S. Thomas s'accorde avec S. Augustin ; il prouve
QUE l'intuition IMMÉDIATE DES IDÉES DIVINES IMPLIQUE l'iNTUITION
IMMÉDIATE DE LA DIVINE ESSENCE. — Dans la secoudc de la seconde Partie de la Somme Théologique (2), le Docteur d'Aquin pose la question : Les Prophètes, dans leurs visions prophétiques, voient-ils l'essence de Dieu ? Utjnim Prophetae
(i) Quod autem Augustinus non sic intellexerit omnia cognosci in rationibus aeternis, vel in incommittabili veritate, quasi ipsae rationes aeternae videantur, patet per hoc quod ipse dicit in Libro LXXXIIL Qq. (Qu. XLVI) quod rationalis anima -non omnis et quaecumque, sed quae sancta et pura fuerit asseritur illvisioni, scilicet rationum aeternarum, esse idonea; sicuti sunt animae beatorum. P. L Qu. LXXXIV. Art. V.
(2) Qu. GLXXIII. Art. I.
videant ipsam Dei essentiam. L'argumentation qu'il suit pour arriver à répondre négativement à cette demande est très serrée, comme le lecteur le verra, et elle dispense de toute autre citation. Après avoir établi d'abord que la vision prophétique se distingue de la vision béatifique, parce que celle-ci survenant, celle-là epacuatiu\ comme dit S. Paul dans sa première lettre aux Corinthiens (i), l'Angélique se met à expliquer la différence qui est entre ces deux visions.
Quelques-uns, dit-il, voulant distinguer la vision prophétique de la vision béatifique, ont pensé que les Prophètes ne voient pas l'essence divine (qu'ils appellent miroii^ de la Trinité) sous le même aspect qui fait l'objet de la vision béatifique, mais selon qu'elle contient les raisons des événements futurs, c'est-à-dire en ce qu'elle est comme le miroir ou l'idée des choses futures : Secundiim quod siint i?i ea rationes fiiturorum (2).
Nous avons dans cette ancienne opinion, bien que sur un sujet différent, toute la substance et même la forme de l'ontologisme. Les Prophètes, disaient ces anciens que S. Thomas rappelle, ne voient pas le fond de l'essence, mais bien l'essence en tant (\u'îdée des contingents qui seront. L'intellect humain voyageur, reprend l'ontologisme, voit naturellement, intuitivement et immédiatement en Dieu, ce qui, en Dieu ou dans son essence, est relatif aux créatures dont il est l'idée et Tarchétype, sans cependant pénétrer le fond de l'essence divine (3). C'est le même concept et presque les mêmes termes.
Or, répond l'Angélique, c'est chose absolument impossible : Qiiod quidem est omnitio impossibile. En effet, affirmer d'une part que l'intellect voit d'intuition immédiate les raisons des créatures (ce qui est dire qu'il les voit dans l'essence divine),
(nCap. XII.
(2; Loc. cit. — Cf. Qq. Disp. De Potentia. Qu. IV. De creatione materiae informis. Art. II. ad 27.
(3) Voyez les paroles de Gerdil que j'ai rapportées au commencement du VIII* Chapitre de ce troisième Livre.
et, d'autre part , vouloir que cet intellect ne voie pas simultanément l'essence divine en elle-même, c'est-à-dire comme objet béatifiant, c'est soutenir la coexistence de deux propositions contradictoires (i). Car l'idée ou archétype de toutes les choses créées c'est, après tout, l'essence divine; et la raison d'idée ne lui ajoute rien de réel, mais seulement un concept de relation de raison aux créatures : Qitia ipsa diPina essentia est ratio omnium eonim quaefiunt : ratio autem idealis ?ionaddit supra divinaju essentiam^ nisi respectum adcreaturam.
Comprenne donc qui pourra comment il est possible de voirimmédiatement et en elle-même l'idée divine, qui est une même chose avec la divine essence, et de ne pas voir en même temps, immédiatement et en elle-même, cette même essence divine ; en d'autres termes, comprenne qui pourra la possibilité de la vision immédiate de l'essence divine, sans la vision immédiate de l'essence divine. Mais soit, passons sur cette contradiction manifeste, et accordons pour un instant que l'intellect peut voir l'essence de Dieu en tant qu'idée, c'est-à-dire en tant que relative ; même parce côté on n'échappe point à l'absurde.
Nous avons ici deux concepts, l'absolu (l'essence) et le relatif (l'essence-idée). Or il est clair que je ne puis voir le relatif inhérent à l'absolu, c'est-à-dire à l'essence divine, et ne se distinguant de l'absolu que par une distinction de raison, si d'abord je ne vois cet absolu, qui est ici l'essence de Dieu. Autrement, comment pourrais-je dire que l'essence divine considérée sous cet aspect, c'est-à-dire dans ses relations avec les créatures, est l'idée ou l'exemplaire des créatures ? Comment pourrais-je affirmer que l'entité d'un objet comporte, en tant qu'intelligible ou vrai, une relation de raison à mon intellect
{i)Deus enim est objectum beatitudinis secundum ipsam sui essentiam, secundum illud quod Augusdnus dicit in V. Con/ess. (Cap. VI) : Beatus est, qui te scii, etiam si illa, idest, creaturas, nesciat. Non est autem possibile quod aliquis videat rationes creaturarum in ipsa divina essentia, ita quod eam non videat.
si d'abord je ne conçois pas l'entité de l'objet lui-même ?
C'est pourquoi dans notre cas, la connaissance de Dieu en lui-même et comme objet de béatitude doit précéder laconnaissance de Dieu en tant qu'il est l'archétype des créatures : Prius est cognoscere aliqiiid in se^ quod est cognoscer-e Deum^ ut est objectum beatitiidinis^ quam cogtioscere illud per comparationem ad alteriim^ quod est cogiioscere Deum secundum rationes rerum m ispo existentes. Donc, si les Prophètes avaient vu en Dieu les raisons des créatures, ils auraient également vu Dieu, c'est-à dire l'essence divine, comme objet de béatitude. Et comme cette conséquence est fausse, il faut dire que la vision prophétique n'est pas la vision de l'essence divine ni des idées éternelles dans cette essence, mais une vision des choses futures, produite par deux éléments, l'un objectif, qui est comme une similitude des choses vues, l'autre subjectif, qui est la lumière divine illuminant l'âme du Prophète. Et ideo dicendiim est^ quod Visio prophetica non est visio ipsius divinae essentiae^ neque in ipsa divina essentia vident en quae viderit^ sed in quibusdam similitudinibus, secundum illustrationem divijii luminis.
Telle est la doctrine de S. Thomas sur la connaissance des idées divines, doctrine plus distinctement formulée quant à son exposition, mais identique avec celle de S. Augustin (i) quant à sa substance. Elle montre combien la proposition de Gerdil, que les ontologistes ont suivi trop aveuglément, est fausse historiquement et théoriquement, même par rapport aux idées éternelles.