EiiPLiCATiONS DE Sans-Fiel. — Voici le principe d'où
(1) Cf. Liv. II» Chap. 1"
(2) V* Dialogue nn. 4 et 11.
(3) III» Lettre.
(4) Cours de Philosophie. Tom. II, Chap. V. n. iii5.
part Sans-Fiel : « La seule ambiguïté d'une proposition, incon- « testablement, est un motif suffisant de sa condamnation (i). c( Or la première proposition est ambiguë, soit quand elle « parle de la connaissance immédiate de Dieu^ soit quand elle « dit que sans cette connaissance l'intellect ne peut t^ien con- « naître^ soit enfin quand elle énonce que cette connaissance « est la lumière intelligible elle-même. La sacrée Congrégation « a donc déclaré très raisonnablement que cette première « proposition, telle qu'elle est formulée, quatenus sonat, ne « peut être enseignée sans péril, tiito tradi nonpotest. En effet. « ces mots connaissance immédiate de Dieu peuvent s'inter- « prêter ainsi : La connaissance immédiate de Dieu dans son « essence réelle et ijitrinsèque e.stQssQnùe\\e.k l'intellect humain; « ou bien, la connaissance immédiate de Dieu dans^ow essence « rationnelle et extrinsèque est essentielle à l'intellect humain. « Entendue dans le premier sens, la proposition est hérétique c( et énonce l'hérésie des Anoméens(343) ; prise dans le second « sens elle est inoffensive et exprime Tontologisme modéré, « l'ontologisme de Fénelon et du cardinal Gerdil (2). »
En outre, la seconde partie a deux sens elle aussi : sans la connaissance immédiate de Dieu, l'intellect humain ne peut rien connaître, ni le nécessaire ni le contingent ; ou seulement : ne peut rien connaître de nécessaire., mais peut connaître le contingent et la contingence des êtres individuels. Dans le premier sens, la proposition favorise ouvertement le panthéisme, parce que tout les objets de nos connaissances viendraient à être Dieu lui-même considéré sous des déterminations données. Les ontologistes modérés rejettent cet ontologisme rigide de Malebranche, et ils prennent la proposition dans le second sens, en admettant pour nos idées deux objets distincts, l'un absolu, l'autre relatif ou contingent. Ils n'identifient point celui-ci avec celui-là, et ils disent que le second peut être perçu
^i) De l'Orthodoxie etc. llle Lettre g 1 1. (2) Sans-Fiel. Op. et loc. cit.
CHAP. xr. — l'ontol. et la cong. du saint-office 175
sans la perception du premier, c'est-à-dire qu'avec la perception sensitive, on peut avoir la perception intellectuelle qui, suivant les ontologistes, est une idée individuelle; mais non la perceptic»n rationnelle qui, pour eux, est une idée universelle (i).
« De là vient que dans le système des ontologistes rigides « il n'y a et il ne peut y avoir en nous d'autre perception que « celle de l'Etre absolu, il ne doit y avoir d'autre lumière « subjective que cette lumière qui est la perception immédiate (f de Dieu. Au contraire l'ontologisme modéré, grâce à la « double perception susdite, admet deux espèces de lumières « intellectuelles subjectives, bien distinctes, la perception de * l'Etre nécessaire et la perception de l'être contingent. La « première est la lumière intellectuelle rationnelle, la seconde « est la lumière intellectuelle expérimentale, w
Quand à la perception intellectuelle rationnelle et immédiate de l'absolu, elle est le résultat de l'action de l'absolu (lumière objective) sur notre intelligence. D'où la troisième partie de la proposition : la connaissance immédiate de Dieu est la liwtière intelligible elle-inême^ peut s'entendre avec le sens de lumière subjective, ou de lumière objective ; dans le premier sens la proposition est panthéiste, mais dans le second sens elle ne contient aucune erreur, et l'ontologisme modéré la défend (2}.
