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Le dernier terme de l'analyse de nos concepts

ABSTRAITS EST l'ÊTRE EN TANT QU'iL EXPRIME QUIDDITÉ. —

L'objection étant résolue, poursuivons notre raisonnement.

Dans l'analyse de nos idées, nous avons trouvé que le dernier terme, auquel nous parvenons et pouvons parvenir, est l'idée de l'é/re, ou mieux de cJiose. Nous ne pouvons aller au delà, et l'impossibilité d'avancer ne vient point de notre part, mais de l'idée objective qui n'admet pas d'autres divisions ou abstractions. Or, dans cet être nous avons distingué trois concepts

t (0 Cf. Suarez. Op cit. Disp. II. Sect. II. 3 XV.

objectifs, Vessence réelle qui est la racine de tout ce qu'on attribue à l'être, ïexistence réelle et Vexiste)ice potentielle ; et nous avons ajouté que exister potentiellement et actuellement sont les premières divisions de l'être en être potentiel et être actuel.

Cette double existence constitue donc une double différence de l'être considéré comme quiddité ou essence. Or, il a été dit que dans l'analyse ascendante de l'esprit on met de côté toutes les différences distinctives, pour ne considérer exclusivement que l'élément commun qui existe sous ces mêmes différences distinctives. Donc, l'être trouvé comme étant le dernier terme de l'analyse n'est ni l'être actuel ni l'être potentiel, mais c'est la quiddité^ la chose la plus transcendantale, non en ce qu'elle exclut l'une ou l'autre existence, mais en tant qu'elle en fait abstraction.

« Prenez un objet quelconque, dit Rosmini, ôtez-lui par l'abstraction ses qualités propres, ensuite ôtez-lui les qualités moins communes, et les moins communes encore successivement ; à la fin de cette opération, ce qui vous restera pour dernière qualité sera l'existence. Vous pourrez encore poursuivre l'opération de votre esprit sur l'existence, vous pouvez encore penser une chose, un être, sans porter votre pensée sur sa manière d'exister. Alors votre pensée n'aura plus pour objet qu'un être parfaitement indéterminé, parfaitement inconnu dans ses qualités ; ce sera un X, mais ce sera encore quelque chose, parce que l'existence, bien qu'indéterminée, lui reste. Ici l'objet de votre pensée n'est point le néant, parce que dans le néant l'existence ne se conçoit pas même comme possible; tandis que vous pensez qu'un être existe, ou peut exister, qui aura toutes les qualités nécessaires à son existence, bien qu'elles vous soient inconnues, ou plutôt que vous n'y pensiez pas : et c'est là une idée, quoique absolument indéterminée (i). »

(i) Nuovà Saffgio sull'origine délie idée. Vol. II. Seziojie Quinta, Parte prima, Art. V. n. 41t. Edit. Torino. Pomba. iSSz.pag. 22.

Dans cette analyse, Rosmini aurait pu faire ressortir dans une plus grande clarté la quiddité, le substratinn^ en un mot Vx qui reste au fond de la pensée, après l'abstraction formelle de l'existence comme actuelle et comme potentielle. L'illustre Rovérétain dit très bien quant à la substance, et son analyse est rigoureusement vraie; seulement il se trompe, à mon avis, quand il en vient à conclure que l'idée de l'être est innée dans l'esprit humain. Mais je n'ai pas à traiter ici cette question.

45o. L'ÊTRE EST AUSSI LA PREMIERE LUMIERE OBJECTIVE DES CONNAISSANCES ONTOLOGIQUES DE NOTRE AME. — J'ai dit que Cet

être, cette quiddité transcendantale, en un mot cette chose très indéterminée qui est au sommet de la pyramide scientifique, est ce qui est appréhendé le premier par l'intellect, primiim quod cadit in apprehensione intellectus (i) est ^«5(69]; et est aussi par ce côté la lumière objective de Tintellect humain dans le développement de nos connaissances spécifiques ontologiques. Toutefois, remarquons soigneusement que Vêtre peut être connu de deux manières différentes : scientifiquement ou d'une manière distincte et réflexe, et vulgairement ou d'une manière confuse et directe. Dans ce second cas, l'être n'est appréhendé que-comme opposition au néant. Au contraire, la connaissance scientifique s'appuie sur l'être lui-même, elle en scrute les principes, les divisions, les propriétés, en un mot les rapports avec les êtres déterminés. A peine est-il nécessaire d'ajouter que l'idée de l'être, qui perce la première comme la lumière de l'intellect humain et qui est commune à tout, en sorte que nobis igfiota esse non potest (2), n'est point l'idée scientifique, mais l'idée vulgaire et confuse (70). La science, œuvre de la réflexion, vient ensuite et répand la lumière par l'analysé; elle distingue, elle classe, elle féconde les idées

(i) s. Thomas, passim. Ens est prima conceptio intellectus. In I. Posteriorum Analyticortim. Lect. V.

(2) S. Th. Qq. Disp. De Ventate Qu. XI. De Ma^istro, Art. I. ad 3,

recueillies dans l'esprit par le développement spontané de l'intelligence humaine.

