‹ Œuvres philosophiques du Cardinal Thomas-Marie ZigliaraChapitre 57 sur 126 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

(suite du même sujet)

Les idées de substance et de cause

Sommaire. — 453. Récapitulation du chapitre précédent et sujet de celui-ci. — 454 — Les accidents et la substance. — 455. Opinion absurde de Locke qui croit pouvoir nier la réalité de la substance parce qu'elle est réellement distincte des accidents. — 456. L'idée de substance nous vient par l'abstraction. — 457. Le concept essentiel de substance consiste dans être en soi et non dans un autre comme dans son sujet. — 458. Analyse de ce concept; ses éléments. — 459. Objection et réponse. — 460. Nous avons la notion de cause : le philosophe doit expliquer la nature et l'origine en nous de cette notion. — 461. Analyse et définition de la notion de cause. — 462. Différence entre cause et principe. — 46!^. Notre concept de cause se résout dans le concept d'être, en tant qu'il exprime un ordre déterminé à un autre être. — 464. Origine en nous de l'idée de cause.

453. Récapitulation du chapitre précédent et sujet de CELUI-CI. — Dans le chapitre précédent j'ai fait l'analyse de nos idées purement ontologiques, et le fruit de cette analyse a été de remonter à une idée très transcendantale, qui est comme le point central où sont fixés immédiatement ou médiatement tous les anneaux secondaires, ou mieux, tout ce qui est

plus déterminé et plus près de notre connaissance. Cette idée est l'idée de l'ê/re ou de chose (449). Ensuite, descendant pas à pas de cette haute transcendantalité de l'ctre et recomposant par la synthèse tout ce que notre analyse avait décomposé, nous avons vu que Vêtî^e ne variait pas sous notre regard, mais plutôt qu'il se développait et exprimait diverses manières d'être de lui-même, et qu'on pouvait ainsi constituer différentes espèces d'idées et de choses. Mais mon discours devait rester, et est resté dans les généralités, touchant à peine et en passant quelque point plus déterminé et plus concret. Je dirai donc dans ce chapitre ce que par motif de méthode et de clarté j'ai dû omettre dans le précédent. Et puisque j'entreprends de traiter exclusivement d'Ontologie et que cette science extrêmement métaphysique est fondée sur deux bases principales (les notions sur l'être et ses propriétés ayant été expliquées), qui sont les concepts de substance et de cause ; j'étudierai quels éléments entrent dans ces deux concepts, apportant à cette recherche tout le soin et toute l'exactitude dont je serai capable. Je parlerai d'abord de la substance, parce qu'elle précède la cause, et ensuite de la cause ellemême. Les accidents nous conduisant naturellement à la substance, je commencerai par eux pour arriver à la substance.

454. Les accidents et la substance. — Nous sommes continuellement spectateurs des variations qui se succèdent chaque jour au dedans et hors de nous ; les corps, tantôt en mouvement, tantôt en repos, changent d'étendue, de figure, de couleur, de lieu; des pensées et des affections de toute sorte occupent tour à tour notre esprit ; souvent l'oubli remplace la connaissance, la tristesse suit la joie, l'espérance et la crainte se disputent le pauvre cœur de l'homme. Mais au fond de toutes ces variations il y a quelque chose , un sujet, quel qu'il soit, qui subsiste identique dans l'acquisition ou la privation de ces modifications : le corps n'est pas détruit s'il perd sa couleur ou

sa figure, et la conscience nous dit que c'est bien notre même ame qui acquiert ou perd la vertu, qui connaît une chose maintenant et l'ignore bientôt après. Et il ne pourrait en être autrement, car selon la belle et vive expression de S. Thomas, toute mutation véritable suppose un sujet qui reste sous un aspect et qui passe sous un autre : Omne quod movetiir^ quantum ad aliquid manet et quajituin ad aliquid transit (i).

De là, les propriétés susdites sont ajoutées au sujet, mais elles ne sont point la nature du sujet. Or s'il est possible de les adjoindre au sujet et de les en séparer sans nuire à la nature du sujet, et si, d'autre part, ces propriétés ne pourraient subsister, leur sujet venant à périr, il suit clairement qu'elles sont dans le sujet, du sujet et pour le sujet, et non vice versa que le sujet est dans les propriétés, des propriétés et pour les propriétés.

Voilà les accideiits^ ainsi nommés de accidere^ c'est-à-dire survenir à une chose déjà constituée et que leur présence où leur absence ne change pas essentiellement. La nature de l'accident est très bien décrite par Damascène, au IV* Chapitre de sa Dialectique, dans les termes suivants : « La substance est chose par soi, c'est-à-dire existant en elle-même ; l'accident est ce qui ne peut exister en soi , mais qui a l'existence en un autre. Car la substance est sujet, comme matière des choses ; Taccident au contraire est considéré dans le sujet : ils sont comme le corps et la couleur, puisque le corps n'est pas dans la couleur, mais la couleur dans le corps. Le corps est donc substance et la couleur est accident. Ainsi en est-il pareillement de l'âme et de la prudence. La prudence, en effet, est dans l'âme, et non l'âme dans la prudence. L'âme donc est substance, et la prudence est accident. En effet, l'âme étant ôtée, la prudence disparaît ; car où pourrait-elle résider sinon dans l'âme ? Mais la prudence disparaissant l'âme reste entière, car elle peut exister sans la prudence. »