423. Explications deM. Fabre. — M. Fabre explique d'abord qu'il ne faut pas confondre connaître (cognoscere), avec penser (intelligere)^ ce dernier ayant uniquement pour objet les vérités universelles et absolues, ce qui le fait nommer intellect pur^ tandis que la connaissance embrasse tous les objets, qu'ils soient fournis par la conscience ou par les sens externes; qu'en vertu de la déclaration de la Sacrée Congrégation, il n'est pas permis d'enseigner que sans la connaissance de Dieu on ne
(i) Sans-FieL La perception intellectuelle est une idée individuelle, et la perception rationnelle est une idée générale. La première me fait connaître l'existence de la boule; la seconde, sa possibilité. Celle-là atteint son essence physique, celle-ci son essence métaphysique. De l'Orthodoxie... III» Lettre ?. H.
(2) Sans-Fiel Op. et loc. cit.
peut rien connaître, ce que l'ontologisme concède; mais qu'il ne Ruit pas de là que sans la connaissance de Dieu nous pouvons penser ou avoir des perceptions purement intellectuelles, c'est-à-dire il ne suit pas le peu de sécurité de l'ontologisme (i).
Cette explication de M. Fabre concorde avec celle de Sans- Fiel que nous avons rapportée plus haut. Ces deux auteurs s'accordent pareillement dans l'explication de la lumière (2).
M. Fabre ajoute ensuite qu'il faut distinguer deux parties dans la première proposition : « i** La connaissance immédiate (f de Dieu considéré comme être simplement est essentielle à « l'esprit humain ; 2° De sorte que sans elle l'intellect humain « ne peut rien connaître, attendu que cette connaissance est « la lumière intelligible elle-même. Si l'on ne lisait que la « moitié de la proposition on pourrait croire, en effet, à la « condamnation de la théorie ontologiste (3) ; mais cette prête mière partie n'est point déclarée suspecte et périlleuse par « elle-même, mais ce sont précisément les mots ajoutés (la « seconde partie) à cette thèse qui la rendent suspecte (4). » Cela étant, M. Fabre oppose aux propositions déclarées peu sûres par le Saint-Office les propositions très sûres de l'ontologisme. Voici l'antithèse de la première proposition :
Proposition déclarée peu sûre ] Proposition ontologique très sûre
par le Saint-Office \ « La connaissance immédiate de
« Dieu , au moins habituelle , est
« essentielle à l'intellect pur ^ de
« sorte que sans elle il ne peut pas
« connaître les idées générales (les
a essences métaphysiques, les vé-
« rites absolues), attendu que cette
« connaissance est la lumière intel-
« lectuelle subjective elle-même (5).»
La connaissance immédiate de Dieu, au moins habituelle, est essentielle à l'intellect humain, de sorte que sans elle il ne peut rien connaître, attendu que cette connaissance est la lumière intelligible elle-même.
(1) Cours de Philosophie. Tom. II n. 1116. — Défense de l'Ontologisme. Chap. VII.
(2) Cf. Fabre. Ib. n. précéd.
(3) Cours etc. Tom. II. n. 11 16.
(4) Ib. — Cf. Défense de l'Ontologisme. Chap. VII.
(5) Cours etc. Tom. II. n. iii5.
CHAP. XI. — l'oNTOL. et LA CONG. DU SAINT-OFFICE I77
424. Arguments EXTRINSÈQUES. — Après les arguments intrinsèques viennent les extrinsèques, je veux dire les faits. Comme, en France, des controverses très ardentes s'élevaient sur le sens des propositions déclarées non sûres par la Sacrée Congrégation, l'Evêque de Nantes, rapporte Le Correspondant^ profitant du départ pour Rome de l'Archevêque de Tours, Monseigneur Guibert, aujourd'hui Archevêque de Paris et Cardinal de la S. E. R., le pria de prendre auprès du Saint-Siège des informations exactes sur le sens qu'il fallait donner au jugement du Saint-Office. Monseigneur Guibert, revenu de Rome à Tours, écrivit à l'Evêque de Nantes (i) : (f J'ai interrogé un grand nombre de Prélats les plus instruits et les plus compétents sur ces matières, et spécialement ceux qui étaient le mieux en état de connaître l'objet du jugement qui a été porté. Tous m'ont exprimé la conviction que : « L'intention du Pape et de M la Sacrée Congrégation n'a point été de toucher aux opi- « nions enseignées dans les écoles et connues sous le nom « d'ontologisme. C'est le Panthéisme qu'on a eu en vue et « qu'on a voulu atteindre, ainsi que vous l'avez pensé tout « d'abord (2j. »
De plus, dans une séance de l'Académie Tibérine, en i863, le P. Antonio M. de Rignano, Mineur observantin, aujourd'hui évèque de Potenza et Marsica, développait à Rome une thèse tout ontologiste, imprimée ensuite, sur le Principe protologiqiie de l'intelligence humaine^ ou sur le vrai concept de Vltinerariiim metitis ad Deinn de S. Bonaventure (3). Le 27 août de la même année, et à Rome également, le P. Vercelone, Barnabite, lisait, dans l'Académie de Religion catholique, devant un auditoire savant et très choisi, une dissertation ontologique sur les Doctrines philosophiques de S. Augustin^
(i) i3 mars 1862
(i) i3 mars 1862.
