Corollaire. Absolument parlant, le jugement ne
PRÉCÈDE PAS LA SIMPLE PERCEPTION, MAIS IL LA SUIT. — Quelques
corollaires très importants découlent de ces notions très simples et très faciles sur le mode de connaître propre à notre intelligence. Le jugement, selon la magnifique description de S. Thomas citée ci-dessus, est une synthèse intellectuelle, ou un acte mental subjectivement simple, par lequel nous réduisons les concepts formés successivement et séparément sur un sujet à cette unité et identité objective qu'ils ont réellement dans le sujet lui-même : Ea qiiae seorsiim intelîigimus^ oportet nos in iiniim redigere per inodum compositinis vel divisionis^ enuntiationemformando. Oter au jugement cette unité de composition idéale, formée pour exprimer l'identité objective de l'objet du jugement (le prédicat et le sujet), c'est ruiner ipso facto la nature même du jugement tel que le commun des hommes l'entend. Or, s'il en est ainsi, et rien n'est plus vrai, chacun voit combien funeste est l'opinion de ces philosophes qui, à la suite de Reid, de Stewart, de Rosmini et autres, soutiennent que les idées, ou les simples concepts des choses ne précèdent pas les jugements dans notre esprit, mais les suivent. De cette doctrine ils en infèrent ensuite une autre touchant les jugements dits d'instinct, que notre âme formerait et tiendrait pour très sûrs, sans qu'elle sache et puisse dire pourquoi.
Et vraiment, si juger c'est exprimer l'unité de deux ou de plusieurs concepts, c'est-à-dire de deux ou plusieurs connaissances simples, ces éléments que l'intelligence unit doivent être
(i) s. Th. lûc. supra citatis, et I. Contra Gentiles. Cap. LVIII.
CHAP. IV. — ANALYSE DE NOS JUGEMENTS ONTOLOG. l^i
antécédemment appréhendés par l'intelligence ; et dire le contraire, c'est dire que le tout précède ses parties et en est absolument indépendant ; c'est affirmer que le jugement n'est pas une synthèse, mais plutôt une analyse. On introduit ainsi dans la science une confusion de langage à ne plus s'entendre.
467. Autre corollaire. Les jugements non comparatifs SONT UNE contradiction. — L'autre corollaire que je veux inférer est la fausseté des jugements non comparatifs, et qui sont précisément les jugements instinctifs dont je viens de parler. Faisons attention que le jugement n'est pas la simple appréhension d'un objet, de même que le jugement du juge ne consiste pas dans la simple connaissance de faits légalement constatés; mais c'est le prononcé de l'âme affirmant ou niant que ceci existe, que cela n'est pas, que le prédicat est identique ou non identique au sujet. Or, pour prononcer sur cette identité il faut cependant que je la connaisse, ou, pour mieux dire, prononcer que A est B suppose nécessairement la connaissance de l'identité qui est entre A et B, puisque le jugement est luimême connaissance et connaissance parfaite. Et toutefois, pour exprimer cette identité, j'ai besoin du jugement, c'est-à-dire j'ai besoin de former un composé objectif, parce que dans l'intuition de A je ne vois pas B simultanément, et que dans la simple intuition de B je ne vois point A simultanément, comme je le disais au commencement de ce même chapitre. Donc, ou je ne connais nullement l'identité qu'il y a entre A et B, et dans ce cas comment puis-je l'affirmer par un jugement qui est l'expression complète de la connaissance de cette identité ? Ou bien je connais cette identité, et dans cette seconde hypothèse très vraie, comme je ne connais cette identité ni dans A seul, ni dans B seul, il reste que je la connais dans la confrontation de B avec A, et de A avec B. En d'autres termes, je veux dire que les jugements non comparatifs sont une contradiction manifeste, parce qu'ils affirment un effet en niant l'unique cause qui l'explique.
244 Lï^'- ÏV. — DE LA LUMIÈRE OBJECTIVE. — 3» PART.
Je m'arrête et m'en tiens à ces quelques explications, parce que ceux qui attaquent les jugements comparatifs ne touchent pas à l'ontologie, mais à des jugements plutôt singuliers; or je parle présentement de concepts abstraits et ontologiques, et sur ce terrain les jugements comparatifs sont communément admis.