(i) p. I. Qu.IX. Art. I.

chap. iii. — les idées de substance et de cause 323 455. Opinion absurde de Locke qui croit pouvoir nier la

RÉALITÉ DE LA SUBSTANCE PARCE QU'eLLE EST RÉELLEMENT DISTINCTE

DES ACCIDENTS. — Quc la substancc, en qui et de qui sont les réalités variables que nous appelons accidents, soit quelque chose d'essentiellement distinct de ces mêmes accidents, c'est le jugement commun de tous les hommes, de sorte que, Locke lui-même l'avoue, elle forme le sujet général de nos discours. Cependant ce médecin philosophe s'est efforcé d'ôter ce fondement de nos raisonnements en cherchant à prouver que nous n'avons ni ne pouvons avoir l'idée de substance par les deux seules sources qu'il assigne à nos connaissances, je veux dire la sensation et la réflexion ; et voulant donner cependant une explication du sentiment de tous sur la substance, il dit que le concept de substance est subjectivement une union d'idées simples, et objectivement la collection des qualités sensibles qui sont dans les corps et qui agissent sur nos sens, ou des actions qui se produisent dans l'âme et que la conscience nous révèle.

Personne ne refusera d'accorder à Locke que le concept de substance n'est pas pour nous une vérité d'intuition immédiate, et qu'il est plutôt une connaissance acquise par l'abstraction et déduite des accidents qui entourent la chose; mais, suivant la remarque de Victor Cousin, de ce que nous ne savons d'une chose que ce qu'une autre nous a dit, il ne suit aucunement, comme Locke le voudrait, que l'une soit l'autre, et que la substance ne soit autre chose que la collection de ses propres qualités, parce que la substance se manifeste seulement par la collection de ses qualités (i).

La plus petite réflexion sur les qualités nous conduit nécessairement à supposer un substralum réel et substantiel, distinct de la qualité. En effet, que nous présente la qualité ou l'accident ? Une nature vraie et réelle qui va et vient, et s'unit à un sujet ou s'en sépare sans que le sujet périsse, qui a besoin de

(1) Philosophie de Locke, IV'Edit. Paris i86t, sixième Leçon, page i56.

ce sujet, parce qu'elle n'a pas l'existence en soi, mais qu'elle existe dans le sujet, par le sujet, et qu'elle est chose du sujet, comme je viens de le dire avec Damascène. Très bien; mais ce sujet lui-même est-il qualité ou accident, ou bien est-il une substance vraie et réelle, existant en soi et non dans un autre, s'appartenant en propre et n'étant pas d'un autre sujet, et ayant ces premières qualités qui ont été le point de départ de notre raisonnement ? Supposé que le sujet de ces premières propriétés soit lui-même un accident, il devra être dans un autre sujet et d'un autre sujet, et ainsi de suite. Devrons-nous donc aller ainsi à l'infini ? Mais cela répugne, parce que l'infini n'a pas de dernier à qui les qualités puissent appartenir; il faudra donc dire, contre l'évidence du fait et contre l'intention de Locke, que tout ce que nous avons pris pour des qualités est substance, ou que ces mêmes qualités n'existent pas. Dans les deux cas, on en vient à détruire la réalité des choses et on se précipite, dit encore Cousin, dans un nominalisme qui n'est rien autre qu'un nullisme absolu (i).

La seconde partie de notre dilemme et donc vraie, c'est-à-dire que le sujet de ces qualités doit être une vraie substance, existant en elle-même et d'une nature essentiellement différente de celle des accidents, contrairement à ce que Locke voudrait persuader

(i)Je rapporterai textuellement les paroles de Cousin, car (en ce qui regarde Locke) elles me paraissent très sensées : « La Scholastique est accusée d'avoir « converti bien des collections en substance, bien des mots en entités : par une « exagération contraire, Locke a converti la substance en collection, et fait des « mots de tous les êtres; et cela, pensez-y bien, necess-^.irement et par la force « même de son système. N'admettant que les idées explicables par la sensation « ou la réflexion et ne pouvant expliquer ni par l'une ni par l'autre l'idée de 0 la substance, il lui fallait bien la nier, la réduire aux qualités qu'atteignent « aisément la sensation ou la réflexion. De là la confusion systématique des « qualités et de la substance, des phénomènes et de l'être, c'est-à-dire, la des- « truction de l'être, et par conséquent des êtres. Rien donc n'existe substance tiellement, ni Dieu, ni ce monde, ni vous ni moi; tout se résout en phéno- « mènes, en abstractions, en mots; et, chose admirable, c'est la peur même de « l'abstraction et des entités verbales, c'est le goût mal entendu de la réalité « qui précipite Locke dans un nominalisme absolu, lequel n'est pas autre chose « qu'un absolu nihilisme. » Ouv. Edit. etLeç. cit. pages ib'] et suiv.

par un raisonnement qui conduit à l'absurde et à la contradiction . D'ailleurs la réalité des substances, en tant que distinctes essen tiellement des accidents, est une vérité de sens commun si évidente qu'on est surpris qu'un homme en état de raisonner puisse en douter.