(2) Cf. Annales de philosophie chrétienne, etc. V» série, Tome V» page 326.
(3) Sur l'ontologisme prétendu de ce prélat, voyez la note placée à la fin du
qu'il imprima deux fois à Rome même (i); et peu après il publia aussi, avec les presses de la Pi^opagaiide^ les Institutions philosophiques inédites du cardinal Gerdil. Ces faits et d'autres semblables, disent les ontologistes, montrent clairement que l'ontologisme modéré n'a aucun rapport avec les propositions censurées comme peu sûres par la Sacrée congrégation (2).
425. Raisonnement de Kleutgen contre les interprétations DES ontologistes. — Lcs adversaires de l'ontologisme, de leur côté, raisonnent ainsi : La première proposition attribue à la raison humaine une connaissance immédiate de Dieu^ c'est-àdire une connaissance pour laquelle la raison ne part d'aucune chose créée et finie, mais a Dieu même, l'Infini, pour son objet immédiat (3). Et c'est là en quoi consiste précisément la doctrine fondamentale de l'ontologisme (4). Il est vrai qu'on parle de connaissance saîtem habitualis dans la proposition censurée ; mais, ou bien cet habitualis se prend dans le sens communément reçu dans les écoles, c'est-à-dire pour un état subjectif de la faculté, état qui la rend apte et disposée à une action déterminée; ou bien il se prend pour un acte (second, direct ou réflexe, peu importe) continué par la même faculté ; mais la question expresse contenue dans la proposition, c'est si l'intellect humain a dans cette vie une connaissance immédiate
(i) Une autre édition, Je crois, en fut publiée à Naples par les soins du P. Milone, barnabite lui aussi et disciple de Vercellone : Di sant' A gostino e San Tommaso riconghinti alla odierna filosofia dei maestri caftolici : Napoli
(2) Cf. Fabre et Sans-Fiel. Ouvrages cités.
(3) Cf. Civiltà Cattolica. Série VI. vol. XI (1867), pag. 667. Ces articles de la Civiltà sont du savant père Kleutgen, jésuite, qui, si je ne me trompe, les avait déjà publiés en allemand dans le Catholique de Mayence, avril-juillet 1867. Ces articles furent ensuite réunis et imprimés séparém.ent dans un opuscule par la Civiltà. Le P. Sierp, professeur de Théologie dogmatique au grand séminaire de Rouen, traduisit ces articles de l'allemand et les publia en français (Gaume, 1867). L'Opuscule de Kleutgen provoqua l'irritation de Sans- Fiel, qui opposa aux raisons du jésuite ses lettres De l'Orthodoxie de l'Ontologisme modéré et rationnel (Nancy, Bordes, 1869).
(4) Cf. Livre II. Chap. I.
CHAP. Xr. — L OXTOL. ET LA CONG. DU SAZNT-OFFICE I79
de Dieu. La proposition est générale, elle embrasse donc la connaissance soit actuelle, soit habituelle.