468. Les JUGEMENTS IMMÉDIATS DANS l'oRDRE ONTOLOGIQUE SONT NÉCESSAIRES, ET LES TROUVER c'eST TROUVER LA LUMIERE
OBJECTIVE DES JUGEMENTS MÉDIATS. — Maintenant, sans sortir des mêmes principes, je porte mon attention sur un fait de conscience qui se répète chaque jour en moi, et que la conscience ne peut pas n'avoir point remarqué. Ce fait est que nous ne parvenons pas toujours par la confrontation de deux concepts à connaître et à affirmer leur identité objective. Je parle, je tiens à le redire, de ce qui est dans l'ordre abstrait de la métaphysique. Portons notre regard intellectuel sur ces deux intelligibles : Dieii^ éternel. Comparant ces deux objets selon ma manière de les entendre, dans l'un je ne vois pas l'autre, bien que l'un soit réellement l'autre, et cependant j'affirme l'identité de ces deux concepts, en disant : Dieu est éternel. Pourquoi mon jugement est-il affirmatif quand la confrontation des concepts Dieu et éternel ne me donne pas l'identité que j'affirme ?
En Voici la raison. Je dis : l'immuable est éternel ; Dieu est l'immuable ; Dieu est éternel. Je veux dire que l'identité exprimée dans le jugement : Dieu est étertiel., m'est manifestée par l'identité qui est entre Dieu et Viminuable., et entre l'immuable et Véternel; et de cette double identité je conclus la troisième : Dieu est éterfiel., parce que quae sunt eadem uni tertio sunt eadem inter se. Une identité connue par le moyen d'une autre est pour nous une identité médiate.
Mais est-il possible que toutes les identités exprimées dans nos jugements soient médiates ? S. Thomas remarque avec pénétration que tous les jugements médiats doivent être regardés comme des effets de jugements dont ils s'infèrent, et conséquemment que ceux-ci sont, dans l'ordre logique, comme les
causes efficientes (i) des jugements médiats. De là, dire que toutes les propositions, ou tous les jugements (les prémisses d'un syllogisme) sont médiats, c'est poser une série de causes efficientes étroitement subordonnées, en sorte que l'une n'existe pas logiquement sans l'existence et sans l'influence logique d'une autre antérieure , et en dehors d'une cause première de qui dépendent toutes les causes intermédiaires et le dernier effet : ce qui reviendrait à poser un effet sans cause. Et comme cet effet est une connaissance, nous arriverions à la négation de toutes nos connaissances.
On doit donc admettre des principes ou des jugements immédiats, c'est-à-dire des jugements tels qu'en eux l'identité affirmée du prédicat et du sujet soit connue à l'esprit par la seule connaissance du sujet et du prédicat, parce qu'en eux praedicatum mcluditur in ipsa ratione subjecti. Trouver de tels principes premiers, c'est déterminer la lumière objective de nos jugements objectifs et ontologiques, parce qu'ils nous manifestent vraiment les vérités médiates, et qu'il est juste d'appeler lumière tout ce qui manifeste quelque chose à nos facultés cognitives (2). Cherchons donc cette lumière de nos jugements, comme, dans le chapitre précédent, nous l'avons cherchée pour les concepts simples de notre esprit.
469. Sens de la question sur le premier principe des CONNAISSANCES ONTOLOGIQUES. — Mais dans la recherche d'un premier principe ontologique qui régit et illumine nos raisonnements, ilfist nécessaire avant tout de dissiper les équivoques et de bien définir la nature de nos recherches scientifiques. Le premier principe doit être une vérité connue par elle-même et
(i) Principia sunt quodammodo causa efficiens conclusionis. Contra Gentiles I. Cap. LVII. n. 5. — Qu'on remarque ce quodammodo (de quelque manière), car les principes ne sont pas des causes réellement efficientes, en ce sens qu'ils produisent les conclusions par leur action propre; ils sont seulement une raison d'agir pour l'intellect, en ce que, par la connaissance des principes, l'intellect cause ou produit en lui-même la connaissance des conclusions. L'observation est du savaftt Ferrarais. Comment, in loc. cit. S. Thomae.