45b. L'[DÉE DE SUBSTANCE EST DUE A l' ABSTRACTION. — Ce qUC

nous venons de dire prouve la réalité de la substance, et déplus nous indique l'origine du concept que nous nous en formons. Car, en voyant que les qualités sont dans un aiitre^ nous arrivons facilement à nous former le concept de cet autre qui n'existe pas dans un autre, mais en lui-même; et c'est là exactement le concept de la substance. Il n'est pas utile d'ajouter d'autres explications sur ce point, il vaut mieux s'occuper d'analyser le concept définitif que nous avons de la substance, afin de déterminer quelle lumière objective l'éclairé pour nous.

457. Le concept essentiel de substance consiste dans être en soi et non dans un autre comme dans son sujet. — Si nous allons au fond de la substance parlaconsidération des accidents (qui n'existent que dans un autre), c'est-à-dire a posteriori, le premier concept que nous nous formerons de la substance ne pourra être, et ne sera en effet qu'un concept de la substance en tant qu'elle soutient les accidents, c'est-à-dire un concept qui comporte une relation de causalité matérielle. Cette propriété de la substance, qui se manifeste la première, étaitappelée abstractivement par les scolastiques substantialité^ et la nature douée de cette propriété était dite substance^ du latin substare, qui signifie étymologiquement le être-dessous de la substance par rapport aux accidents ou qualités (i).

Mais cette notion relative de la substance ne peut nous suffire ; car nous ne pouvons lui supposer une nature qui soit sous les accidents pour les supporter, si nous ne concevons cette nature comme ayant réllement la propriété de subsister par elle-même.

(i) Secundiim vero quod supponitur (substantia) accidentibus, dicitur hypos' tasis, vel substantia. P. I. Qu. XXIX. Art. H.

Cette seconde propriété reçut le nom abstrait de subsistance^ et la substance ayant cette propriété ïutà'iisubsistante [\). C'est donc être en soi et non dans un autre comme dans un sujet qui constitue le concept essentiel de substance, entendue abstractivement, et non être-dessous les accidents ; le raisonnement qui précède le montre clairement. Dieu est substance très parfaite, et néanmoins il n'est ni ne peut être substratum pour les accidents , sa nature étant essentiellement très simple, 458. Analyse du concept être en soi et non dans un autre

COMME DANS SON SUJET, ET SES ÉLÉMENTS. — Qu'cSt-Ce dottC

que la substance. On ne peut en donner une définition rigoureuse, parce que la définition rigoureusement logique doit exprimer le genre supérieur à la chose définie, et que la substance est le genre le plus général, pourparler avec l'exactitude, à la vérité peu élégante, des scolastiques ; elle est, en effet, le dernier genre dont l'analyse nous porte immédiatement au transcendantal, c'est-à-dire aux concepts placés hors de la classification individuelle, spécifique et générique. Toutefois, s'il nous est impossible de donner une définition rigoureuse de la substance, nous pouvons en donner une quasi définition, ou si l'on veut, une description; et en ce sens la substance est communément un être existant par soi.

S. Thomas remarque très bien que être par soi n'est pas une définition de la substance, parce que, si cela était, êtî^e tiendrait lieu de genre, et par soi serait la différence, prise comme hors du genre être : ce qui est impossible, selon qu'il a été prouvé ci-dessus (452). De là, poursuit l'Angélique, si la substance pouvait avoir une définition, bien qu'elle soit le genre le plus général, on devrait dire : La substance est une

(i) Secimdiim enim qiiod per se existit (substantia) et non in alio, vocatur subsistentia. Illa enim subsistere dicimiis qiiae non in alio, sed in se existant. Op. et loc. cit. Si quelqu'un ne voulait pas de ces étymoiogies, qu'il les laisse, pourvu qu'il admette la chose; les disputes de mots sont des disputes puériles qui n'avancent rien.

CHAP. Iir. — LES IDÉES DE SUBSTANCE ET DE CAUSE 227

chose dont l'essence ou quiddité est d'exister non en une autre (i).

Le concept objectivement simple de substance en général comprend pour nous deux concepts subjectivement très distincts : 1° La chose ou Vessence ou la quiddité, qui n'implique ni ne rejette formellement l'existence en tant que potentielle ou actuelle, bien qu'elle ne s'en sépare pas en tant que l'existence n'exprime explicitement ni actualité ni potentialité; 2* la manière d'exister, ou le mode d'existence qui convient à cette telle chose ^tant dans son concept absolu (2), que dans la réalisation hypothétique du même concept), je veux dire, avoir une existence en soi, non dépendante d'un sujet qui la soutienne pour qu'elle existe. Le premier élément, qui est l'être pris substantivement, est conçu comme le fondement du second ; et le second, parce qu'il ne peut être :onsidéré comme la différence propre du premier, étant lui-même une entité et ainsi n'étant pas hors de l'être, doit être regardé comme une expression plus grande, ou comme un développement du premier, développement non exprimé dans ce premier, mais renfermé en lui; précisément comme S. Thomas l'explique dans les textes que j'ai rapportés au chapitre précédent.