Or, dans la première proposition, cette connaissance immédiate est dite essetitielle à l'intellect humain, et tellement essentielle que, sans elle l'intellect ne pourrait agir, ne pourrait rien connaître, précisément comme le disent avec M. Fabre, Ubaghs, Branchereau, Hugonin, Sans-Fiel et les autres ontologistes. Nous avons entendu M. Fabre distinguer l'intellect jpwr et non-pur; restreindre à l'intellect pur la connaissance immédiate de Dieu, essentielle à l'intellection de ses objets propres; et concéder que sans cette connaissance les sens et l'intellect même pourraient se développer dans les limites des choses sensibles et des individualités. Il est bon toutefois de remarquer que nul panthéiste n'a jamais nié que, sans la précognition de l'être universel, regardée par lui comme essentielle à l'intellect humain, cet intellect n'aurait pas pu avoir son développement dans l'ordre sensible et individuel. C'est pourquoi, si la première proposition n'embrassait pas la connaissance proprement intellective, l'intellect pur, et si elle se limitait à la connaissance du sensible et de l'individuel, la réponse de la Sacrée Congrégation rie frapperait ni les ontologistes ni les panthéistes, et elle déclarerait non sûre une opinion si étrange qu'elle ne peut venir à l'esprit de personne (i).
D'autre part, Ubaghs et M. Fabre, avec toutes leurs observations, ne se sont point aperçus que celui dont il est dit nihil cognoscere potest n'est pas l'homme^ ni même exactement î'espi'it hianain^ suivant la traduction d'Ubaghs, mais l'intellect humain (intellectus humanus). Or le connaître de l'intellect humain est certainement le penser^ l'entendre (intelligere) ; donc la première proposition censurée est purement ontologique dans le sens précis d'Ubaghs, de M. Fabre et des autres ontologistes modérés (2).
(i) Civiltà Cattolica. loc.cit. pag. ôyS.
(2) Civiltà Cattolica. Ib. L'abbé Carré fait la même remarque dans sa
l8o LIV. m. — DE LA LUMIÈRE OBJECTIVE. 2® PART.
Dans la seconde partie de la proposition, M. Fabre, se donnant raison par ses assertions précédentes, dit : attendu que cette cojinaissance immédiate de Dieu est la lumière de Viiitellect lui-même (la lumière intellectuelle subjective elle-même^. Assertion qui respire l'ontologisme. Les ontologistes affirment à la vérité que cette connaissance est lumière subjective, et non objective (celle-là est Dieu), comme le veulent les panthéistes; « mais si Dieu est la lumière (objective) de l'intellect, parce qu'il est toujours présent à l'âme, comme vérité parfaite en qui l'intellect connaît tout ce qu'il connaît, il est certain que la connaissance de Dieu, communiquée ainsi à l'âme, doit être la lumière de l'intellect; il ne peut 3^ avoir de différence qu'en ce que Dieu est appelé lumière de l'âme dans le sens objectif, et que la connaissance de Dieu est prise dans le sens subjectif (i). » Or c'est précisément cette connaissance immédiate (subjective) qui, en tant qu'elle se termine à Dieu (objectif) est appelée lumière intellectuelle dans la première proposition, que le saint tribunal de l'Inquisition romaine a censurée comme non sûre, et ainsi l'ontologisme dit modéré est frappé par cette censure (2).
426. Preuves extrinsèques. — En confirmation des preuves intrinsèques, les extrinsèques ne font pas défaut. Dès l'abord les partisans eux-mêmes de ce système regardèrent comme certain que c'était contre leur doctrine que Rome avait parlé. Nous pointons du moins l'affirmer de beaucoup d'entre eux, dit Kleutgen, et l'affirmer avec certitude (3). Mais il y a surtout trois faits d'une grande importance.
M. L. Branchereau, Sulpicion, homme aussi pieux qu'instruit, se disposant en 1862 à publier une nouvelle édition de
VII» Lettre à un jeune homme sur l'enseignement de la Philosophie dans les maisons d'éducation. Cf. Annales de philosophie chrétienne V* série. Tom XV, pages 27, i.8, 29.
(i) Civiltà Cattolica, loc. cit. pag. 678 et 674.
(2) Civiltà Cattolica, loc. cit. pag. 674 et suiv.
(3) Civiltà Cattolica, ib. pag. 576.
CHAP. xr. — l'oxtol. et la coxg. du saint-office i8i
son Cours de Philosophie^ et voulant mettre son ouvrage à Tâbri de toute censure, formula quinze propositions qu'il envoya à Rome au saint tribunal de l'Inquisition, demandant qu'on lui fît connaître si la sentence de 1861, prononcée par ce même tribunal, s'appliquait aussi à ses quinze propositions. La Sacrée Congrégation répondit à cette demande : AJJiî'viatiuenient. Non-seulement M. Branchereau se soumit, à l'exemple de Fénelon, mais il annonça lui-même aux professeurs et aux élèves du Séminaire la sentence du suprême tribunal ecclésiastique, ajoutant que désormais son livre ne serait plus suivi dans les classes. La conduite si noble et si vertueuse de M. Branchereau lui mérita les éloges et les félicitations de Pie IX (i).