45 1. Raisonnement de S. Thomas. — Nous avons donc dans le concept de l'être les deux premières conditions requises pour la première lumière objective ; elle est le dernier terme de l'analyse de nos idées, et par conséquent le premier point de départ dans la synthèse de ces mêmes idées. De là, il est facile d'inférer la troisième condition, c'est-à-dire que l'idée de l'être, prise vulgairement, n'est pas le fruit de l'analyse, mais qu'elle est cueillie immédiatement par l'esprit dans son premier développement intellectuel : Siatim luiîiine intellectiis agentis cognoscimtiir^ comme dit l'Angélique à propos des premiers principes, soit simples, soit composés.

Il nous reste à examiner la quatrième condition, afin de voir si l'idée de l'être contient virtuellement toutes les autres idées déterminées, en sorte qu'on doive les regarder comme le développement de ridée de l'être.

S. Thomas a un raisonnement très profond sur ce sujet. Il commence par remarquer que l'analyse de nos idées doit aller parallèlement, pour ainsi dire, avec l'analyse de nos jugements; c'est-à dire que, comme dans l'analyse de nos jugements il est nécessaire d'arriver à un dernier qui soit connu par lui-même à l'intellect et dont les autres dépendent logiquement, ainsi il est nécessaire dans l'analyse de nos idées d'atteindre une idée dont logiquement les autres dérivent : sans cela on irait à l'infini dans l'une et Tautre analyse, et la science comme la connaissance manquant de point d'appui, seraient inévitablement ruinées (i). Or, ce qui tout d'abord est conçu par notre intellect comme très connu et en qui le même intellect résout analytiquement tous ses autres concepts c'est l'é/re, comme l'avait

(i) Siciit in demonstrabilibus oportet Jîeri reductionem in aliqua principia per se intellectui nota, ita investigando quid est unumquodque ; alias utrobique in infinitum iretur, et sic periret omnis scientia et cognitio rerum. S. Tho. Qq. Disp. De Veritate. Qu, L Art. I.

CHAP. II. — ANALYSE DE NOS IDÉES ONTOLOGIQUES 2 I b

remarqué Avicenne au commencement de sa métaphysique (i). De là, il faut dire que tous les autres concepts de notre intellect ne sont que comme des additions à celui de l'être^ additions que notre manière de le penser lui surajoute en le déterminant, le concrétant dans telle ou telle nature déterminée génériquement, spécifiquement, ou individuellement (•/).

Mais comment faut-il entendre ces additions ? Si je dis d'un homme qu'il est savant, j'ajoute à la nature individuelle de cet homme une propriété, une qualité, en somme un accident qui est, dirai-je, hors de la nature de l'homme; et si je le dis : animal raisonnable, j'ajoute au concept générique d'animal une différence, la rationalité, qui est hors de la nature du genre ; car si la rationalité était comprise dans le concept d'animalité, tout animal serait raisonnable; ce qui n'est pas. Rien de cela ne peut se dire du concept de l'être. Quelque différence positive que je veuille lui ajouter, en disant par exemple, être 6o«, prai^ substantiel, pilant, raisonnable, sapant etc., je n'affirme et je n'ajoute rien qui soit étranger à la nature de l'être, ou hors d'elle, parce que ces différences sont réellement et essentiellement de véritables entités. Le concept d'être n'est donc pas un concept générique, sa différence n'est donc essentiellement et réellement ni le genre, ni un sujet dont la nature, l'accident ou la qualité s'en distinguent essentiellement. On doit dire plutôt que tout ce qui est ajouté à l'être n'est autre que l'être lui-même, en tant qu'il exprime un mode d'être qui n'est pas exprimé dans son acception indéterminée et transcendentale (3)

il) Illud auîem quod primo intellectus concipit quasi notissimiim et in quo omnes conceptiones resolvit est ens, ut A vicenna dicit in principio metaphysicae suae (Ib).

(î) Unde oportet quod omnes aliae conceptiones intellectus accipiantur ex additione ad ens (Ib.)

(3) Sed enti non potest addi aliquid quasi extranea natura per modum quo differentia additur generi vel accidens subjecto, quia quaelibet natura essentiO' liîer est ens. Unde etiam probat Philosophus in III. Metaphysic. quod ens non potest esse genus. Sed secundum hoc aliqua dicuntur addere supra ens, inquan-

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Et cela se fait de deux manières : Quo.i dupîiciler contingil. Premièrement, le mode exprimé peut signifier une manière spéciale d'entité, en ce que dans cette entité on conçoit comme divers degrés signifiant des modes divers et gradués de l'existence de ce même être et le divisant en divers genres de choses. Ainsi la substance^ pour la raison susdite, n'ajoute point à l'être une différence étrangère à l'être, mais elle exprime un mode spécial d'exister (c'est-à-dire jL?<3r elle-même)^ qui n'est point exprimé par le simple mot être. Et ainsi pour les autres genres (i).