En conséquence, si le concept de substance a pour fondement rêtre pris substantivement, et pour différence ou quasi-diffé-

{i) Ens per se non est diffinitio substantiae, ut Avicenna dicit. Ens enim non potest esse alicujus genus, ut probat Philosophus III. Metaphysic, cum nihil possit addi ad ens qiiod non participet ipsum. Differentia vero non débet pariicipare genus. Sed si subsiantia possit habere diffinitionem, non obstante qtiod est genus generalissimum, erit ejus diffinitio, quod substantia est res oui quidditati debetur esse non in aliquo Qq. Disp. De Poteniia. Qu. VII. Art. III. ad 4. — Cf. P. I. Qu. III. Art. V ad i et P. III. Qu. LXXVII. Art. I. ad 2.

(2) Je parle présentement de la substance ^ous ce côté abstrait, comme le demande la nature du sujet que je traite dans ce Chapitre. Sous l'aspect réel, la substance signifie existence par nature et négation de sujet; sous l'aspect abstrait, elle signifie le mode d'entité auquel elle doit d'exister en soi et non dans un autre, Cajétan a signalé cette distinction : Subsistere accipitur dupliciter. Uno modo, ut significat tantum affinnationem essendi in rcrum r.atura, et negationem sustentationis in alto quocumque. Alio modo subsistere importât quemdam naturalem entis modum, eut naturaliter annexae sunt talis negatto ettalis affirmato. In I. P. Qu. LIV. Art. I. resol. i^u. IV.

rence une modalité, développement de ce même être; il suit que le concept d'être est la lumière objective qui illumine la formation de nos concepts objectivement substantiels, d'abord en ce qui regarde la substance abstractivement prise, et ensuitepour les substances déterminées, lesquelles, en somme, ne sont que des déterminations de la substance abstractivement prise, et un développement plus déterminé et plus concret du concept objectif de l'être en tant que chose ayant un mode d'existence.

459. Objection et réponse. — On dira peut-être que l'idée que nous avons de la substance est bien mesquine, si nous ne pouvons l'expliquer qu'au moyen de notions très transcendentales, comme sont les notions sur l'être et sur ses divers développements. Mais Je ferai remarquer que j'ai parlé de la substance prise en elle-même, et non des substances déterminées, individuelles ou spécifiques, corporelles ou spirituelles; et que, par conséquent, Je devais remonter aux principes dont la lumière pouvait expliquer ce concept. Qu'on remarque, en second lieu, que nous n'avons l'intuition d'aucune substance, mais que nous nous efforçons de nous en former un concept par abstraction. Si donc nous sommes certains de la vérité de l'idée d^ substance, nous sommes également certains qu'elle est confuse. « Les disputes des philosophes, observe savamment « Balmès, les applications continuelles que nous faisons de « cette idée prouvent deux choses : i*» que l'idée existe; « 2" qu'elle n'est pas sutTisamment claire et définie. Un mot « vide et sans valeur n'attirerait point aussi vivement l'atten- « tion des philosophes, et ne serait pas devenu un élément du « langage usuel ; d'autre part, si l'idée qu'il traduit était parfai- « tement nette et définie, on disputerait moins à son sujet (i). 3>

Si l'on interroge un homme sur le concept qu'il a de la substance, il vous répondra que la substance est une chose qui

(i) Philosophie fondamentale, IX» Livre, I" Ghap. n. i. Trad. Ed. Manec Paris, i852.

CHAP. III. LES IDÉES DE SUBSTANCE ET DE CAUSE 22q

est cachée sous les modifications qui vont et viennent en elle; une diose qui n'existe pas dans une autre, une diose qui existe en elle-même. Et ce sera tout. On voit par là que l'idée de substance n'est pas une idée d'intuition, mais d'abstraction, et que cette idée abstraite comprend entité et modification d'entité, uniques lumières qui éclairent en quelques sorte, dans notre esprit, ces idées et les applications que nous en faisons aux substances déterminées.

460. Nous AVONS LA NOTION DE CAUSE : LE PHILOSOPHE DOIT EXPLIQUER LA NATURE ET l'oRIGINE EN NOUS DE CETTE NOTION. —

Après avoir traité de la substance, parlons maintenant du concept de cause. Personne certainement ne peut douter que nous ayons le concept de cause, et que ce concept ne soit un concept primitif, commun, universel, qui g^rme spontanément dans notre intellect dès qu'il commence à former ses premiers pas dans la voie de la connaissance intellectuelle. A défaut d'autre argument pour démontrer cette vérité, il suffirait du fait de la curiosité souvent importune des enfants qui demandent constamment hpouT'qîiOî de ce qu'ils voient, ou de ce qu'ils saisissent par leurs autres sens. Ces pourquoi supposent l'idée de cause, et d'une cause très abstraite, qu'ils veulent concréter par leurs questions dans une cause déterminée du phénomène qui les a frappés, cause qu'ils ignorent et qui excite leur curiosité. Cette curiosité n'est point propre seulement à l'enfance de l'homme, elle est aussi notre aiguillon à tout âge : elle croît avec nous et ne cesse de nous agiter, et l'on peut dire avec toute vérité que notre vie commence, se développe et s'achève dans la recherche laborieuse et toutefois très agréable des causes des êtres, avec lesquels nous sommes mis en contact par l'expérience externe ou par l'expérience interne. La philosophie tout entière est née de la curiosité, et elle a grandi par le désir de la satisfaire. Les faits étant certifiés, l'œuvre du philosophe est de les expliquer ou, du moins, de s'efforcer de dire la nature et l'origine de leur connaissance dans notre esprit. C'est le

23o LIV. IV. — DE LA LUMIERE OBJECTIVE. — 3' PART.

double but que je me propose d'atteindre en traitant de la causalité.

