, que savons-nous sur notre connaissance de l'infini ? Que notre intellect en concevant l'infini conçoit une réalité positive dont il ôte toute limite, sans qu'il soit donné cependant à son regard d'embrasser cette réalité positive qu'il exprime avec une limitation; ou encore, comme je l'ai démontré au premier Livre (i) nous savons que dans le concept de l'infini Aliqiiid ejus est in intellectu, et aîiquid extra intellectum^ selon l'expression de S. Thomas (112). De là notre concept positivo-négatif, comme l'indique le mot infini qui nous sert à l'énoncer ; négatifs non par rapport à l'objet entendu, mais bien et exclusivement par rapport à notre manière de l'entendre (2). C'est là un fait de conscience clair, palpable, à la portée du vulgaire et du philosophe.

Le fait étant incontestable, cherchons donc la raison qui l'explique, c'est-à-dire cherchons à définir pourquoi notre esprit se forme de cette manière le concept de l'infini, et pourquoi, maigre ses efforts, il ne peut le former autrement. Si un objet est placé devant mes yeux, je le vois tel qu'il est, et je l'exprime tel que je le vois, par la raison que dans ce cas ma vue est mise en acte par l'action même de l'objet sur mon organe sensorial; et conséquemment (l'organisme étant supposé parfait, on le comprend) je vois de l'objet tout ce qu'il imprime de luimême sur mon organe. Or ce qui arrive pour le sens arrive également, proportion gardée, pour l'intellect ; car, de même que la sensation externe n'est produite que par la présence du sensible dans le sens, ainsi l'intellection n'est possible qu'à la condition que l'intelligible soit présent à l'intellect, comme qu'on veuille d'ailleurs expliquer cette présence : Co^;nV/o fit quatenus cogniliim est in cognoscente : Mais l'infini est-il tout intelligible en lui-même, positivement intelligible ? Oui, car il est tout réalité et réalité positive, et ainsi tout intelli-

(OXiyo Chapitre.

(2) Loc. cit.

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