(2) Cf. Liv. LChap II et III.
connue à tous, parce que tous raisonnent ou peuvent raisonner; mais cela ne veut pas dire que le principe seul doive être connu par lui-même. La démonstration, en effet, ne s'appuie pas sur un seul jugement, mais sur deux, car on ne peut rien conclure d'une seule prémisse.
Mais suffit-il qu'une seule des prémisses soit connue par elle-même, ou faut-il que les deux le soient ? Si c'est une seule, il sera nécessaire de prouver l'autre, et de la prouver (pour ne pas aller à l'infini) par une proposition connue par elle-même; ce qui montre qu'il y a beaucoup de principes, ou de jugements analytiques, dans lesquels l'identité affirmée est connue immédiatement par la simple analyse du sujet et du prédicat qui se contiennent réciproquement. C'est donc dans un autre sens, conclut Suarez, qu'il faut chercher lequel des deux principes est le premier, en entendant cette primauté dans le sens que le premier est le plus connu, et que, soit dans Tusage, soit dans la causalité logique et dans l'analyse de nos jugements (dans l'ordre ascendant et d'universalisation), il est le dernier auquel nous puissions parvenir, parce qu'il exprime le dernier degré de transcendantalité. Enfin, ce premier principe doit être absolument indémontrable, tandis que les autres jugements connus par eux-mêmes sont prouvés de quelque manière par lui, au moyen, sinon de l'argumentation, du moins par des explications et des analyses (i).
C'est uniquement dans ce sens que nous cherchons présentement quel doit être le premier principe d'où découlent analytiquement tous nos jugements ontologiques. Question très importante que la scolastique a dignement traitée et définie.
470. Démonstration directe et démonstration indirecte. La Scolastique commence par faire observer que nous faisons con-
(i) Igittir in alio sensu potest inqidri prïncipium caeteris prius, scilicet vel quia est nobis notius, vel quia in usu seu causalitate est prius, et universalins, vel quia omni modo est indemonstrabilius. Dispp. Metaphys., Disp. IIL Sect. IIL g IIL
tinuellement usage de deux sortes de démonstrations dans nos raisonnements. Dans l'une, une vérité s'infère d'une autre qui contient la vérité déduite comme l'effet sa propre cause ; c'est ainsi que de la cause nous inférons les effets, et que de l'essence d'une chose nous déduisons ses propriétés, etc. Cette démonstration est dite directe^ mais les anciens l'appelaient encore ostensive, parce qu'elle montre réellement la vérité de la chose par les principes intrinsèques qui, logiquement du moins, la constituent. Dans l'autre démonstration, on conclut que la chose est ainsi, parce que si elle était autrement elle serait absurde ou impossible. Cette preuve est dite indirecte^ ou ab absurdo^ ou deducens ad impossibile : indirecte, parce qu'elle ne nous manifeste pas une vérité par les principes intrinsèques qui la constituent, mais plutôt par des principes extrinsèques à elle; et dans ce cas, nous ne voyons pas la vérité en elle-même, mais dans une autre vérité qui nous l'atteste, sans cependant la représenter telle qu'elle est, pour ainsi dire, au regard de notre intelligence.
La première démonstration, la directe, est plus efficace et plus scientifique ; l'indirecte est un refuge pour la faiblesse de notre intellect, mais c'est une arme terrible et irrésistible pour abattre l'opiniâtreté des sophistes (i). Dans la recherche des premiers principes de la démonstration, il est de toute nécessité d'avoir cette division présente à l'esprit, et c'est pour n'en avoir pas tenu compte que la majeure partie des auteurs modernes de philosophie, y compris Balmès, manquent dans cette matière de la lucidité qui est la plus nécessaire et la plus magnifique
(i)Quia affirmative demonstratio est potior quant negativa, ex hoc ulterius seqtiitur, quod affirmativa demonstratio ostensiva est potior ea quae ducit ad impossibile. S. Th. in I. Posteriorum Analytic. Lect. XI in principio. — La démonstration négative n'est pas la démonstration indirecte ad impossibile, mais celle-ci est proprement une démonstration négative. Quant à la plus ou moins grande perfection scientifique des démonstrations, il faut lire le premier Livre d'Aristote Des Postérieurs Analytiques, avec les conimentaircs qu'en fait S. Thomas dans les Leçons XXXVIII, XXXIX et XL.
qualité de l'écrivain . Les anciens furent plus avisés, et je r^ste avec eux.