461. Analyse et définition de la notion de cause. — Si je m'interroge, ou si je demande à d'autres quelle chose est ceci ou cela, par exemple, qu'est-ce que cet arbre qui est là devant moi, évidemment je cherche par ma question à connaître la nature de cet objet déterminé -, et si l'on me répond que c'est un C3^près, ou un pin, ou tout autre nom, la réponse me suffit et je ne vais pas plus loin. Mais si je demande la raison d'être de telle ou telle chose, pourquoi, par exemple, j'existe je vis, je sens, je pense, cherchai-je par ces questions à connaître la nature de mon existence, de ma vie, de ma sensation, de ma pensée? Non certainement, car ma demande suppose manifestement que j'ai déjà quelque connaissance de la nature des choses qui en sont l'objet. Ce n'est même pas précisément l'existence de ces choses que je recherche, parce qu'elle m'est connue conjointement avec leur nature; elle m'est connue, dis-je, comme un fait externe, ou de conscience, quel que soit d'ailleurs le degré de clarté de cette connaissance.

Que cherchai-je donc et que veux-je savoir par mon pourquoi ? Il est clair que ma demande porte sur le pourquoi ou le comment telle chose déterminée, dont la nature et l'existence actuelle me sont connues de quelque manière, a acquis son existence. Or, je ne pourrais absolument pas faire cette question, si l'existence dont je cherche le jcowr^ï^o/* n'était pas contenue de quelque manière dans ce même pourquoi que je veux connaître et dont je poursuis l'explication. Un historien se trouve en présence d'un fait qui le frappe, et il lui prend la curiosité de connaître la raison de ce fait, c'est-à-dire qu'il veut connaître la cause qui contient ce fait. Les recherches de l'histoire et de la science ne consistent qu'à recueillir ces pourquoi renfermant des faits ou des théories. Nous avons ici le premier élément, je dirais presque l'embryon du concept de cause. Par cause, en effet, on entend ce qui contient ainsi d'une manière

générale l'existence de ce que nous appelons effet. Développons cette notion générale.

Le concept de cause, comme nous l'avons prouvé, est premièrement le concept d'une chose qui contient l'explication de l'existence réelle de l'effet, parce qu'elle-même contient cette existence réelle. Toutefois il serait absurde de supposer que nous regardons l'existence de l'effet, contenue dans la cause, comme étant identique avec l'existence de la cause elle-même ; car en c'nerchant le pourquoi d'une chose, nous posons ainsi et nécessairement une distinction entre la chose et le pourquoi cherché. Ajoutons que si l'existence de l'effet s'identifiait dans notre concept (je parle de l'ordre idéal) avec l'existence de la cause, nous ne chercherions vraiment pas le pourquoi, ou nous chercherions le pourquoi du pourquoi, et nous reviendrions ainsi au concept de la distinction de l'existence de la cause et de l'existence "de l'effet, comme point de départ.

Il y a encore un autre élément qui entre nécessairement dans le concept de cause, et cet élément c'est la distinction qui est entre l'effet et la cause (i). Mais ce n'est pas encore assez. L'effet est ce qui est fait, et l'être fait implique l'activité existante d'un principe qui l'a^fait, la dépendance pour l'effet du principe actif de qui il a reçu l'être, l'antériorité du principe par rapport à l'effet et la postériorité de l'effet par rapport à la cause; que cette antériorité et postériorité soient de temps ou de nature. Nous avons ainsi tous les éléments, soit intrinsèques soit extrinsèques, qui entrent dans le concept, de cause. Ils sont au nombre de cinq principaux : i" l'être de la cause; 2" l'activité delà cause capable de donner l'être à l'effet; 3*» l'être de l'effet inclus dans l'activité causale, mais

(1) C'est-à-dire que tout effet a une essence hors de l'essence de la cause, comme il arrive pour la cause efficiente et ia cause finale; ou, pour le moins, a une essence distincte, en tant que partie du tout de l'effet, comme dans les causes matérielles et formelles : Omnis causa vel est extra essentiam rei, sicut efficiens et finis ; vel pars essentiae sicut materia et forma, S. Th. in I. Sent. Dist. XXIX. Qu. I. Art. I.

mrtualiter^ comme disaient les scolastiques ; 4" l'antériorité de la cause sur l'effet et la postériorité de l'effet, et conséquemment la distinction essentielle de l'un avec l'autre; 5" l'étroite relation de dépendance de l'être de l'effet par rapport à sa cause, et l'indépendance de la cause par rapport à l'effet.