Parmi les propositions formulées par le savant sulpicien, je rapporterai les trois suivantes, qui sont la XI*, la XII*etlaXIIP, étroitement lices entre elles.
Xî« Les réalités^ en tant qu'elles affectent Vâme ititelligiblement, sojit appelées par nous idées ; c'est pourquoi les idées^ relativement à ?totre intellects sont quelque chose d'objeclij; et r acte par lequel ?ious les appréhendons est la perception idéale {2).
XÏI*. Dès le premier iîtstant de son existence, notre âme jouit de la perception idéale, non toutefois d'une manière réjlexe^ mais directe {?>].
XII'. Parmi les vérités intelligibles que nous appréhendons idéalement, avant tout il faut placer Dieu, dont Tintellect ion, bien qu'essentiellement distincte de V intuition des bienheureux^ ne se termine cependant point à une image représentative, mais à Dieu même (4).
(i) Civiltà Cattolica, ib. pag. 578 et 579. — Cf. Amiales de Philosophie chrétienne. V' série. Tom. XVII, page 267.
(2) XI. Realitaies quatenus intelligibiliter mentent afficiunt, ideas vocamits; yroinde ideae relativae ad intcUectum nostrum suitt aliquid objectivum : operatio aulent qua iUas apprehcndimus, est perceptio idealis.
(3) XIJ. A primo existentiae instanti mens perceptione idealifruitur, non quidem réflexe, scd directe.
(4) XIII. Inter veritates inteUigibiïes, quas idealiter apprehcndimus, imprimis
iSi LIV. m. — DH LA LUMIÈRE OBJECTIVE. — 2* PART.
La réponse de la Sacrée Congrégation fut donnée dans une lettre du cardinal Patrizi à l'évêquede Nantes (septembre 1862), au nom de qui l'archevêque de Tours (Mgr Guibert) avait présenté au Souverain-Pontife le Mémoii^e de M. Branchereau, renfermant les quinze propositions (i).
Le second fait est la sentence définitive du Saint-Siège sur les écrits du professeur Ubaghs. Elle fut prononcée le 21 février 1866, et officiellement communiquée par le cardinal Patrizi dans une lettre du 2 mars 1866 au cardinal Archevêque de Malines, et ensuite livrée à la publicité. Ce décret, qui ordonne d'exclure des écoles les oeuvres d' Ubaghs, donne entre autres raisons celle-ci : qu'on y expose des doctrines semblables en tout à quelques-unes des sept propositions que le saint tribunal a déclarées non posse tuto doceri ; c'est pourquoi on donne copie de cette déclaration. Cette sentence finale çur les ouvrages d'Ubaghs, décrétée par les Congrégations réunies de l'Inquisition et de l'Index, fut expressément approuvée et con firmée par le Saint-Père. Nous avons donc ici une autre preuve authentique que ce n'est pas le panthéisme, comme le pensait Ubaghs, mais bien l'ontologisme dont il était un défenseur, que le saint Tribunal a signalé comme ne pouvant être enseigné en sûreté de conscience (2).
Un troisième fait vient s'ajouter .aux deux faits précédents. M. l'abbé Hugonin (aujourd'hui évêque de Bayeux) avait fait imprimer un livre avec ce titre : Etudes philosophiques^ où il défendait énergiquement l'ontologisme. Le gouvernement français l'ayant proposé en 1866 pour l'évêché de Bayeux, le Saint- Siège répondit en demandant à M. Hugonin une rétractation de la doctrine contenue dans son livre. Cette rétractation, accor-
reponitur Deus, cujiis intellectio, licet ab intuitione beatorum essentialiter distincta,non ad imaginem repraesentativam, sed ad Deum ipsum terminatur.
{1) Annales de Philosophie chrétienne. V. Série Tom. XVII, pag. 265 et 267. Les Annales rapportent ces faits d'après l'Opuscule de Kleutgen traduit par Sierp. (Voir ci-dessus n. 425, en note).