Secondement le mode exprimé peut être un mode non spécial, mais plutôt générique, convenant à la nature de l'être considéré ainsi transcendantalement : Alio modo ita qiiod modus expressiis sit modus gemraliter consequens omneens. (Ib.), que l'être soit considéré dans un sens absolu, ou dans un sens relatif : Et hic modus dupliciter accipi potest : uno inodo secundum quod consequitur omne eus in se; alio modo secimdum quod consequitur unumquodque eus in ordi?ie ad aliud (Ib.). Ce qui convient généralement à l'être considéré dans un sens absolu, c'est-à-dire en lui-même, est quelque chose d'affirmatif ou de négatif; mais on ne peut attribuer affirmativement ou négativement à un être quelconque que son essence, par laquelle il a l'être. Et c'est pour cette raison que l'être est appelé chose.^ laquelle est ainsi distinguée de l'être en tant

tiim exprimunt ipsius modum, qui nomine ipsius entis non exprimitur (Ib.). Sur ces doctrines très profondes et très importantes de S. Thomas il faut lire les commentateurs, et parmi eux j'indiquerai surtout Cajétan, le Ferrarais, Suarez, Jean de S. Thomas et Bannes. Ces auteurs sont parfois en désaccord sur des questions, à mon avis secondaires, comme dans l'argument actuel, mais ils s'accordent quant à la substance. Et je veux le redire (261. note), j'expose la substance des doctrines thomistes, sans m'inquiéter des petites divergences dans les différentes manières de voir des Commentateurs en des points secon* daires et de peu d'utilité pour la science. Que ceci serve de règle.

(i) Uno modo ut modus expressus sit aliquis specialis modus entis. Sunt enim diversi gradus entitatis secitndum quos accipiuntur diversi modi essendi, et juxta hos modos accipiuntur diversa rerum gênera. Substantia enim non addit supra ens aliquam diffeventiam, quae significet aliquam naturam supcradditam enti, sed nomine substantian exprimitur quidam specialis modus essendi, sçilicçt per se ens : et ita est in aliis gêner ibus (Ib).

que l'être exprime l'existence actuelle de l'essence ; mais la chose exprime seulement l'essence ou quiddité, abstraction faite de l'existence potentielle ou actuelle, comme le remarque le même Avicennc (i). Ensuite, la négation qui convient à tout être c'est son indivisibilité, c'est-à-dire c'est l'être en tant qu'il est ce qu'il est, ïiin n'étant pas autre que l'être en tant qu'indivise et indistinct en lui-même. Cette indivision est dite unité de l'être (2). Passant maintenant de ce qui convient à tout être considéré dans un sens absolu, à ce qui dérive de sa considération dans un sens relatif, la confrontation d'un être avec un autre est ce qui se présente d'abord à l'esprit; confrontation qui nous conduit à affirmer que l'un est divisé ou distinct de l'autre, que l'un n'est pas l'autre. C'est pourquoi, si l'être considéré en lui-même nous exprime unité, ou indivisibilité et indistinction; cette même unité considérée relativement à une autre exprime divisibilité ou distinction de cette autre unité. L'être en tant que distinct d'un autre quelconque est dit quelque autre, comme si l'on disait autre que tel (3). De plus, au sens relatif on peut encore considérer l'être dans ses relations de convenance avec un autre être; et cela ne peut se faire qu'en posant une unité de comparaison qui soit par sa nature comme le centre homogène où aboutissent, comme des rayons , toutes les espèces d'entités. Et ce centre c'est l'âme qui est en quelque sorte

[\) Si primo modo, hoc dicitiir quia exprimit in ente aliquid affirmative vel négative. Non atttem invenitur aliquid affirmative dictum absolute, quod possit accipi in omni ente, nisi essentia ejus, secundum quam esse dicitw; et sic impartit ur hoc nomen res, quod in hoc differt ab ente, secundum Avicennam in principio Metaphy., quod eus sumitur ab actu essendi, sed nomen rei exprimit quidditatem seu essentiam entis{lh).

(2) Negatio autem, quae est consequens omne ens absolute, est indivisio, et hanc exprimit hoc nomen unum : nihil enim est aliud unum quam ens indivtsum (Ib).

(3) Si autem modus entis accipiatur secundo modo, scilicet secundum ordinem unius ad alterum, hoc potest esse dupliciter : uno modo secundum divisionem uniusab altero, et hoc exprimis hoc nomen aliquid : dicitur enim aliquid quod aliud quid. Unde sicut ens dicitur unum, inquantum est indivisum in se, ita dicitur aliquid inquantum est ab aliis divisum (Ib).

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toutes les choses (i). Or il y a deux facultés dans l'âme, la faculté de connaître et la faculté de désirer ou d'aimer : l'être, en tant qu'il se rapporte à la faculté d'aimer, a la raison de bieti, le bien n'étant rien autre que le désirable, ou ce qui plaît à qui le désire; et l'être, en tant qu'il exprime une raison de convenance avec la faculté cognitive, reçoit le nom de prai (2). 452. Le concept objectif d'être contient virtuellement

TOUS NOS AUTRES CONCEPTS OBJECTIFS; ILS EN SONT LE DÉVE- LOPPEMENT. Ce concept a donc toutes les conditions requises

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