Tous ces éléments sont compris dans cette définition que les Scolastiques donnaient de la cause : Un principe à l'activité duquel est due l'existence d'une autre chose : Jd^ ad qiiod sequitur esse alteriiis ; ou encore ; Priiicipiiim essendi ait cri (i).

462. Différence entre cause et principe. — L'analyse, sur laquelle j'ai insisté Jusqu'ici et qui n'est au fond qu'une explication très simple du concept de cause tel que tous les hommes se le forment guidés par le sens commun, montre clairement que le concept de cause n'est pas un simple concept d'antériorité dans l'ordre de pure succession, comme porteraient à. le croire quelques principes de Locke, principes qu'il contredit lui-même, mais sans les rétracter. Non, la simple succession de deux choses ne constitue pas entre elles un lien d'action efficiente, de sorte que l'une soit par l'autre. Pendant que je suis occupé à écrire j'entends frapper à la porte de ma cellule ; or qui voudrait affirmer que parce que frapper succède à écrire^ ce dernier fait est la cause du premier? J'écris, et j'écris un mot, une lettre l'une après l'autre, et il serait ridicule d'affirmer sérieusement que la première lettre est la cause de la seconde, la seconde de la troisième, et ainsi de suite. Au contraire, je sens, et tous voient avec moi que l'écriture succède à l'action de ma main, et que cette action est la vraie cause de l'écriture, non uniquement parce que l'écriture succède simplement à l'action, mais parce qu'elle lui succède de manière que l'écriture reçoit son être de l'action de ma main. Un effet succède donc à sa cause,

(i) Omnis causa, dit S. Thomas, habet ordirtem principii ad esse sut causati quod per ipsam constituiiur. In I. Sent. Dist XXIX. Qu. I. Art. I,

mais toute succession n'implique point causalité; la succession dit causalité seulement quand elle pose un nouvel être successif dû à l'activité d'un principe de qui cet être dépend.

En outre, dans le concept commun on distingue très soigneusement la natitî'e de cause du simple concept de principe^ comme on distingue le spécifique du générique; bien que toute cause soit véritablement un principe, comme nous disons aussi que tout homme est substance, mais que toute substance n'est pas homme. S. Thomas explique ainsi la raison de ce langage commun, éminemment philosophique : Ce mot principe, dit-il, ne signifie rien autre que ce dont quelque chose procède; car tout ce dont quelque chose procède de quelque manière, nous l'appelons principe, et vice versa (i). De là, quoique le nom principe semble venir de sa priorité sur ce qui est son effet, cependant, considéré en lui-même, il ne signifie pas priorité, mais simplement origine (2). — Nous employons encore le mot principe pour signifier les simples relations d'ordre qui sont entre deux ou plusieurs choses, sans que nous entendions pour cela mettre, entre ces distinctions de substance, dépendance et action efficiente, diversité de perfections, et autres semblables relations; ainsi nous disons que le point est le principe de la ligne (3), que la ligne est le principe, de la superficie, et théologiquement nous disons aussi que le Père éternel est le principe du Fils, bien que le Fils et le Père aient une même nature.

Il en est tout autrement de la cause. Dans le sens commun

(i) Hoc nomen, principium, nihil aïiud signifcat, quam id, a quo aliquid procedit. Omne enim, a quo aliquid procedit quocumque modo, dicimus esse principium et converso. P. I. Qu. XXXIII. Art. I.

(2^ Licet hoc nomen principium, quantum ad id, a quo imponitur ad significandum, videatur a prioritate sumptum, non tamen significat prioritatem, sed nriginem. Ib. ad 3.

(3) Nomine principii utimtir eiiam in his quae nullam hujusmodi differentiam habent, sed solum secundum quemdam ordinem : sicut cum dicimus, punctum esse principium lineae, vel etiam cum dicimus, frontem lineae esse principium lineae. Ib. ad 3.

la cause comporte différence substantielle avec son effet, dépendance et postériorité de celui-ci, et par conséquent une plus grande énergie et perfection dans la cause qui donne que dans l'effet qui reçoit (i).

463. Notre concept de cause se résout dans le concept d'être en tant qu'il exprime un ordre déterminé a un autre ETRE. — Après avoir expliqué le concept de cause dans le sens entendu de tous, pénétrons plus profondément dans ce concept, et voyons s'il peut se résoudre en des éléments encore plus universels entrant dans ce concept comme sa lumière. Qui dit cause dit quelque chose de relatif à un être constitué par elle, comme je disais tantôt avec S. Thomas : Omnis causa habet ordinei7î principii ad esse siii causait^ qiiod per ipsam constitiiitur; peu importe d'ailleurs que cette relation soit d'ordre réel ou seulement de raison, dans la cause. Mais si la cause donne l'existence à d'autres, il est absolument nécessaire qu'elle ait d'abord elle-même l'existence ; à moins qu'on ne veuille avancer que le néant peut agir et donner ce qu'il n'a d'aucune sorte. La cause conçue comme actuellement causante existe donc ; or, l'existence n'étant pas une propriété par soi, mais la propriété d'une nature existante, cette nature-cause est-elle nécessairement substance, ou est-elle nécessairement accident ? Elle n'est nécessairement ni l'un ni l'autre, bien qu'elle puisse être l'un ou l'autre, les substances et les accidents pouvant avoir l'activité. Je dirai toutefois qu'une substance-cause, un accident-cause, nous donnent des concepts de causes partielles, soit spécifiques, soit génériques, mais toujours déterminées, et qui pour cela supposent un concept plus élevé et plus abstrait, à qui ces causalités spécifiques se rapportent et dont elles dépendent logiquement.