(2) Civiltà Caîtolica, Série VI. Volume XI. pages 579-80.
CHAP. Xî. — L ONTOL. ET F.A GONG. DU SAINT-OFFICK l83
dée volontiers, était conçue dans les termes suivants : Je soussigné, ayant été informé par l'E™* et R"* M^' l'Archevêque de Myra, nonce apostolique en France, que la doctrine que j'ai exposée dans mes ouvrages philosophiques sur l'ontologisme (Etudes philosophiques^ Ontologie) ( i ) est désapprouvée par le Saint-Siège, surtout parce qu'elle est explicitement ou implicitement favorable aux propositions que la Congrégation de la sainte et universelle Inquisition romaine a déclaré, en 1861, ne pouvoir être enseignées avec sécurité, je déclare incontinent, librement et spontanément, que je réprouve cette doctrine, que je la tiens comme plus ou moins contraire aux principes de la saine philosophie, et cela de la même manière qu'elle a été réprouvée par le Saint-Siège; et en même temps je promets d'apporter, autant qu'il dépendra de moi, tous mes soins afin qu'elle ne soit plus enseignée dans les écoles. — Donné à Paris, le i3 octobre 18Ô6. H. Hugonin, prêtre.
427. Critique. — Telles sont les raisons et les faits que les ontologistes et les antiontologistes apportent à l'appui et en preuve de leurs sentiments opposés. Où est la vérité ? C'est ce que je dois rechercher en finissant ce chapitre. J'ai promis de parler avec une entière franchise, et je tiendrai ma parole. Et bien, je crois que si l'on veut procéder avec la sincérité d'un esprit libre de préjugés, on. ne peut pas n'être point convaincu que l'ontologisme modéré, tel qu'il a été exposé par ses auteurs, particulièrement par M. Fabre et par Sans-Fiel, a été censuré par la Sacrée Congrégation du Saint-Office.
Car, sans parler des arguments de Kleutgen, rapportés ci-dessus, qui, je crois, n'ont pas été réfutés par les ontologistes et qui ne sont pas réfutables, qu'on réfléchisse sur la nature de la première proposition, la principale et la racine de toutes les autres. Dans son exposition la plus obvie, iitjacet^ c'est un enthymême parfait dont l'antécédent est : Immediata Dei
{\)Civiltà CattoUca et Annales etc. loc. cit.
cognitio, habitîiaîis saltem, intellectiiiliuma7io essentialis est; et la conséquence : Sine ea nihil cogitoscere posstimiis. La dernière partie contient la raison de la conséquence, parce que, posé l'antécédent, il suit que la connaissance immédiate de Dieu est la lumière intellectuelle, sans laquelle lumière intellectuelle on ne peut rien connaître.
Si ce n'est point là le sens de la première proposition, elle n'en a aucun ; car ses trois parties resteraient séparées sans lien logique, et l'on ne comprendrait pas pourquoi elles se seraient mises à former un tout. La censure de la Sacrée Congrégation doit donc frapper principalement VaJitécédent ; puisque, si les deux autres parties sont censurables, elles le sont uniquement parce que l'antécédent est censurable luimême. Or, personne ne voudra le nier, l'antécédent est purement ontologique.
Sans-Fiel semble soupçonner cette preuve si simple, et c'est pourquoi il se met à distinguer V antécédent en disant, comme nous l'avons vu {422), que la connaissance immédiate de Dieu pouvant s'entendre soit de la connaissance de l'essence réelle de Dieu, soit de la connaissance de son essence rationnelle^ la proposition a été censurée comme Jton sûre seulement à cause de cette ambiguïté. Mais l'excellent homme n'a pas remarqué que le point culminant de la proposition est justement dans ce premier adjectif immédiat qui désigne la nature de la connaissance déclarée essentielle à l'intellect humain, et que ce mot annule sa distinction, d'ailleurs assez arbitraire. Il pourra, s'il le veut, s'en convaincre davantage en lisant attentivement la treizième proposition de M. Branchereau : Parmi les vérités intelligibles que nous appréhendons idéalement^ avant tout il faut placer Dieu, dont l'intellection, bien qu'essentiellement DISTINCTE de l'iNTUITION DES BIENHEUREUX, NE SE TER- MINE CEPENDANT POINT A UNE IMAGE REPRÉSENTATIVE, MAIS A
Dieu même. Ici nous avons également la connaissance immédiate de Dieu, et une distinction identique à celle de Sans-Fiel
CHAP. XI. — l'oNTOL. et LA CONG. DU SAINT-OFFICE l85
y est soigneusement formulée; mais nous avons aussi la censurede la Congrégation, avec l'adjonction que lespropositions de M. Branchereau sont semblables à celles qui ont déjà été censurées en 1861.