(i) Nomen, causa, videtiir importa re diversitatem substantiae et dependentiam alicujus ab altero, qiiam non importât nomen principii. In omnibus enim causae generibiis semper invenitur distantia inter causam et id ciijus est causa, secundum aliquam perfectionem aut virtutem. Ib. ad r — Cf. I. Dist. XXIX. Qu. I. Art. I.

Or, au-dessus de la substance et de l'accident notre intellect retrouve la nature ou quiddité simplement dite, et c'est l'être pris substantivement, le dernier terme de l'analj'se de l'intellect humain (449). Et a3'ant dit que la cause n'est pas nature seulement, mais nature formellement existante, mon concept analytique et transcendantal devra avoir pour objet Vètre pris comme participe, c'est-à-dire en tant qu'il exprime explicitement l'existence actuelle (Ib.).

Toutefois cet être pris ainsi transcendentalement, et qui est le substr<itum de la cause en tant que nature existante, n'est cependant pas encore formellement la cause ; car la cause dit activité /'er quam esse caiisati constituitiir, et Vêtre ne me dit pas formellement cette activité, cet ordre à l'être de l'effet constitué par la cause. Mais il suffira d'ajouter à l'être cette activité et j'aurai le concept très universel de cause, applicable à toutes les causes génériques, spécifiques, individuelles, substantielles ou accidentelles.

Mais enfin, cette activité d'où sort l'être de l'effet qu'est-elle dans mon concept ? N'est-elle rien ? Non certes ; elle est certainement quelque chose, elle est une entité. Mais est-ce une entité distincte en tant que différence spécifique de l'être ? Non, c'est impossible, parce qu'il n'y a pas de différence ajoutée à l'être et hors de la nature de l'être, comme il a été démontré (i). Donc l'activité causale ne peut se concevoir sinon en ce qu'elle exprime expressément un mode d'être de l'être; mode non exprimé dans le nu concept de l'être même, mais implicitement inclus en lui et signifiant l'ordre à un autre être qui en dépend.

Balmès, suivant une voie autre que cette analyse, arrivée la même conclusion, indéniable à mon avis, voici ses paroles : « J 'ai dit (Chap. IV) que l'idée de cause implique les idées d'être « et de rapport avec le non être qui a passé ou qui passe à l'être.

(i)Liv. IV. Chap. II.

« Donc l'idée de cause n'est pas une idée simple ; elle est com- « posée des deux idées indiquées. L'être ne suffit point pour « constituer la cause ; nous pouvons concevoir l'être indépen- « damment de la cause. Ce que l'idée de cause ajoute à l'être est « distinct de celle-ci, est quelque chose qu'elle ne contient pas. « Cette chose se nomme causalité, force, vertu productrice, acti- « vite, etc. ; tous ces mots expriment le rapport par lequel un « être réalise objectivement la transition d'un non être à l'être. « — L'idée de causalité comprend une autre idée simple, « laquelle accompagne l'idée d'être, mais sans se confondre « avec elle. Que l'on dise que cette idée auxiliaire est une modi- « fication de l'idée même d'être, j'y consens (i). »

Donc, comme l'être est l'élément-lumière qui explique le concept de substance, en ce que la substance n'est appréhendée que comme un mode d'être (iîi se et non in alio) de l'être luimême ; ainsi l'être est aussi l'élément-lumière du concept très universel de cause, en ce que la cause analysée dans ses élément ontologiques, nous donne l'être en tant qu'il exprime un mode d'être que nous appelons activité, causalité, vertu productrice, etc., mode qui ne découle point de l'être considéré en lui même, mais de l'être considéré dans l'ordre à un autre d'être, in ordine ad aliud^ pour employer l'expression déjà citée de S. Thomas.

464. Origine en nous de l'idée de cause. — Jusqu'ici j'ai établi l'existence en nous de l'idée de cause, j'en ai expliqué la nature, j'en ai cherché les derniers éléments qui nous l'expliquent et. l'illuminent à notre regard ; il me reste encore à dire l'origine de cette idée dans notre esprit.

Le concept de cause est-il un concept expérimental et a posteriori^ ou un concept rationnel et a priori ? Ici, comme toujours, nous avons les deux sentiments opposés du sensisme et de l'idéalisme. Locke est pour la sensation, Kant pour la raison.

{%) Philosophie fondamentale, Livre X. Chap. V. nn. 46, 47. Traduc, d'Edouard Manec.

Dans ces disputes l'équivoque, à mon avis, a une grande part; mais si l'équivoque est dissipée, on voit qu'il y a entre le sensisme et l'idéalisme une voie moyenne, tracée et parcourue par S. Thomas. Qu'on me permette de citer quelques paroles du saint Docteur, qui contiennent implicitement tout ce que j'ai à dire sur l'origine de l'idée de cause.

Par la nature même de l'àme intelligente, dit S. Thomas, il est propre à l'homme que, le tout et la partie lui étant connus comme tels, il sait aussitôt que le tout est plus grand que sa partie; et ainsi pour d'autres vérités de cet ordre. Toutefois l'homme ne peut connaître ce qu'est le tout et ce qu'est la partie qu'au moyen des espèces ou idée abstraites des phantasmes : Ex ipsa enim natitra animae intelleciiialis convejiit homini^ qiiod statim cognito qiiid esl totiim et qiiid est pars^ cogiioscat quod omne totiim est majus sua parte; et simile est in ceteris. Sed qiiid sit totum,et qitid sit pars^ cogiioscere non pot est nisi per species intelligibilcs a phantasmaîibiis acceptas (i). La sensation nous donnn ce tout, cette partie, et l'intelligence prend dans le singulier connu par le sens son objet propre, l'universel, c'est-à-dire l'idée de tout et l'idée de partie et, confrontant l'idée de tout avec l'idée de partie, il voit, ex natiira animae intellectualisa que le tout est plus grand que la partie (2).

De là et d'après le fait, nous pouvons donc dire que si le sens ne percevait pas un tout singulier et une partie singulière, notre intelligence n'aurait l'idée universelle ni du tout ni de la partie, et elle ne pourrait prononcer ce jugement-axiome : Le tout est plus grand que sa partie (3).

(i)P. l-II. Qu. LI.Art. I.

'2) Voyez le premier Livre, Chap. Vil et le suivant, où j'ai longuement exposé 6t défendu la doctrine de S. Thomas sur la formation des idées universelles au moyen des singuliers sensibles.

(3) Nisi enim aliquod totum sensu percepissemus, non possemus intelligerg quod totum essel majus parte ; sicut nec caecus natus atiquid percipit de co/ori* bus. Contra Gentiles. Lib. II. Cap. LX.KXIII. circa finem.

Nos sens nous font connaître de même les mutations continuelles qui arrivent hors de nous dans les choses sensibles; et quand il n'y aurait pas de changement au dehors, la conscience nous dit assez quelles nombreuses mutations affectent toutes les facultés de notre âme. Il n'est pas possible de douter sérieusement de la réalité de ces mutations, surtout de celles qui arrivent au dedans de nous-mêmes, et que la conscience nous manifeste comme des faits d'une évidence irrésistible ; mais seraient-elles apparentes et non réelles, subjectives et non objectives, toutefois ces mutations subjectives et objectives subsistent au moins à l'état d'apparence, et cela suffit à mon raisonnement.

En eff'et, le changement vrai ou apparent est le double état d'un objet qui dans un moment successif est ce qu'il n'était pas dans le moment précédent. Une boule qui roule est d'abord au point A, et ensuite au point B. Dans une plante il n'y a d'abord que des racines, un tronc, des branches; puis viennent les fleurs et les fruits. Mon âme était dans la tristesse, elle est maintenant dans la joie; et ainsi de suite. De là, nous connaissons la mutation d'un objet et nous disons qu'il a changé parce que nous voyons en lui une/renouveau, que cet e/resoit substance, accident, modification intrinsèque qui se fait dans les qualités, ou modification entièrement extrinsèque, comme dans les mutations locales ; ou même qu'il soit un négatif pris comme positif, comme quand nous disons que la mort a frappé un homme. Que si le sens, ou la conscience nous manifestent ces êtres d'après qui, à'abord^ n'étaient pas, l'intellect qui, comme chaque sens, voit dans l'objet son objet propre, c'est-à-dire l'universel (3 S), ne pourra point ne pas voir universellement l'être après le 7ionêt7'e. Or, comme ex iiatura animae intellectualisa la raison du tout étant connue dans un tout singulier sensible, et la raison de la partie étant connue dans une partie singulière sensible, l'intellect connaît comme simultanément la relation qui est entre le tout et la partie, et il

exprime cette relation par le jugement : Le tout est plus grand que la partie. De même, la raison du nouvel être étant connue dans la vérité singulière de la mutation, l'intellect ne peut pas ne point connaître la relation qui est entre l'être et le non-être, je veux dire que ex natura animae intellectualis il ne peut pas ne pas voir l'impossibilité de trouver dans le non-être, qui précédait, la raison d'être qui vient ensuite, car on ne peut trouver l'être dans le non-être qui est sa négation ; et ainsi ou l'intellect, contrairement à l'hypothèse et au fait, ne perçoit pas l'être nouveau, ou il devra percevoir simultanément un autre être, en qui l'être nouveau était de quelque manière avant que d'apparaître.

Et voilà le concept de cause formé a jpo^/er/or/ et exprimé ensuite synthétiquement dans le principe axiome : tout effet suppose une cause ; concept matériellement commencé par la sensation, formé analytiquement, c'est-à-dire dans ses éléments intelligibles, par l'abstraction, et synthétiquement formé et exprimé parle jugement, en vertu de la nature même de l'intelligence : ex natura animae intellectualis.

De là, si le concept de cause, considéré sous le premier aspect, peut être dit a posteriori et empirique ; sous le second et le troisième aspect, c'est un concept a priori et rationnel.

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