De quel côté qu'on regarde, les interprétations des ontologistessurle sens de la première proposition censurée rappellent quelque chose des tergiversations déjà mises en usage à propos d'autres matières par les Jansénistes. Car que dire de l'expédient de M. Fabre ? La connaissance immédiate de Dieu^ ditil, est essefitielle à l'intellect pur, de sorte que^ sans elle^ il ne peut pas connaître les idées générales^ les essences métaphysiques^ les vérités absolues. Mais de quelles idées parle donc M. Branchereau dans les propositions rapportées plus haut ? N'est-il point question des intelligibles, c'est-à-dire des objets de l'intellect pur ? Quel est donc le but de ces subtiles distinctions de M. Fabre ? Je déclare franchement que si la licence d'interprétation suivie par les ontologistes en cette question pouvait prévaloir, il n'y aurait plus et il ne pourrait y avoir une seule proposition condamnée, à laquelle ses défenseurs ne pourraient trouver quelque sens qui la fit échapper à la censure ecclésiastique. Soyons de bonne foi, et, laissant les disputes, cherchons la vérité dans la simplicité de notre cœur, si nous aimons à la trouver : Revelasti eaparvulis (i).
428. Critique. Suite. — Ensuite, quant aux arguments de fait, il est facile de voir que ceux des antiontologistes l'emportent sur ceux des ontologistes. La lettre du cardinal Gui-
(i) Pendant que je corrigeais les épreuves de ce Chapitre, on me remit un ouvrage qui vient de paraître en Belgique : Examen philosophico-theologictim de Ontologismo. Auctore P. F. Alberto Lepidi Ordinis Praedicatorum, in Collegio Lovaniensi Immaculatae Conceptionis siudiorum Régente et Theologiae Dogmaticae Professore. Lovanii 1874 (un vol. in-8 de VI, 334 pages). Le peu que j'ai pu en lire m'a montré que l'excellent auteur réfute très bien l'ontologisme, tellement bien que, si j'avais connu plus tôt ce travail de mon savant (lonfrère, probablement je ne me serais pas soumis à la fatigue d'écrire le mien, du moins pour ce qui regarde la réfutation directe de l'ontologisme.
l86 LIV. III. — DE LA LUMIÈRE OBJECTIVE. — 2* PART.
bert (i) est antérieure à celle du cardinal Patrizi (2) notifiant la censure portée contre les théories ontologiques de M. Branchereau, et antérieure à la censure prononcée contre Ubaghs(3), antérieure, enfin, à la rétractation de M. Hugonin (4). Et pour ce motif, quoiqu'il en soit des informations prises, cette lettre ne peut diminuer l'importance des faits subséquents. Nous dirons de même par rapport aux dissertations de Mgr de Rignano et du P. Vercellone (i863). D'ailleurs, quand même ces écrits auraient été publiés après la censure portée par la Congrégation, ce fait ne prouverait rien; parce qu'il faudrait, pour qu'il eût quelque valeur, qu'on prouvât que ces ouvrages ont été dénoncés à l'Index ou au Saint-Office, et qu'après mûr examen les deux Congrégations les ont jugés exempts de toute censure. Or, c'est ce qui ne peut être prouvé, et ainsi ces faits ne prouvent pas que l'ontologisme modéré n'a reçu aucune blessure, comme dit avec trop de confiance M. Fabre : La censîire de ces propositions n'a donc pas frappé Vontologisme au cœur; cet admirable système (sic) 7i'en a reçu aucune atteinte (5).
(i) i3 mers 1862.
(2) Septembre 1862.
(3) 21 février et 2 mars 1866.
(4) i3 octobre 1866.
(5) Défense, etc. Chap. Vil.